X-Environnement

Index de l'article

SOMMAIRE

Dynamique des écosystèmes terrestres
M. Jean-Claude Rameau, professeur d'écologie forestière à l'ENGREF

La biodiversité et les enjeux de sa conservation
M. Malcolm Hadley, Division des sciences écologiques de l'UNESCO

Le sol et l'environnement
M. Michel Robert, Directeur de recherche à l'INRA ; Service de la recherche et de la prospective au ministère chargé de l'environnement

Des écosystèmes dynamiques et changeants : les zones humides
Mme Geneviève Barnaud, Laboratoire d'évolution des systèmes naturels et modifiés au Muséum national d'histoire naturelle

Exemple de mise en oeuvre de techniques de génie écologique : réhabilitation de milieux dégradés d'altitude
Mme Fançoise Dinger, Ingénieur de recherche au CEMAGREF de Grenoble

Après les tempêtes dévastatrices de 1999 : comment reconstituer les forêts
M. Olivier Laroussinie (X83), Directeur du Groupement d'intérêt public. Ecosystèmes forestiers
M. Yves Birot, Directeur de recherches au département forêts et espaces naturels de l'INRA
M. Gilles Blanchard (X61), Conseil général du GREF

Restauration de peuplements piscicoles perturbés : exemple du système hydrographique Seine
M. Philippe Boet, Unité de recherche qualité et fonctionnement hydrologique des systèmes aquatiques du CEMAGREF

De la "mise à part" au "vivre avec" : approche d'une histoire des concepts de la protection de la nature
M. Jean-Pierre Raffin, Maître de conférences à l'Université Paris 7 ; Président d'honneur de France-Nature-Environnement

Le patrimoine forestier mondial
M.Jean-Paul Lanly (X57), Président de la section "forêts-bois-nature" du CGGREF ; Ancien directeur de la division des ressources forestières de la FAO

Les Parcs naturels régionaux : conciliation des objectifs de protection et de développement
Mme Françoise Grossetête, Député au Parlement européen ; Présidente du Parc naturel régional du Pilat

Rôle et responsabilités des partenaires de la gestion

Libres propos de M. Pierre Malaval (X52)


Dynamique des écosystèmes terrestres

Jean Claude Rameau Professeur d'Écologie forestière à l'ENGREF de Nancy

La diversité d'un paysage s'explique déjà par une logique spatiale liée aux variations des conditions de station (topographie, sol.). Un paysage est une mosaïque de compartiments stationnels qui possèdent chacun des caractères écologiques propres ; ils sont caractérisés par des communautés végétales et animales dotées d'un fonctionnement spécifique (écosystèmes).

Mais tout paysage répond aussi et surtout à une logique dynamique d'ordre temporel. Le tapis végétal est en mouvance générale et permanente. Plusieurs phénomènes sont à l'origine de cette mouvance :

* des processus progressifs, lents, qui interviennent sans arrêt au sein du tapis végétal : la croissance et la mortalité des individus, la concurrence intra et surtout interspécifique ( pour l'espace, la lumière, la nourriture) ;

* des perturbations ou catastrophes, phénomènes brutaux, imprévisibles, aléatoires, pouvant concerner de vastes espaces (tempêtes, incendies, éruptions volcaniques, crues brutales, attaques d'insectes), à l'origine de phénomènes régressifs qui réactivent de nouveaux processus progressifs (figures 1 et2).

 



Figure 1 : Exemple de perturbation : éruption du piton de la Fournaise à la Réunion, provoquant la destruction de lambeaux forestiers.

 



Figure 2 : Sur les coulées de laves, quelques années après, s'installent des Lichens, puis des Fougères et enfin le Bois de Remparts. Il faudra cependant attendre un certain nombre de siècles avant que le sol antérieur se reconstitue ainsi que la forêt d'origine !

Les actions anthropiques développées depuis des millénaires marquent profondément de leur empreinte les paysages actuels ; elles sont ainsi à l'origine de la diversification des trajectoires dynamiques observées. Certaines activités (agropastorales) se traduisent par contre par des blocages de la dynamique. Des mutations récentes (déprise agricole) provoquent la levée de ces blocages : entraînant la transformation des paysages dans de nombreuses régions.

Ces phénomènes dynamiques induisent des modifications des populations (dynamique démographique des populations d'espèces végétales, par exemple), des communautés végétales (transformation progressive d'une communauté en une autre), de certaines conditions stationnelles (sols, conditions micro climatiques), des peuplements animaux

Quelques bases conceptuelles

Successions

Partons d'un champ labouré et abandonné : y apparaissent rapidement des germinations, de diverses espèces dont l'origine est variée (banque de semences du sol, apports par dissémination avec le vent, les animaux...). La composition de la flore initiale est donc le résultat de multiples hasards.

Puis, les espèces sont confrontées aux conditions du milieu ; certaines non adaptées aux conditions réunies localement sont éliminées. Peu à peu le couvert végétal se densifie avec concurrence intra et interspécifique conduisant là encore à la disparition de nouvelles espèces.

Il en résulte une communauté végétale avec un certain cortège floristique, momentanément stable, cortège qui évolue progressivement avec l'apport de nouvelles semences. Après une période où le hasard joue un rôle très important, s'instaure une logique qui peut cependant être remise en cause par les impacts d'une perturbation.

La succession est la transformation progressive du tapis végétal vers le plus haut degré de maturation que permet localement le sol et le climat. Elle se réalise par étapes ou stades caractérisés par des formations végétales différentes (au niveau du champ : stade pionnier à annuelles et bisannuelles dispersées, stade pelouse fermée, stade fruticée (1), stade forestier). Chaque stade est caractérisé par des phases (le stade forestier peut par exemple commencer par une phase pionnière à Érable, Frêne, puis passer à une phase transitoire à Chêne et enfin atteindre une phase de maturité à Hêtre) et chaque phase par des états de croissance (semis, fourrés, futaie mûre pour la phase de maturité à Hêtre par exemple).

Climax et blocages

Le plus haut degré de maturation (dénommé généralement le climax) est variable selon le territoire ou au sein d'un même territoire. En fonction des facteurs climatiques (précipitations, durée de la période de végétation,), la végétation régionale peut évoluer vers un stade forestier ou être bloquée à un stade antérieur : pelouses (étage alpin, steppes des milieux arides d'Europe centrale ou froids de Patagonie), semi arboré, fruticée ou lande à la limite de la taïga et de la toundra).

Au sein d'une région où le climax est forestier dans des conditions écologiques favorables, des facteurs écologiques particuliers (sols superficiels à très faible réserve en eau, milieux aquatiques) peuvent bloquer la dynamique au stade pionnier, au stade pelouse ou fruticée.

Les activités pastorales bloquent la végétation au stade pelouse ou prairie, empêchant les régénérations ligneuses de se développer. Certains espaces de pelouses ou de landes couvrant les sommets de montagnes peu élevées (Vosges, Massif Central) semblent "primaires" à certains écologues, du fait du climat drastique qui y règne. Or, des enquêtes menées dans les Vosges après des périodes de troubles, à la fin du XIX° siècle, montrent qu'une forêt ("rabougrie") y avait repris ses droits.

Pour définir les stades de maturité de la végétation il convient donc d'analyser finement non seulement les données écologiques mais aussi et surtout les données anthropiques historiques.

Une succession est dite primaire quand la dynamique se développe à partir d'espaces dénudés (moraines glaciaires dégagées par la décrue du glacier). Le plus souvent elle est secondaire correspondant à la reconstitution de la végétation après destruction totale ou partielle d'une communauté végétale préexistante ou après levée de blocage (arrêt du pâturage par exemple). Dans ces deux cas la dynamique est progressive.

On parle de succession régressive lorsque la végétation retourne à une phase ou un stade de moindre maturation, soit brusquement, cas le plus fréquent après une perturbation, soit lentement (par action du pâturage en forêt conduisant à une forêt claire et finalement à une pelouse, par l'effet d'une surpopulation de grands Mammifères (Ongulés), ou tout simplement par une gestion forestière dégradante).

Dynamique des écosystèmes forestiers

Elle est caractérisée par des cycles qui peuvent être appréhendés à des échelles temporelles et spatiales très différentes. Ainsi, un cycle interglaciaire s'étale sur plusieurs dizaines de milliers d'années et concerne un continent ; on y observe la réinstallation lente de la forêt puis sa disparition au profit d'une steppe, d'une toundra ou de glaciers. Les variations de température et plus globalement du climat sont le moteur de ces processus.

Les phénomènes qui suivent l'abandon des activités anthropiques s'étalent sur quelques siècles, à l'échelle d'un paysage.

Cycles sylvigenétiques

Une forêt sauvage (non exploitée par l'homme) présente des cycles dits sylvigenétiques qui caractérisent la dynamique interne des milieux forestiers. A l'échelle d'une trouée forestière, l'ensemble des semis qui se développent constitue une unité de régénération. La dynamique y est liée à la compétition interindividuelle (croissance en diamètre et en hauteur, élimination de certains individus, mise en place progressive des futurs statuts des arbres : dominants et dominés).

A l'échelle de l'espace vital d'un arbre, s'observent de nombreuses modifications au cours de sa croissance. Les phénomènes dynamiques (variations de l'humus, du tapis herbacé) sont en relation avec le développement du modèle architectural de l'espèce, contrarié par les effets de la compétition mis en oeuvre par les individus voisins (multiples réitérations).

Quelle que soit l'échelle considérée, les essences forestières possèdent un certain nombre d'invariants à l'origine de logiques dynamiques identiques. Nous préciserons deux de ces invariants : les stratégies adaptatives des essences (et les groupes fonctionnels d'essences qui en découlent), et les potentiels de semences.

Par stratégie adaptative on entend des caractères héréditaires ayant valeur adaptative, favorisant telle ou telle espèce, à un moment de la succession. Les stratégies de reproduction, de compétition, le comportement juvénile des semis vis-à-vis de la lumière jouent un rôle considérable et expliquent en grande partie les modalités de la dynamique des populations des différentes essences et leur participation à une phase déterminée de la succession.

Selon les espèces, l'investissement dans la reproduction (fourniture de semences) est plus ou moins important. Par ailleurs interviennent également : la précocité de la maturité sexuelle, la longévité des arbres, de leur fécondité, la fréquence des bonnes années à fruits, le nombre de graines viables, les moyens de dissémination plus ou moins performants, les distances moyennes de dispersion, la durée de survie des semences dans le sol, les processus de levée de dormance.

Certaines essences sont dotées d'un fort pouvoir dynamique qui leur assure la dominance presque absolue dans la strate supérieure de la forêt, ceci lorsqu'elles se trouvent dans des conditions optimales pour leur développement (exemple le Hêtre ou le Sapin).

Essences d'ombre et de lumière

Le comportement des germinations et des régénérations (stades juvéniles) vis-à-vis de la lumière est capital pour expliquer les logiques dynamiques qui s'instaurent. Les espèces de pleine lumière au stade juvénile s'installent directement en plein découvert. Les espèces d'ombre qui exigent une ambiance tamisée pour se développer s'installent ensuite dans les espaces laissés ouverts ou sous couvert. Il est ainsi possible d'élaborer des gradients des tempéraments photiques (2) juvéniles des différentes essences ; ces gradients permettent de comprendre aisément les modalités de la dynamique forestière.

Groupes d'espèces

Des espèces possédant des caractères assez identiques sont rassemblées dans des groupes fonctionnels :

* le groupe des pionnières, essences à courte durée de vie, héliophiles pour leur germination et le développement des semis, souvent à bois tendres, produisant un grand nombre de graines, créant des conditions favorables à l'installation d'essences des autres groupes fonctionnels par l'amélioration des propriétés du sol ou surtout par l'ambiance micro climatique engendrée (phénomènes de facilitation) ; dans ce groupe on peut citer : les Bouleaux, le Tremble, les Saules, les Aulnes, les Cytises ;

* le groupe des post pionnières, essences plus longévives, à bois durs, plus ou moins héliophiles ; dans cet ensemble entrent les Érables, les Frênes, les Ormes, les Tilleuls, les Chênes, le Merisier, les Sorbiers, les Pins, le Mélèze ;

* le groupe des dryades, à grande longévité, à bois dur, plus ou moins sciaphiles (3), qui caractérisent les phases de maturité dans certaines conditions climatiques (bilan hydrique favorable) ; la flore dendrologique européenne ne compte que trois dryades : le Sapin, l'Épicéa, le Hêtre (alors que les forêts équatoriales en possèdent des centaines) ;

* le groupe des nomades : espèces opportunistes des groupes des post pionnières (Frêne, Érables, Merisier, Sorbiers, Chênes, Pins, Mélèze...) ou des dryades (l'Épicéa seulement), capables de s'installer directement avec ou à la place des pionnières.

Provenance des semences

Certaines graines sont apportées après une perturbation par le vent : potentiel advectif (graines légères ou dotées d'organes favorisant leur dispersion), par les animaux, oiseaux frugivores ou granivores par exemple (nos forêts comptent de nombreux "reboiseurs" : geai, grives, mésanges, merle noir, sittelle...).

D'autres étaient déposées au sol avant la perturbation, à l'état de dormance, attendant justement une perturbation pour se développer (banque de semences du sol). Enfin il faut ajouter le recrû végétatif, c'est à dire les régénérations déjà obtenues en sous bois, issues d'essences dryades (Sapin...).

La dernière reconquête postglaciaire

Les variations climatiques de l'Holocène ont entraîné de multiples migrations des espèces à l'origine des flores et forêts actuelles. Les cortèges floristiques des communautés forestières se sont élaborés progressivement :

-12.000 ans : Bouleau, Pin sylvestre ;

-9.000 ans : Noisetier, Chênes, Orme, Frênes, Tilleuls, Érables ;

-5.500 ans : Hêtre, Sapin puis Épicéa à des périodes différentes, selon les régions.

Nos forêts proviennent donc d'une maturation sylvigenétique progressive qui s'est réalisée par arrivée successive de nouvelles essences depuis leurs refuges glaciaires. Ces successions sont conformes aux règles définies précédemment :

* ordonnancement des essences selon leurs stratégies adaptatives (pionnières, puis nomades, puis post pionnières et enfin dryades) ; installation de nouvelles essences avec parfois disparition des essences antérieures (sapinière - hêtraie montagnarde se substituant à la chênaie antérieure...) ;

* redistribution différente des essences selon les régions et le tempérament des essences (hêtre assurant au cours de sa migration la maturation de nombreuses chênaies collinéennes préexistantes lorsque les précipitations sont suffisantes, les chênes restant, en phase transitoire) ;

* spécialisation stationnelle de certaines espèces se réfugiant en situation marginale là où les espèces plus récentes ne sont pas compétitives (maintien de végétations relictuelles comme le Genévrier thurifère sur les falaises des Alpes du sud, de chênaies pubescentes sur les adrets secs du nord-est..).

On observe ainsi une maturation de plus en plus accentuée des sylvigenèses régionales, en relation avec l'amélioration des conditions climatiques. Le degré d'évolution d'une sylvigenèse dépend de la nature des groupes fonctionnels qui entrent dans son développement. Ainsi à l'échelle européenne, on peut considérer la hêtraie sapinière à Epicéa montagnarde comme l'écosystème le plus évolué (présence des trois dryades).

Et à l'échelle de la planète ? Ce sont les forêts ombrophiles équatoriales qui offrent le degré maximum d'évolution, avec parfois des centaines de dryades (on vérifie l'influence du bilan hydrique sur le degré d'évolution des sylvigenèses !).Par contre, les saulaies riveraines, composées des seules essences pionnières, offrent une sylvigenèse peu évoluée. En règle générale les sylvigenèses les plus évoluées s'observent dans les conditions stationnelles les plus favorables et plus les conditions deviennent marginales, plus la sylvigenèse, par blocage, est simplifiée.

Influence des activités anthropiques anciennes :

Dans certaines régions siliceuses (Vosges, Ouest...), les actions anthropiques développées sous forme de culture temporaire sur brûlis, de pâturage, d'utilisation des litières ou/et tapis herbacé forestier pour la fumure des cultures, ont entraîné une acidification accrue des sols et leur dégradation parfois irréversible. On est passé ainsi de sols bruns acides encore riches en éléments minéraux à des sols podzoliques (4) appauvris, ce qui a conduit :

* à la disparition de certaines essences nécessitant une bonne richesse trophique ;

* au remplacement irréversible du climax forestier par des landes ceci lorsque la dégradation est très poussée (podzol à alios). On parle de para climax pour désigner ces formations végétales bloquées dans leur évolution vers la forêt (exemple les landes du plateau de Fréhel en Bretagne).

La dynamique des forêts sauvages

Dans le cas d'une forêt gérée, la pérennité de l'état boisé est assurée par le forestier qui opère la régénération (naturelle ou artificielle par plantations).

Quels sont les processus qui entretiennent cette pérennité, à travers le temps dans une forêt "sauvage" non gérée ? Pour étudier cette dynamique cyclique, il faut s'intéresser aux forêts naturelles (non ou très peu modifiées par l'homme et ayant donc gardé tous les caractères primitifs) ou sub naturelles (abandonnées par l'homme depuis longtemps ou peu influencées par celui-ci) :

* forêts boréales européennes, nord-américaines ;

* forêts de montagne inaccessibles ou abandonnées depuis longtemps ;

* quelques rares forêts tempérées européennes en réserve intégrale ;

* forêts tropicales ou équatoriales (forêts primaires qui n'ont pas fait l'objet de destruction anthropique par opposition aux forêts secondaires, reconstituées après déforestation).

Ces forêts sont le siège d'un processus fondamental : la régénération ; toute surface boisée est soumise à deux phases qui alternent en discontinuité dans l'espace et dans le temps :

* phase de croissance avec prédominance de phénomènes lents (croissance, maturation, vieillissement sans changements importants dans l'écosystème) ;

* phase de rajeunissement courte qui démarre par une rupture plus ou moins brutale, plus ou moins étendue de la canopée à l'occasion d'un chablis (imprévisible) ou simplement de la mort d'un arbre (prévisible) donc d'une trouée.

Selon la taille de la trouée, de l'état préexistant, des essences présentes (à l'état adulte, recrû végétatif, potentiels de semences) le peuplement d'avenir va se reconstituer par cicatrisation avec les arbres voisins de la trouée, par développement du recrû (germination des semences présentes dans le sol ou apportées).

Une ouverture du peuplement favorise la pénétration du rayonnement solaire qui contribue au rajeunissement de la forêt, à sa régénération en favorisant la colonisation par les semis.

Au cours de cette phase de réorganisation, les éléments qui s'installent freinent ou sélectionnent par des inhibitions ou des facilitations physiques ou biologiques, l'arrivée de nouveaux occupants. La voûte se ferme, se cicatrise et un nouveau cycle recommence.

L'ouverture de la trouée entraîne un traumatisme passager ; l'évolution du peuplement qui en est issu dépend de sa dimension et de l'époque de la perturbation. Une petite ouverture qui correspond à un arbre qui meurt et un chablis de quelques centaines d'hectares n'auront pas les mêmes effets Les résultats seront différents selon que la trouée survient à une époque de fructification ou est en avance ou en retard sur celle-ci. Elles provoquent de brusques changements dans les conditions écologiques, avec des différences notables selon les caractères stationnels (modification du microclimat, de l'humus, du sol lorsque les arbres sont déracinés, de la végétation herbacée).

Dans les petites trouées, la végétation herbacée forestière se maintient, sans gêne pour la régénération. Par contre, dans les grandes trouées, peuvent se développer des espèces sociales (sur sols acides, sols hydromorphes) qui retardent le retour des ligneux par la concurrence exercée). Quelles sont les logiques des essences forestières à l'intérieur de ces ouvertures ?

Les grandes trouées sont colonisées par les espèces pionnières (Bouleau, Saules, Peupliers, Aulnes, Cytises en région tempérée et sous les tropiques par des Euphorbiacées, Malvacées, Ulmacées, Mimosées). Elles montrent une croissance rapide, restent de dimensions modestes ; elles sont issues souvent de la banque de semence du sol où elles sont capables d'une longue dormance (à l'exception des Saules à dormance très courte).

Beaucoup de lianes en font partie (Renonculacées, Bignoniacées, Sapindacées). Le cycle biologique de ces plantes se réalise entièrement dans les grandes trouées (ou en lisières) on parle d'une stratégie de type trouée - trouée. Ainsi les grands fleuves européens non endigués, lors des crues exceptionnelles connaissent de grands chablis suivis par la régénération des Saules et Peupliers, remplaçant momentanément les forêts à bois durs détruites (à Orme, Frêne). Les immenses ouvertures de la Sapinière québécoise touchée par un incendie sont réoccupées dans un premier temps par une phase pionnière à Bouleaux, Trembles.

Les espèces post pionnières succèdent aux pionnières ou les accompagnent ou s'installent directement dans des trouées plus réduites. Elles renforcent l'édifice forestier grâce à leur structure imposante. Elles sont transportées là où elles germent. Leur persistance dans le temps a un effet considérable dans la charpente forestière.

Leur longévité leur garantit de meilleures chances de régénération notamment si les conditions favorables à la germination et au développement juvénile sont trop aléatoires. Typiquement ces espèces ne présentent pas de régénération durable en sous-bois et apparaissent par vague dans les trouées. Leur stratégie est du type forêt - trouée. Elles participent aux phases pionnières et transitoires (Chênes, Frênes, Erables, Ormes, Tilleul, Pins, Araucaria, Mélèze).

Les dryades ont une stratégie de type forêt - forêt. Ces espèces se recrutent souvent au niveau du recrû végétatif (plantules ou arbres juvéniles ayant germé et poussé lentement à l'ombre plus ou moins dense d'un sous-bois). Un minimum de lumière filtrée est requis pour la germination de leurs graines à viabilité fréquemment réduite, à réserves nutritives importantes. Les graines ont besoin d'une bonne humidité au niveau du sol. Leur photosynthèse est effective à faible niveau radiatif ; la croissance est favorisée par l'ouverture de petites trouées au microclimat tamponné.

Si l'ouverture se referme la croissance se ralentit. L'arbre entre en dormance dans l'attente de conditions meilleures, parfois sur de longues durées (Sapin). Peu à peu les exigences en lumière augmentent : la croissance dans une "cheminée" créée par un arbre mort est un parcours habituel jusqu'à l'émergence dans la voûte : il y a substitution de l'arbre mort par un jeune arbre en attente. On observe ces phénomènes dans nos sapinières, dans les forêts d'Érable à sucre du bord du Saint-Laurent, en forêt tropicale atlantique brésilienne avec un Ocotea (Lauracées).

Les essences des forêts tempérées et froides sont dominées par les pionnières et post pionnières, avec peu de dryades. Les grands réservoirs de dryades se trouvent dans les derniers retranchements intacts des forêts tropicales. Les perturbations de la voûte forestière sont plus ponctuelles qu'ailleurs, sauf dans les régions balayées par les cyclones. Mais cet état change cependant rapidement : avec les destruction massive des forêts par le monde et la secondarisation généralisée des paysages tropicaux, les pionnières et les nomades post pionnières s'étendent au détriment des dryades.

Mais la forêt sauvage n'est pas faite que de trouées ! Elle est un emboîtement d'état de croissance et de mélanges non fortuits d'espèces en continuel flux dans le temps. L'organisation spatiale est un réseau d'éléments de taille variable dont la limite inférieure est déterminée par la trouée créée par un arbre mourant (ci-dessous).

Figure 3 : Cartographie des peuplements naturels en hêtraie (réserve biologique de la Tillaie en forêt de Fontainebleau) mosaïque d'unités sylvigenétiques (d'après Bouchon et al. 1973)

Le couvert forestier est une mosaïque en perpétuelle mouvance. L'intrication étroite des processus de rajeunissement et de sénescence, la coexistence de la vie et de la mort, le recyclage complet des substances organiques et minérales à travers le flux d'énergie et de matière, dans lesquels s'insèrent les organismes en réseaux alimentaires complexes, traduisent une organisation d'essence supérieure du plus haut niveau que puisse atteindre un écosystème terrestre.

La fréquence, la dimension, le moment de l'occurrence des chablis sont déterminants pour le type de sylvigenèse :

* auto régénération : le potentiel d'avenir s'auto entretient,

* anticipation : le potentiel d'avenir passe à une phase plus évoluée,

* régression : le potentiel d'avenir retourne à une phase moins évoluée.

La phase de maturité forestière est souvent considérée comme le "climax", auquel on associe les caractères de stabilité et de complexité maximale. Qu'en est-il réellement? Compte tenu de la longévité des arbres, la stabilité est fugace et illusoire, remise en cause fréquemment par les perturbations. Il est donc nécessaire de substituer à la notion de stabilité celle de résilience, c'est à dire la capacité d'auto régénération, de cicatrisation, que possède une forêt naturelle, ceci quelle que soit la taille des trouées ouvertes, au bout d'un temps plus ou moins long. La résilience est la résultante de la coexistence, dans la mosaïque forestière, de l'ensemble des groupes fonctionnels d'essences, capables d'intervenir quels que soient les effets d'une perturbation.

En ce qui concerne la complexité ? Une phase de maturité offre souvent une simplicité déconcertante, (hêtraie, sapinière...).

Le concept de climax est donc à revoir ! Il s'applique en priorité aux forêts sauvages, livrées à une dynamique naturelle. Il y est atteint quand, sur la surface du massif, se rencontrent les différentes phases de la sylvigenèse et en particulier les phases transitoire et de maturité (cette dernière ne pouvant être franchie du fait des blocages imposés par le climat actuel et le sol). Le climax ainsi conçu comme une mosaïque spatio-temporelle de phases sylvigenétiques, comme un équilibre dynamique ouvert dans l'espace et dans le temps est une entité qui possède une grande résilience face aux diverses perturbations qui peuvent se produire.

La dynamique induite par la déprise agricole

La surface boisée en France progresse surtout par les conséquences de la dynamique naturelle qui s'opère aux dépens d'espaces pastoraux. La déprise agricole concerne de nombreuses régions, où par ailleurs s'observent fréquemment les traces de déprises anciennes qui se sont succédées pendant les deux derniers siècles écoulés. L'abandon de ces espaces entraîne une reconquête forestière à partir des potentiels de semences présents dans le paysage.

Cet abandon peut être brutal ou progressif (par passage de l'intensif à l'extensif, avec des périodes d'arrêt et de reprise) ; il en découle des états différents du tapis végétal au moment de l'abandon définitif pouvant induire des logiques dynamiques ultérieures très variables

Prenons l'exemple des plateaux calcaires collinéens. Lorsqu'une pression faible de pâturage subsiste, les semences apportées par les oiseaux produisent de petits fourrés qui s'installent par nucléation. Ils sont constitués d'arbrisseaux épineux ou à rameaux durs, capables de résister aux agressions du bétail (Prunellier, Églantiers). C'est à l'abri de ces épineux protecteurs que se développent les ligneux plus fragiles (Noisetier, Charme, Frêne, Érable, Alisier, Chêne) : on observe là un modèle de facilitation évident.

Après un arrêt brutal du pâturage, le tapis végétal peut être envahi par une espèce herbacée monopoliste, à multiplication clonale (par développement des rhizomes) par exemple le Brachypode penné (Graminée fréquente sur les substrats calcaires ou faiblement acides). Il possède un pouvoir de compétition très élevé et élimine, peu à peu, la plupart des espèces préexistantes.

Le potentiel de semences est issu des lisières (ou écotones), des bordures de parcelles et éventuellement de noyaux déjà installés dans la pelouse ( zones de refus). La progression des populations se fait par colonisation frontale et par dispersion, puis nucléation. Le feu survenant dans ces milieux provoque une perturbation brutale qui détruit les plantes en touffes mais épargne les espèces à rhizome : le Brachypode bénéficie alors de cette perturbation ( "pyrophyte") et la succession redémarre à son seul profit.

Le tapis végétal est devenu une pelouse pré forestière. Les conditions sont réunies pour l'arrivée des ligneux, arbustifs souvent d'abord, offrant des micro sites favorables à l'installation des premiers semis d'arbres ou directement des arbres (modèle de tolérance), par exemple le Pin sylvestre. On passe ainsi peu à peu au stade forestier. La phase pionnière peut être très variée : Bouleau, Tremble, Pin sylvestre, Orme champêtre, Érable champêtre, Chêne pédonculé, Chêne pubescent.

Toutes ces essences (pionnières ou nomades) ont pour point commun d'être intolérantes à l'ombrage; ces diverses modalités se réalisent en fonction des potentiels de semences présents dans le paysage et répondent à des logiques stationnelles (Frêne, Érable sycomore, Merisier s'installent sur des sols riches, le Chêne pubescent intervient en pionnier très fréquemment sous le climat doux du Bassin Aquitain).

Que deviennent ces différentes phases pionnières ? Elles peuvent être utilisées par l'homme (en taillis pour le bois de feu), ce qui conduit à un blocage de l'évolution ultérieure (accrus à Frêne, Érables, à Chêne pédonculé pérennisé). Le blocage est aussi souvent lié à l'absence, au moins momentanée, de potentiels de semences localement des groupes fonctionnels plus forestiers.

L'évolution en conditions non perturbées conduit à une phase transitoire dominée par le Chêne pédonculé, le Charme. Puis apparaissent le Chêne sessile, un peu plus tolérant à l'ombrage et surtout le hêtre, espèce sciaphile à l'état juvénile et à fort pouvoir dynamique. Il assure la dominance de la phase de maturité. Là encore, le hasard, important en phase pionnière (et encore les essences qui interviennent appartiennent au paysage !), fait place à une logique commandées par les comportements juvéniles (tolérance à l'ombrage, densité de régénération, pouvoir dynamique).

Avec ces accrus les forêt "anciennes" se trouvent parfois ceinturées par plusieurs enveloppes concentriques boisées, qui correspondent à des phases dynamiques différentes.

Compte tenu des multiples déprises que nos territoires ont connues, l'ancienneté du retour à l'état boisé de certains massifs est très variable. Certaines grandes forêts qui semblent avoir toujours existé, sans discontinuité, étaient en réalité totalement déboisées à l'époque gallo-romaine comme en témoigne les vestiges qui les parsèment.

Il résulte de ce qui précède que la connaissance du stock dendrologique (6) régional , des potentiels de semences du paysage, des stratégies des essences, permet de prédire les modalités possibles et probables de la succession forestière et surtout la composition de la phase de maturité ou végétation potentielle.

Par végétation potentielle nous entendons la composition dendrologique prédictible de la phase de maturité d'un espace ne l'ayant pas encore atteint. Pour qu'elle se réalise, les potentiels de semences doivent être présents, à proximité de la parcelle abandonnée (mais le forestier peut les installer !); les hasards des perturbations peuvent remettre en question, au moins temporairement le passage au "climax".

Que faire de ces accrus couvrant une superficie non négligeable ?Il s'agit, avant d'établir une stratégie, de définir déjà les trajectoires dynamiques avec la composition hypothétique des phases successives.

Une phase pionnière composée d'Érable sycomore, Frêne, Merisier ( trois feuillus précieux) est à valoriser par quelques interventions appropriées et donc à pérenniser.
Un peuplement pionnier de Pin sylvestre ( dans le Trièves par exemple) peut procurer une ombre bénéfique à des plantations de hêtre ou de sapin. On utilise ainsi les principes de la dynamique des essences, en accélérant les processus pour obtenir plus rapidement une forêt productive. "Imiter la nature et hâter son oeuvre".

Quelles peuvent être les utilisations de ces connaissances pour la gestion des espaces ?

Les applications sont multiples dans les divers domaines de la gestion des milieux naturels.

Gestion forestière

Pour mener à bien leurs travaux, les gestionnaires ont besoin d'outils fabriqués par les chercheurs. L'un de ceux ci est la typologie régionale des stations forestières qui permet l'identification des principaux types d'écosystèmes d'une région naturelle et qui précisent les données fonctionnelles fondamentales et les potentialités en essences utilisables avec profit.

Pour chaque unité stationnelle il est important de préciser le plus haut degré de maturation que la végétation forestière peut atteindre, compte tenu des conditions stationnelles. Pour le gestionnaire qui hérite de forêts plus ou moins dégradées par des siècles de mauvais traitements ou qui dispose de surfaces récemment en accrus, se pose la question de la renaturation, de la regradation de ces peuplements et donc de la connaissance de l'hypothétique terme ultime des successions dans les différentes situations stationnelles.

Il n'est pas certain que la combinaison "climacique" est toujours la meilleure solution à reconstituer, actuellement, sur le plan économique (ainsi sur des limons profonds où le Hêtre représente la phase de maturité, il est généralement conseillé de perpétuer le Chêne sessile de la phase transitoire, Chêne qui donnera là des produits de haute valeur), mais sa détermination est capitale pour connaître les conditions écologiques qui lui sont liées et agir en conséquence.

Pour illustrer cette nécessité de connaître la "végétation potentielle" nous rappellerons l'exemple du Chêne pédonculé. Dans de nombreuses régions la dominance du Chêne pédonculé dans les peuplements est le résultat de la gestion en taillis sous futaie ou de la reconquête d'espaces agricoles, phénomènes favorisant le Chêne le plus héliophile. La végétation potentielle est le plus souvent une chênaie sessiliflore (7) ou une hêtraie chênaie sessiliflore. La sensibilité de ces peuplements destitués aux stress hydriques vient confirmer le diagnostic phyto dynamique et il est urgent de remettre en place la végétation potentielle!

Dans le cadre de ces typologies il est donc important de caractériser chaque compartiment stationnel par son système dynamique de végétation ( phases progressives forestières, phases régressives issues de la gestion passée, et éventuellement stades non forestiers sur lesquels le gestionnaire peut avoir à intervenir).

Le forestier rencontre parfois des difficultés pour régénérer naturellement certains peuplements. C'est le cas par exemple des mélézins alpins. Nous sommes en présence d'une espèce nomade qui constitue des phases pionnières il est difficile de perpétuer des phases pionnières qui ont tendance à évoluer vers une phase de maturité ( sapinière ou cembraie dans ce cas). Il s'agit de reconstituer les conditions d'installation d'une phase pionnière par de grandes éclaircies.

Les sapinières pures vosgiennes installées sur des sols riches ont de grandes difficultés à se perpétuer, mais si des Hêtre ou des Épicéas ont été épargnés s'observent alors sous leur couvert, des semis de Sapin La forêt naturelle montagnarde est diversifiée: avec dominance du Sapin, accompagné de Hêtres et d'Épicéas et elle se caractérise par une alternance, dans le temps, des essences au sein des peuplements assurant l'évitement des inhibitions d'ordre chimique (allélopathie) qui sont à l'origine de la dégénérescences des semis de Sapin en forêt monospécifique.

Reconstitution des forêts après la tempête de 1999

La reconstitution de la forêt après la tempête démontre parfaitement la nécessité de ces connaissances. On est au coeur d'une perturbation qui a entraîné des dommages très sérieux sur un territoire étendu.

Elle est à l'origine de trouées plus ou moins importantes (grandes trouées, peuplements mités, ou éclaircis). Comme nous l'avons vu, dans les conditions naturelle, en l'absence de forestiers, elle est suivie de processus de régénération naturelle obtenue à partir des divers potentiels de semences (semenciers épargnés, proches ou lointains, présents dans l'environnement, de régénérations déjà installées, de graines dormantes dans la banque de semence du sol).

L'idée fondamentale, pour la reconstitution est, si possible, d'attendre 2-5 ans ou plus, l'expression de ces potentiels de semences et d'établir en fonction de la composition de ces régénérations, la stratégie la plus appropriée pour reconstituer les peuplements de demain.

Attention ! Attendre ne veut pas dire ne rien faire ! Rapidement des diagnostics sont à réaliser. La reconstitution doit allier patience et méthode. Dans certains cas, ces diagnostics conduisent à la nécessité d'actions immédiates (interventions sur le sols, les rémanents, le tapis herbacé, préventions des dégâts occasionnés par les Ongulés, les ravageurs, plantations).

Il faut observer la régénération naturelle en cours d'installation et l'assister : agir en temps voulu pour l'accompagner (avec des interventions menées au moment opportun : compléments, plantations, dégage-ments), mesurer les éventuelles menaces ( gibiers, ravageurs, plantes sociales concurrentes).

L'utilisation de la régénération naturelle pour la reconstitution, solution que nous préconisons, présente de multiples intérêts sur les plans économique et écologique. Les destructions observées doivent être également l'occasion d'une réflexion approfondie sur la forêt que l'on souhaite pour demain, réflexion intégrant un examen critique de la forêt sinistrée...

Forêt multi fonctionnelle, diversifiée en essences, en structure, présentant une plus grande stabilité, une forte résilience (en cas de nouvelle perturbation), avec des essences adaptées aux stress climatiques (cf. changements durables).

Les méthodes utilisées, la composition, la structure et la gestion de la forêt du futur doivent s'inscrire totalement et parfaitement dans le cadre des exigences internationales de gestion forestière durable. Les actions menées à court et moyen terme doivent se fondre dans la réalisation du projet ainsi établi "une nouvelle forêt pour demain".

Pour se faire les gestionnaires ont besoin de disposer pour chaque grand type stationnel, des trajectoires dynamiques prédictibles. Comment rendre une forêt plus résiliente à l'avenir? Il s'agit de regarder les forêts sauvages La résilience est fonction de la diversité des groupes fonctionnels et de leur richesse en essences. Ne peut - on profiter de la catastrophe, pour "métamorphoser" quelques hêtraies monospécifiques, peu résilientes?

Il s'agit de garder en lisière quelques pionnières, d'utiliser les sols plus profonds pour installer des parquets de Chêne sessile, et de garder par bouquet, en liaison avec le cloisonnement, au sein de la future hêtraie des bouquets de nomades (Érable, Frêne, Merisier). Cette forêt de demain sera très productive, plus stable et plus résiliente, plus apte à héberger une faune et une flore variées, peut être aussi plus agréable à parcourir pour le promeneur... On peut rêver...

En haute montagne

La gestion forestière devient souvent difficile compte tenu des problèmes d'exploitation (accessibilité délicate) ou de valorisation des bois. Ne serait-il pas préférable parfois de passer à une gestion très extensive ou, parfois même d'abandonner toutes interventions. Mais peut-on abandonner sans risques des massifs qui jouent fréquemment un rôle essentiel de protection des sols contre l'érosion ou vis -à vis des activités humaines contre les glissements de terrain ou les avalanches ? Que se passera-t-il si l'abandon est décidé ? Les peuplements actuels ont-ils atteint une phase et une structure de maturité qui leur assurent une stabilité réelle et surtout une solide résilience face aux multiples perturbations qui peuvent les toucher ?

N'est-il pas nécessaire dans un premier temps d'irrégulariser ces peuplements pour les rendre plus stables? La connaissance des modalités de la dynamique et de son terme, dans chaque situation, est nécessaire mais aussi et surtout les types de structure et de fonctionnement des forêts sauvages ou sub naturelles qui peuvent se rencontrer dans ces situations.

On comprend le grand intérêt de disposer d'un réseau de réserves intégrales dans chaque grande situation écologique, véritable laboratoire permettant de rassembler divers enseignements sur la dynamique cyclique des forêts naturelles et leur pouvoir d'auto régénération face à une perturbation.

Par ailleurs, au siècle dernier diverses plantations résineuses ont été réalisées dans les Alpes pour fixer les sols touchés par l'érosion (travaux de "restauration des terrains de montagne"). Ces peuplements arrivent à maturité; souvent le prix de vente est faible ou le gestionnaire se heurte à des difficultés sérieuses pour régénérer naturellement ces peuplements. Pourquoi ne pas se servir de nos connaissances dynamiques en réintroduisant peu à peu des essences autochtones des divers groupes fonctionnels ? On peut ainsi obtenir à moyen et long terme des peuplements résilients capables de s'auto-entretenir et d'assumer dans la durée la fonction de protection. Il est grand temps d'ailleurs de prendre des décisions et d'agir sur ces peuplements vieillissants.

Gestion des paysages

Avec les difficultés croissantes frappant certains secteurs agricoles, les phénomènes de déprise s'accentuent. Les élus et les responsables de l'aménagement du territoire multiplient les questions. Que se passera-t-il si l'homme n'intervient pas ? Quelles seront les modalités et les vitesses de la reconquête forestière ? Est-il possible d'accélérer la dynamique naturelle pour obtenir plus rapidement une forêt productive?

Certains espaces ouverts possèdent une grande qualité écologique ou paysagère qui impose leur maintien en l'état. Dans ce cas quel type de gestion préconiser pour assurer un blocage du tapis végétal? Après exploitation agricole les caractères stationnels ont pu être modifiés ; la dynamique naturelle ne peut-elle contribuer à restaurer la qualité des terrains?

L'écologue au fait des phénomènes dynamiques peut apporter quelques réponses : déterminer les zones sensibles sur le plan paysager, les espaces de grande valeur pour la biodiversité et proposer des règles de gestion pour en assurer la pérennité, définir les trajectoires dynamiques et leur vitesse, déterminer les potentialités forestières pour les initier au niveau des accrus, appréhender les potentialités réelles pastorales et culturales afin que l'on soutienne ces activités dans les meilleurs conditions On est là au cur des problèmes de l'aménagement de l'espace rural.

Gestion des éléments de la biodiversité

La pérennité d'une population d'une espèce forestière protégée passe par une connaissance précise de son comportement dans la dynamique de la végétation, lié à ses exigences photiques.

Si on prend l'exemple d'une espèce emblématique comme le Sabot de Vénus (Orchidées), son optimum se situe en lisière et en clairière forestière, à la rigueur sous des peuplements relativement clairs qui laissent passer suffisamment de lumière au sol. La pérennité de ses populations exige déjà des précautions au niveau des lisières (éviter les dépôts de bois), ensuite la gestion doit assurer le maintien de peuplements suffisamment clairs. Si une clairière se ferme, il est possible d'en ouvrir une autre à proximité. Les mêmes mesures sont à prendre pour les Pivoines sauvages, la Fraxinelle...

La conservation de nombreux milieux (pelouses, prairies, certains marais) nécessitent de rechercher les anciens modes de gestion qui ont permis, par le passé de les maintenir en état. Ce sont ces techniques qu'il convient de remettre en oeuvre pour y éviter des processus dynamiques qui feraient disparaître leur intérêt patrimonial.
Les forêts gérées sont exploitées bien avant l'âge biologique des essences. Il en résulte que dans la plupart des massifs exploités, le groupe fonctionnel des saproxylophages (êtres vivants se nourrissant des divers dérivés du bois mort) a pratiquement disparu.

Une gestion écologique de la forêt entraîne la conservation d'une certaine densité de vieux bois qui mourront et se décomposeront en forêt servant d'abris, de nourriture à diverses espèces, comme dans les forêts sauvages. Mais une bonne solution réside dans la constitution d'îlots de vieillissement où l'âge d'exploitabilité est doublé (des cavités apparaissant à la place des vieilles branches mortes sont occupées par des Chauve-souris, les Pics reviennent trouvant une nourriture abondante dans ces arbres).

La tâche du forestier se complique énormément pour assumer toutes ses responsabilitéset satisfaire pleinement aux impératifs de gestion durable

NOTES

(1) Plantes à tiges ligneuses ; arbrisseaux

(2) vis à vis de l'éclairement

(3) aimant l'ombre

(4) podzol : Sol formé sur une roche mère siliceuse couverte d'une végétation acidifiante.

(5) la migration vers le sud en début de glaciation a été limitée en Europe par l'orientation est-ouest des chaînes de montagnes. Leur orientation nord-sud en Amérique du Nord a facilité des allers et retours qui expliquent une plus grande variété actuelle des essences.

(6) La dendrologie est la partie de la botanique qui a pour objet l'étude des arbres.

(7) Le chêne pédonculé (quercus pedonculata - glands attachés par un pédoncule) supporte moins bien le couvert des semis, est plus exigeant pour la qualité des sols et plus sensible à la sécheresse que le chêne rouvre dit aussi chêne sessile (quercus sessiliflora - glands sans pédoncule).


La biodiversité et les enjeux de sa conservation

Malcolm Hadley Division des sciences écologiques, UNESCO

Déjà, à l'époque d'Aristote, les hommes tentaient de répertorier les plantes et les animaux. En l'an 2001, ils sont loin d'avoir achevé ce travail de Titan. Et il y a fort à parier qu'ils n'y parviendront jamais, même si taxonomistes et chercheurs d'"or vert" ne ménagent pas leurs efforts.

Les richesses du vivant sont insondables et ses mécanismes d'autant plus difficiles à saisir que la biodiversité est un concept à large spectre. Il s'étend des gènes à la biosphère, en passant par les espèces et les écosystèmes. Les scientifiques sont cependant sûrs d'une chose : les bouleversements environnementaux sans précédent causés par les activités humaines provoquent une érosion accélérée de la diversité biologique surtout dans les forêts tropicales. Or, cette diversité est l'essence même de la vie.

Biodiversité ?

Le terme, apparu sous la plume de quelques chercheurs au milieu des années 80, a connu depuis lors une brillante carrière médiatique. Le concept parait simple mais n'en demeure pas moins mal compris du grand public. Il est vrai que le domaine de recherche qu'il recouvre est encore, pour les scientifiques, une fabuleuse terra incognita.

Selon la Convention sur la diversité biologique adoptée à Rio en 1992, la biodiversité désigne la variabilité des organismes vivants de toute origine, y compris, entre autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie. Elle est fonction à la fois du temps (évolution) et de l'espace (distribution géographique). Elle englobe :

* la diversité spécifique : nombre et diversité des espèces rencontrées dans une zone déterminée d'une région, où une espèce est généralement un groupe d'organismes qui peuvent se croiser ou dont les membres se ressemblent le plus (cas des organismes qui se reproduisent par des moyens non sexuels, par exemple les virus, qui constituent une part significative de la biodiversité de la planète).

* la diversité génétique : diversité des gènes des différents végétaux, animaux et micro-organismes qui habitent la terre. La variété des caractéristiques permet aux espèces d'évoluer progressivement et de survivre dans des environnements qui se modifient. En particulier, la diminution par sélection de variétés de la diversité génétique des plantes cultivées et des animaux domestiques constitue un risque certain.

* la diversité écosystémique : nombre et abondance des habitats, des communautés biotiques et des processus écologiques sur la Terre.

Les différences culturelles reflétant les modes de vie, les traditions et les stratégies humaines dans différents milieux, contribuent au maintien de la biodiversité.

Nombre d'espèces et différences géographiques

Beaucoup d'espèces sont inconnues (non décrites).

Figure 1 : Nombre des espèces décrites avec estimation des espèces existantes non décrites.
D'après Hammond (1992)


Actuellement la majorité des experts s'accordent pour ramener l'estimation globale d'une centaine à une quinzaine de millions. On trouvera dans la Figure 1 l'une de ces estimations. La proportion d'espèces inconnues est particulièrement importante pour les insectes, surtout les coléoptères, et encore plus les virus et bactéries.

La biodiversité présente de grandes différences géographiques. Dans les écosystèmes terrestres, la diversité tend à croître lorsque l'on va des pôles aux tropiques et les forêts tropicales constituent des systèmes exceptionnellement divers. L'évolution de l'étendue et de la qualité du patrimoine forestier mondial, est donc particulièrement inquiétante et spectaculaire de ce point de vue.

Cependant, les pertes provoquées dans des écosystèmes moins divers, notamment par l'évolution de l'agriculture et de l'élevage, peuvent s'avérer tout aussi dangereuses. Ce serait une erreur grave de croire qu'il suffirait de réduire les pertes dans les forêts tropicales pour maîtriser une évolution beaucoup plus globale, généralement irréversible.

Pour définir des priorités en matière de conservation, l'une des approches possibles est d'identifier des "points névralgiques de biodiversité" (hotspots), où des concentrations exceptionnelles d'espèces endémiques sont soumises à d'exceptionnelles pertes d'habitat. Selon un article récent dans le journal Nature (février 2000), 44 % des plantes vasculaires et 35 % de toutes les espèces de quatre groupes de vertébrés se trouvent dans vingt-cinq points névralgiques (Figure ci-dessous) couvrant seulement 1,4 % de la surface émergée du globe.

 

Figure 2 : Vingt-cinq "points névralgique de la biodiversité" (hotspots), où des concentrations exceptionnelles d'espèces endémiques sont soumises à d'exceptionnelles pertes d'habitat. - D'après Myers et al (2000)

 

Importance de la biodiversité

Pourquoi la biodiversité est-elle importante ? Les êtres vivants évoluent pour s'adapter aux variations des conditions écologiques ; cette adaptation est d'autant plus facile que la nature dispose d'une grande variété génétique et écosystémique ; la biodiversité constitue en quelque sorte la matière première de l'évolution.

A plus court terme et en se bornant aux intérêts de notre espèce :

- elle contribue à la fourniture d'aliments, de matériaux de construction, de matières premières, de médicaments ;

- elle procure la base des améliorations des végétaux et des animaux domestiques ;

- elle maintient les fonctions des écosystèmes, y compris les processus d'évolution ;

- elle emmagasine et recycle des nutriments indispensables à la vie, par exemple le carbone, l'azote et l'oxygène ;

- elle absorbe et décompose les polluants, y compris les déchets organiques, les pesticides et les métaux lourds ;

Valeur économique

On a essayé de chiffrer l'importance économique de la biodiversité : d'une évaluation globale de 33,3 milliards de milliards (10E18) de dollars US 1994

Par biomes

33,3

Par services rendus par les écosystèmes

33,3

Milieux marins Régulation composition atmosphère

1,3

Océans

8,4

21

Atténuation des variations de l'environnement

1,8

Zones côtières

12,6

Contrôle de l'eau

1,1

Milieux terrestres Ressources en eau

1,7

Forêts

4,7

12,3

Recyclage des nutriments

17,1

Prairies et alpages

0,9

Traitement des déchets

2,3

Zones humides

4,9

Production alimentaire

1,4

Lacs et rivières

1,7

Contribution à l'agriculture

3

Terres agricoles

0,1

Autres (contrôle de l'érosion, formation des sols)

3,6

Tableau 1 : Valeur moyenne mondiale des services écosystémiques. D'après Costanza et al. (1997)

On a également cherché à évaluer les services rendus dans des cas particuliers par le coût des dispositions de remplacement. Par exemple, pour l'alimentation de la ville de New York à partir des monts de Castkill on a chiffré le coût correspondant à la diminution de l'efficacité des processus de purification de l'eau par les microorganismes du sol et par la filtration et la sédimentation à travers le sol, compromise par les déversements d'eaux polluées et par l'emploi de fertilisants et de pesticides (d'après Chichlinisky et Heal, 1998) : l'investissement pour les nouvelles installations de filtration s'élèveraient à 6-8.000 milliards (10E12) de dollars US avec des frais d'entretien annuels de 300.000 $ ; la restauration du bassin versant, moins coûteuse, nécessiterait un investissement de 1-1.500 milliards.

Les tentatives d'évaluation illustrent la valeur considérable, généralement très sous-évaluée, des services rendus par les processus naturels des écosystèmes. Une évaluation au cas par cas permet d'en tenir compte, même si un chiffrage systématique n'est pas indispensable.

On estime que plus de 90 % des espèces ont disparu depuis l'apparition de la vie et la biodiversité globale a beaucoup varié au cours des temps. Actuellement, dans une période relativement stable, c'est l'activité humaine qui est la cause de la diminution du nombre d'espèces sur notre planète à un rythme beaucoup plus rapide que celui des créations du fait de l'évolution.

Les impacts humains importants datent de plusieurs milliers d'années. Par exemple, il y a 8.000 ans, la végétation méditerranéenne était déjà très modifiée par l'homme ; il y 4.000 ans, une déforestation massive commençait en Chine. Mais ces impacts n'ont pris une ampleur inquiétante qu'au XXème siècle, surtout dans les régions tropicales.

Si ce phénomène de transformation des écosystèmes est généralement admis, les généralisations de constats inévitablement partiels donnent des résultats assez incertains. Des évaluations de taux d'extinction d'espèces sont souvent publiées, mais ces chiffres sont loin de correspondre à des certitudes.

L'Union mondiale pour la Nature (UICN) a suggéré en 1990 les évaluations suivantes du taux annuel d'extinction : 1 espèce par an en 1600, 4 par an en 1900, 24 par an en 1975, 1.000 par an en 1985, et 15.000 par an en 2010. Sur le plan des transformations des écosystèmes et de ses effets sur la biodiversité, le mode de gestion actuel des forêts tropicales est particulièrement défavorable, comme le suggère une comparaison de la gestion d'une partie importante de la forêt tropicale avec la gestion d'une entreprise industrielle performante.

Que fait-on pour minimiser la perte de biodiversité ?

Il est évidemment nécessaire de mieux tenir compte de ce risque dans les modalités de mise en valeur sans se limiter aux zones les plus sensibles car le problème est planétaire. Beaucoup de progrès sont possibles mais il faut bien voir que certaines pertes sont inéluctables étant donné la forte croissance de la population, la pauvreté de la majorité et les pressions économiques, notamment dans les pays en développement.

Une conservation du patrimoine génétique de certaines espèces ou variétés est assurée "ex-situ" par des banques de matériels de reproduction et par des cultures ou élevages de lignées pures protégées des risques de pollutions génétiques. Une conservation "in-situ" peut être obtenue par l'institution de zones protégées. Mais une approche de la conservation espèce par espèce est évidemment limitée en pratique par des contraintes de temps et d'argent et surtout parce que la majorité d'entre elles sont encore inconnues et qu'il n'est pas possible de déterminer celles qui présentent le plus d'importance pour le fonctionnement des écosystèmes.

Une approche écosystémique présente plusieurs avantages par rapport à une approche spécifique en permettant aux communautés naturelles de continuer à évoluer et en conservant un plus grand nombre d'espèces, notamment celles qui sont mal connes ou inconnues. On a donc institué des "zones protégées", dont le nombre et la surface totale ont beaucoup augmenté depuis une trentaine d'années.

La superficie totale des zones protégées est de l'ordre de 5% des terres émergées et peu de zones marines sont protégées. Ces programmes de conservation se limitent à des territoires encore "naturels" alors qu'une bonne part de la biodiversité se rencontre en fait dans des zones semi-naturelles et rurales constituées de champs, de forêts, de haies, de lisières et de friches à différents stades du processus de succession, et consiste aussi en plantes cultivées et animaux domestiques ; la plupart de ces zones ne représentent que des fragments d'écosystèmes naturels et ne sont pas assez vastes pour fonctionner en s'autorégulant de la même façon.

L'insuffisance de ces réseaux tient à un concept traditionnel de conservation de la nature "dans un bocal", incompatible avec l'exploitation, durable ou non, des ressources par l'être humain. Les populations locales, que l'objectif de sanctuaire peut conduire à déplacer, sont exclues de la gestion confiée à des organisations dans lesquelles elles sont peu ou pas représentées, ce qui ne les incite pas à respecter la réglementation, génère des conflits sociaux et contribue à une surexploitation des terres environnantes. Les zones protégées deviennent en fait des îlots vulnérables aux changements climatiques excluant les possibilité de migrations indispensables à l'adaptation.

Cette conception évolue ; la convention de l'UNESCO de 1972 sur le "patrimoine mondial", puis la négociation de la convention sur la diversité biologique (Rio 1992) ont conduit à mettre en avant son utilisation durable en associant protection et développement.

Les réserves de biosphère

Le programme sur l'Homme et la biosphère (MAB, d'après son titre en anglais) de l'UNESCO a offert une alternative aux concepts traditionnels en suscitant la création de "réserves de biosphère". Les réserves sont destinées a remplir les trois fonctions suivantes :

* Conservation : contribuer à la conservation des paysages, des écosystèmes, des espèces et de la variabilité génétique,

* Développement : encourager un développement économique durable sur les plans écologique et socioculturel,

* Appui logistique : pour la recherche, la surveillance continue, la formation et l'éducation en matière de conservation et de développement durable aux niveaux local, régional et mondial.

Pour remplir leurs fonctions complémentaires de conservation et d'utilisation des ressources naturelles, les réserves de biosphère sont constituées de trois zones interdépendantes : une aire centrale, une zone tampon et une aire de transition (Figure 3, en haut).


Figure 3 : Schéma de zonage et cas de la Réserve de biosphère de la Guadeloupe . Elle se compose de deux unité : la forêt tropicale humide du Parc national de la Guadeloupe et la zone maritime de la Réserve naturelle du Grand Cul de Marin qui comprend des mangroves, des petites îles et des récifs coralliens. Les aires de transition abritent un grand nombre de petites villes et de villages dotés de multiples installations touristiques. Des régimes de gestion différents sont appliqués à chaque zone et à chaque type d'écosystème.

 

Dans la réalité, ce zonage est appliqué de façon très diverse en fonction des conditions géographiques, des contextes socioculturels, des mesures de protection réglementaires et des contraintes locales. Cette souplesse laisse une grande marge de créativité, ce qui représente l'un des points les plus forts du concept (Figure ci-dessus, en bas, cas de la Guadeloupe).

La population est étroitement associée à la conception et à la mise en uvre d'un programme intégré de gestion des terres et de l'eau pour répondre aux besoins humains tout en préservant la biodiversité. Les recherches et le suivi permanent, organisés en réseau mondial, portent à la fois sur les écosystèmes et sur les approches permettant à la population d'utiliser au mieux les ressources locales et de compenser les contraintes imposées par l'objectif de protection. Les études menées dans ce réseau de réserve doivent permettre de définir les options possibles.

Il existe actuellement 391 sites répartis dans 94 pays, dont 8 en France métropolitaine et 2 dans les DOM-TOM.

Les réserves de biosphère sont de véritables laboratoires pour la recherche expérimentale - surtout dans la zone tampon - destinée par exemple à la mise au point de méthodes de gestion visant à accroître qualitativement la production tout en assurant, dans toute la mesure du possible, le maintien des processus naturels et de la biodiversité.

La stratégie de la masse critique (Figure 4) est un exemple d'une stratégie intégrée de développement, capable de tirer de meilleurs profits que ceux prévus par les formes écologiquement non viables d'aménagement. Le but est de travailler vers une solution où toutes les parties concernées s'en sortent véritablement gagnantes.

Conclusion

Si la diversité biologique est l'essence même de la vie, elle couvre de multiples perspectives et dimensions. Elle s'étend des gènes à la biosphère, en passant par les espèces et les écosystèmes, et elle revêt une importance capitale pour l'avenir de notre planète. Les écosystèmes assurent tout un éventail de services environnementaux qui rendent notre planète vivable. La biodiversité limite l'insécurité alimentaire et constitue un formidable réservoir de gènes pour les biotechnologies, notamment dans les domaines agricole et médical.

Pour autant, il serait dangereux de vouloir la mettre sous cloche. La biodiversité est un système dynamique qui englobe les êtres humains.

Pour la conserver de façon durable, il faut entretenir un r&


Le sol et l'environnement

Michel Robert Directeur de recherche à l'INRA Service de la Recherche et de la Prospective Ministère chargé de l'Environnement

Le sol est certainement la composante de l'environnement la plus mal connue alors qu'il constitue le support direct de la plupart des activités humaines. Depuis les débuts de l'humanité, le sol est assimilé à la terre nourricière, c'est-à-dire au support de l'agriculture ou de la forêt.

L'une des inquiétudes pour le 21ème siècle est justement de savoir si la ressource en sol comme la ressource en eau seront suffisantes pour la fourniture alimentaire d'une population en croissance. (11 milliards d'habitants prévus en 2050).

Ce n'est que récemment et souvent à la suite de la mise en évidence de la pollution des sols par les activités industrielles ou agricoles que l'on a pris conscience de l'importance des autres fonctions du sol et de la nécessité de les sauvegarder.

Nous allons surtout insister après avoir fait une brève présentation du sol sur ce rôle essentiel du sol comme interface dans l'environnement vis-à-vis des principales pollutions d'origine anthropique.

Présentation du sol

Si on se réfère à l'ISO, le sol est la couche supérieure meuble de la croûte terrestre composée de particules minérales, de matière organique, d'eau, d'air et d'organismes vivants.

L'épaisseur du sol peut être variable et aller de quelques centimètres jusqu'à 1 à 2 mètres en moyenne (figure 1) ou plusieurs dizaines de mètres dans les zones tropicales.

 

Figure 1 : Une coupe du sol

Nous n'insisterons pas ici sur la grande diversité des sols (Duchaufour 1998) au niveau du territoire ou au niveau mondial, mais en présenterons les caractéristiques essentielles qui les différencient de leur roche d'origine et en font un support exceptionnellement réactif.

C'est tout d'abord un système extrêmement organisé depuis le bassin versant, le profil (tranche verticale de sol), l'horizon (couche homogène du sol parallèle à la surface se différenciant par sa couleur, sa structure, sa composition...), la motte, les agrégats et enfin les constituants.

Cette organisation se traduit par l'existence d'une porosité très importante, en générale voisine ou supérieure à 50 %. Seules parmi les roches, la craie et la lave de volvic peuvent avoir une porosité analogue.

La porosité peut être occupée soit par de l'eau soit par de l'air. Ceci constitue donc un milieu de vie exceptionnel pour les racines, la faune ou la microflore (bactéries-champignons).

En dehors des constituants primaires issus de la roche mère (silicates carbonates...) le sol comprend :

* des constituants secondaires minéraux formés lors de la pédogenèse à partir des minéraux primaires, ce sont les argiles, oxydes, hydroxydes.

* des constituants organiques ("matière organique") formés à partir des résidus végétaux et animaux, appelés humus.

Ces constituants secondaires ont des propriétés exceptionnelles.

* de surface : 100 à 800 m2/g, pour les argiles, 200 à 400 m2/g pour l'humus.

* ou de charge : 1 à 4 équivalents par kg de sol, permettant la rétention des cations (Ca, Mg, K...).

Enfin le sol est un milieu vivant et l'on trouve dans les horizons de surface (30 cm d'épaisseur) plus de 107 bactéries par g , 105 champignons développant des surfaces importantes grâce à leur hyphes, etc.

Une illustration macroscopique au niveau du cm2 (figure 2 ci-dessus) permet de montrer aussi, l'abondance des racines et de la faune qui vont représenter plusieurs tonnes par hectare de terre. On invoque traditionnellement le rôle des vers de terre capables de "labourer" plusieurs tonnes de terre par hectare et par an, mais les micro-organismes ont le rôle essentiel dans les transformation biochimiques.

 

Figure 2 : agrandissement d'un cm2 de sol

Ainsi le sol apparaît donc comme un véritable réacteur chimique et biologique ceci grâce à un milieu physique favorable (la porosité) qui va être le plus souvent aérobie.

Le sol, une interface dans l'environnement

 

Figure 3 : Le sol comme interface dans l'environnement : principaux types de polluants transitant par les sols
(M. Robert 1996)


La figure 3 ci-dessus présente bien cette position d'interface :

Le sol se forme à partir d'une roche et donc se situe au dessus de la lithosphère, et il fait partie intégrante de la biosphère ; il se situe entre l'atmosphère et les eaux superficielles ou de nappes ; il est le support direct des écosystèmes naturels, de l'agriculture, ou des diverses activités humaines (villes - transports - industries).

Il va donc du fait de cette position être le récepteur de toutes les pollutions d'origine naturelles ou anthropiques et assurer leur transfert, leur accumulation ou leur atténuation. C'est ce que nous allons illustrer avec quelques exemples.

Les pollutions atmosphériques ou les interactions sol-atmosphère

Les pluies acides

Elles sont liées à l'accroissement depuis 1900 des émissions de SO2 ou NO2 provenant en majorité de l'industrie ou des transports. Le pH de l'eau de pluie est très souvent compris entre 4 et 5, voir inférieur à 4. Au niveau de la planète, c'est le sol qui constitue le meilleur milieu tampon et qui empêche l'acidification excessive des écosystèmes ou de l'eau, où les toxicités (en particulier aluminique) peuvent se faire sentir.

Au niveau des conventions internationales de Genève qui limitent les émissions acides on se sert ainsi de cartes de "charge critique" exprimée en Kg eq/H+/ha/an pouvant être supportées par les sols. Les sols acides développés en général sur roches mères acides ont des valeurs de charges critiques très faibles (0 à 20), les sols limoneux des valeurs moyennes et les sols calcaires des valeurs élevées.

Les problèmes de dépérissement des forêts ou d'acidification excessive des eaux superficielles se manifestent dans les pays nordiques où les sols sont acides. En France, les sols des Landes et des massifs cristallins ont des charges critiques faibles. Dans les Vosges une corrélation a été établie entre les risques de mortalité chez la truite (par toxicité) et les charges critiques des bassins versants.

En agriculture, on compense cette acidité par le chaulage périodique du sol.

Les sols et l'effet de serre

Le sol peut-être à la fois une source de gaz à effet de serre ou un puits. Pour le méthane, les sols humides et les rizières qui fonctionnent en anaérobiose sont la source principale au niveau de la planète. Il en est de même pour N2O issu de la dénitrification.

Dans le cas du CO2, les sols constituent avec plus de 1.500 milliards de tonnes de C (gigatonnes) le principal stock présent dans la couche superficielle du globe. Présent dans la matière organique particulièrement abondante dans les sols de forêt et de prairie, leur mise en culture lors du développement de l'agriculture s'est traduite durant les 50 dernières années par une émission importante de CO2 (plus de 40 gigatonnes) qui s'est accompagnée sans doute d'une certaine dégradation des sols (propriétés physiques, chimiques et biologiques).

L'utilisation de nouvelles pratiques culturales, en particulier au niveau du labour qui participe à la minéralisation de la matière organique protégée, pourrait inverser cette évolution avec une séquestration du carbone dans les sols. Les quantités pouvant être fixées peuvent être notable (1 à 2 Gt/an au niveau mondial) avec des conséquences sur la protection de la ressource en sol et de l'environnement.

Les pollutions diffuses liées à l'agriculture

Le sol joue un rôle d'interface vis-à-vis des fertilisants (nitrates, phosphates) et des pesticides (produits employés pour lutter contre les maladies des cultures) dont l'apport a fortement augmenté avec l'intensification de l'agriculture.

L'apport de nutriment (NO3 - PO4) au sol même en excès ne représente pas une nuisance ou une pollution sur le sol mais seulement pour l'eau où un excès se traduit par une eutrophisation avec développement d'algues.

Les sols laissent en général passer les nitrates (anion peu actif et donc peu fixé) avec quand même des modalités différentes selon l'épaisseur et la nature des sols.

Le passage dans l'eau superficielle peut être rapide durant la période de saturation des sols en hiver. C'est le cas des sols de Brie où l'eau en excès et les nitrates sont drainés vers la Marne.

En Champagne la craie transfère lentement les flux de nitrates (à raison de 50 cm par an) vers la nappe, encore non polluée, située à quelques dizaines de mètres de profondeur. Dans les sols des Landes les conditions permettent une transformation de NO3 en N2O et donc une épuration des eaux avec pollution de l'atmosphère (N2O est un gaz à effet de serre). En Bretagne épandage de lisiers riches en azote et fertilisation se cumulent pour enrichir les eaux littorales en nitrate avec développement des Ulves (macroalgues).

Contrairement aux nitrates, les phosphates sont fortement insolubilisés dans les sols. Le risque principal de participation des sols au phénomène d'eutrophisation (encore sous la dépendance principale de l'utilisation de détergents) des lacs et rivières provient de la mobilisation des phosphates, fixés sous forme particulaire, lors de l'érosion. De fortes accumulations sont en train de se constituer dans les horizons superficiels des sols dans les zones d'élevage et d'épandage de lisiers.

Les pesticides apportés généralement sur les cultures se retrouvent d'abord en forte proportion dans l'air qui constitue la principale voie de pollution diffuse (figure ci-dessous) ; présents à la surface du sol ils peuvent être entraînés par ruissellement et érosion si des pluies surviennent peu de temps après l'apport : ce sera la principale voie de contamination des eaux.

 

D'après E. Bariuso

Par contre si les pesticides pénètrent dans le sol, la majorité sera fixée en général par la matière organique (en constituant ce que l'on appelle des résidus liés) ou biodégradée par les micro-organismes. Un des risques de pollution du sol est en liaison avec le devenir (et la toxicité) de ces résidus liés, encore mal connus.

Le sol un système épurateur pour les déchets organiques

Depuis le début de l'humanité et de l'agriculture, les sols servent de système épurateur pour les déchets humains ou issus de l'élevage et des cultures. Ce système a pu fonctionner durant des milliers d'années sans polluer le sol bien au contraire puisque cela participait à son enrichissement en matière organique et au recyclage des éléments nutritifs (K, Ca, Mg...).

Cette fonction épuratrice est liée principalement à l'action de la faune et surtout de la microflore qui provoquent la microdivision des déchets organiques animaux ou végétaux et leur minéralisation avec production finale de CO2 et NH4. Actuellement, si on se réfère aux chiffres de l'ADEME, 291.000 Kt de déchets sont recyclés en agriculture, dont 95 % sont constitués par les déchets animaux et seulement 1,75 % par les boues de stations d'épuration.

Nous avons dit que tout ce qui était organique était minéralisé (y compris un certain nombre de polluants). Les problèmes sont donc posés par la présence de polluants minéraux (éléments traces ou métaux lourds) qui constitueront donc avec une bonne hygiénisation des déchets (micro-organismes, parasites) la principale limitation au recyclage des déchets.

Les lisiers et fumiers contiennent du cuivre et du zinc, les boues de stations d'épuration et les ordures ménagères peuvent contenir toute une série d'éléments traces potentiellement polluants dont le cadmium, le plomb ... Si on veut recycler les déchets, ce qui peut constituer une solution écologique, sans polluer le sol, les déchets doivent être propres !!!

La pollution du sol

Elle va principalement être réalisée par des éléments traces minéraux qui vont s'accumuler dans les sols et certains polluants organiques dits persistants (HAP, PCB, dioxines...).

Dans le cas des éléments traces minéraux l'origine peut être naturelle au travers du fond géochimique hérité des roches lors de la formation des sols. La pollution très grave des eaux et de la chaîne alimentaire par l'arsenic au Bengale et Bangladesh est issue du fond géochimique avec mise en solution de l'arsenic par des variations de niveau de nappe liés à l'irrigation.

L'origine principale va être en général liée à l'industrie et aux transports mais aussi à certaines pratiques agricoles. Les fortes concentrations conduisant à la formation de sites et sols pollués sont liées à l'histoire industrielle. Une base de données française sur ces sites potentiellement polluant indique près de 200 000 sites. Pour les polluants minéraux, les sites les plus connus sont liés à l'industrie des métaux non ferreux (fonderies), aux déchets de mine...

Tous ces sites sont à surveiller étroitement surtout pour la contamination de l'eau. L'exemple du Lot contaminé par des déchets de fonderie (Vieille Montagne) riches en cadmium est bien connu car toute la vallée de la Garonne a été contaminée jusqu'à l'embouchure et à la zone littorale : les huîtres de Marennes et plus généralement les mollusques sont des bioaccumulateurs et donc de bons indicateurs de contamination.

Tous ces sites sont des sites localisés où les pollutions sont concentrées sur quelques hectares ou quelques dizaines d'hectares. Certains de ces sites industriels émettent des pollutions dans l'atmosphère qui peuvent être, dans un rayon de quelques kilomètres autour du site, à l'origine d'une pollution de proximité des terres agricoles et des forêts (plomb, zinc, cadmium, cuivre...) : il s'agit de ce que l'on appelle les pollutions de proximité.

Au delà de 10 km, les pollutions sont dites diffuses et retombent sur l'ensemble du territoire où cette source de pollution peut en zone agricole représenter près de 50 % des flux d'entrée.

De telles pollutions de proximité sont connues jusqu'à une distance d'environ 20 m des autoroutes (pollution en plomb). Des études récentes montrent que les jardins "ouvriers" dans les zones industrielles ou les jardins dans les villes sont toujours beaucoup plus pollués que les sols des zones rurales.

Les sols "accumulateurs" représentent de véritables enregistreurs des pollutions passées : industrielles mais aussi agricoles. En agriculture, on peut polluer les sols par une répétition de traitements durant 50 à 100 ans. Ainsi d'un certain point de vue tous les sols de vignoble (1 Millions d'hectares en France) ont des concentrations élevées en cuivre (près de 500 mg/Kg) et éventuellement en arsenic à cause des traitements phytosanitaires effectués chaque année. Des sols dans la vallée de la Seine ont été pollués par des apports d'eaux brutes de Paris apportées en irrigation.

Les apports réguliers de phosphates riches en cadmium (jusqu'à 100 ppm) ont pu constituer dans le passé une source de pollution. Comme nous l'avons dit les lisiers pourraient en 50 ou 100 ans polluer les sols Bretons en Cu et Zn. C'est pour cela que les apports de boues de stations d'épuration sont très fortement encadrées par la législation.

Quels sont les risques effectifs ? Les risques vis-à-vis des écosystèmes sont mal connus. On sait cependant que les polluants présents dans les sols sont très souvent très peu disponibles.

Risques pour l'homme

 

Isabelle FEIX ­ ADEME Angers

La figure ci-dessus illustre les différentes voies d'exposition pour l'homme et l'on peut voir qu'elle passe par l'eau ou la chaîne alimentaire. Ensuite, il faudra voir les doses effectivement absorbées.

Les éléments traces ont été un peu mis en exergue à cause de leur accumulation dans les sols et dans certains éléments de la chaîne alimentaire.

Les radionucléides (Cs, Sr) issus des essais ou accidents nucléaires sont accumulés dans quelques millimètres à la surface du sol où ils sont énergiquement fixés pour des siècles.

Les polluants organiques persistants (HAP, PCB, dioxines) s'accumulent eux aussi dans les sols, mais leur biodégradation par la microflore du sol est possible par un phénomène que l'on dénomme "atténuation naturelle" sur lequel les industriels fondent de grands espoirs. Il est en effet très difficile au plan technique et très onéreux au plan économique de dépolluer un sol. Les méthodes chimiques ou physiques ne sont pas très efficaces et laisseront un résidu de matériau inerte. On fonde en général beaucoup d'espoirs sur l'utilisation et la stimulation des micro-organismes présent dans le sol capables de dégrader la majorité des polluants organiques y compris les hydrocarbures

Pour les métaux, la phytostabilisation (couverture et stabilisation) par des plantes adaptées ou la phytoextraction des éléments par les plantes sont des méthodes actuellement en expérimentation.

L'érosion du sol

Elle va être une source importante de perte en sols (c'est la principale cause de dégradation des sols au niveau mondial). On trouve deux types principaux d'érosion : l'érosion des sols en pente (sols de vignobles ou de cultures...) et l'érosion plus diffuse des sols de limon lié à une instabilité de la structure qui se détruit sous l'effet de la pluie en donnant une croûte peu perméable sur laquelle l'eau va ruisseler.

 

Risques d'érosion d'hiver (Y. Le Bissonnais)

Ruissellement et érosion vont entraîner les polluants solubles (nitrates) ou insolubles vers les cours d'eau. On met en cause ce type de dégradation des sols dans l'initialisation de certaines crues ou inondations (ex. en Haute Normandie). Plus de 5 millions d'habitants (près de 10 % du territoire) sont sensibles à l'érosion et l'un des meilleurs moyen de lutte est de couvrir les sols et d'aménager l'espace et les bassins versants (haies, fossés, bandes enherbées...)

Conclusion

Le sol interface dans l'environnement exerce donc des fonctions essentielles : fonction de production alimentaire essentielle à l'humanité (quantité et qualité des produits), mais aussi des fonctions environnementales qui vont de l'échelle locale (bassins versants) à une échelle régionale (acidification, pollution diffuse) et à une échelle globale (fonction de puits de carbone vis-à-vis du CO2 atmosphérique).

La ressource en sol, en particulier cultivable, est limitée au niveau mondial et les nombreuses causes de dégradation que nous avons citées (acidification, pollution, érosion) se sont accrues avec la croissance de la population.

Cette importance du sol n'est pas encore assez connue et elle commence seulement à être prise en compte par les gestionnaires, en particulier par les Ministères de l'agriculture et de l'environnement qui en France ont créé un réseau de surveillance de la qualité des sols au niveau du territoire (avec 2.100 sites). Il faut en effet surtout éviter une pollution et une dégradation du patrimoine sol qu'il est essentiel de conserver pour un développement durable.

Références d'ouvrages

ROBERT M. 1996. Le sol : interface dans l'environnement, ressource pour les développement. Masson. 244 p.

DUCHAUFOUR. Ph. 1998. Abrégés de pédologie .Masson. 317 p.


Des écosystèmes dynamiques et changeants : les zones humides

Geneviève Barnaud Laboratoire d'Evolution des Systèmes Naturels et Modifiés Muséum National d'Histoire Naturelle

La présence plus ou moins continue d'eau, de sols hydromorphes et d'espèces végétales particulières adaptées aux variations des conditions d'humidité caractérise les "zones humides", terme utilisé vers la fin des années 1960 par les protecteurs de la nature alarmés par les dégradations et menaces subies par ces milieux(Les documents sont téléchargeables sur le site portail des zones humides).

L'eau intervient en effet de manière déterminante sur la structure et le devenir des écosystèmes humides, par ses fluctuations de niveaux et sa composition. La prépondérance du facteur hydrique, hautement variable dans le temps et l'espace, est à l'origine d'une forte hétérogénéité des paramètres physiques et chimiques, propice à une productivité biologique très élevée et au développement d'une flore et d'une faune particulièrement riches. Il suffit d'observer au microscope une goutte d'eau prélevée dans une zone humide pour constater le grouillement de minuscules organismes !

Des milieux identifiés au plan juridique

A l'échelle internationale, dans le cadre de la Convention de Ramsar relative aux zones humides d'importance internationale en tant qu'habitats des oiseaux d'eau, convention ratifiée par la France en 1986, on trouve la définition suivante : "Les zones humides sont des étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d'eaux naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, où l'eau est stagnante ou courante, douce, saumâtre ou salée, y compris des étendues d'eau marine dont la profondeur à marée basse n'excède pas six mètres".

Le texte précise en outre que les zones humides "pourront inclure des zones de rives ou de côtes adjacentes à la zone humide et des îles ou étendues d'eau marine d'une profondeur supérieure à six mètres à marée basse, entourées par la zone humide."

A l'échelle nationale, dans le cadre de la loi sur l'eau du 3 janvier 1992 Article 2, on dispose d'une définition en ces termes [J.O. 4/01/92] : "...on entend par zone humide les terrains, exploités ou non, habituellement inondés ou gorgés d'eau douce, salée ou saumâtre de façon permanente ou temporaire ; la végétation, quand elle existe, y est dominée par des plantes hygrophiles pendant au moins une partie de l'année".

Zone d'interface entre la terre et l'eau.

Aucune définition scientifique des zones humides n'est universellement admise, même si elles ont de longue date constitué des objets privilégiés d'étude du fonctionnement des écosystèmes en raison de leur diversité. Cette lacune s'explique sans doute par leur complexité.

En effet, ce sont des milieux souvent sans frontières nettes, en position intermédiaire dans un continuum allant de situations purement terrestres à des conditions totalement aquatiques, certains pouvant être considérés comme des écotones sous l'influence des systèmes écologiques adjacents. Cette position de lisière dans l'espace et dans le temps leur confère des propriétés et un fonctionnement bien particuliers mis en évidence notamment par leur rôle dans les cycles biogéochimiques et par leur forte productivité (Mistch & Gosselink, 1986).

 

Les principales caractéristiques écologiques des zones humides se résument à la présence d'eau, de sols particuliers, différents de ceux des zones adjacentes (hydromorphes), et/ou d'une végétation adaptée à l'inondation ou aux conditions de forte humidité (hydrophytes, hygrophytes, hélophytes, halophytes).

Ces trois paramètres peuvent être pris en compte simultanément ou séparément selon la période d'observation considérée, cette particularité explique les difficultés rencontrées lors de la rédaction des manuels d'identification et de délimitation des zones humides (NRC, 1995). De plus, ces écosystèmes sont généralement très fertiles et intrinsèquement dynamiques. Ils évoluent au cours du temps, que ce soit sous la pression de facteurs naturels ou anthropiques à l'origine des successions.

Le schéma habituel est le suivant : dans l'eau ou sur le sol nu s'installent les espèces adaptées du stade pionnier, puis par le jeu des relations interspécifiques et des modifications des conditions physiques engendrées par ces organismes (atterrissement), se développent des communautés plus complexes et matures. L'évolution des tourbières ou prairies humides vers la lande puis le boisement illustrent ce phénomène. Cependant, un retour plus ou moins régulier à un stade antérieur provoqué par des forces naturelles ou artificielles (inondation, fauche, pâturage) est rendu possible dans le cas des zones humides.

Des milieux fortement menacés par les activités humaines

En France, 2,5 millions d'hectares de marais auraient disparu selon l'estimation la plus couramment énoncée, soit 64 % de la superficie des zones humides préexistantes. Un bilan de l'état de santé de 87 zones humides d'importance majeure, mené en 1994, a montré que 84 d'entre elles se sont dégradées au cours des 30 dernières années (Bernard, 1994).

Parmi les facteurs principaux de destruction, la gestion hydraulique (agriculture, navigation, barrage, endiguement) et le comblement (urbanisme, équipement routier ou ferroviaire) viennent largement en tête. Leurs effets, souvent cumulatifs et catastrophiques, sont à l'origine de la prise de conscience du rôle et de la valeur des zones humides. A titre indicatif, en France, 50% de l'avifaune et 20% de la flore sont inféodés aux zones humides, 30% de ces plantes étant jugées menacées. A l'échelon mondial, 35% des espèces rares et en danger sont localisées dans les zones humides ou dépendent étroitement de ces écosystèmes qui ne représentent que 5% environ de la superficie des continents.

Dans ce contexte, les gestionnaires de la ressource en eau et plus récemment les responsables de l'aménagement de l'espace se préoccupent maintenant du maintien, voire de la restauration de ces milieux autrefois voués aux gémonies. En 1995, un Plan d'action visant à mieux connaître, évaluer et conserver les zones humides, a été adopté en Conseil des ministres. Il se décline en quatre grands domaines d'intervention complé-mentaires : (i) inventorier les zones humides et renforcer les outils de suivi et d'évaluation, (ii) assurer la cohérence des politiques publiques, (iii) engager la reconquête des zones humides, (iv) lancer un programme d'information et de sensibilisation.

L'originalité de l'approche française repose sur une volonté délibérée de considérer les zones humides comme des " infrastructures naturelles " devant être intégrées aux politiques d'aménagement du territoire, de modernisation agricole, de tourisme et de gestion de l'eau.

Comprendre leur fonctionnement et suivre les grandes tendances d'évolution pour cibler les interventions

Dans le cadre du Plan d'action, un Programme national de recherche sur les zones humides a vu le jour en 1997. Issu d'un partenariat entre les Agences de l'eau et les ministères concernés (Environnement, Agriculture, Equipement), il a pour ambition de faire progresser de manière significative les connaissances sur le fonctionnement des zones humides (modèles, principes, théories), de proposer des méthodes de diagnostic d'état, d'aide à la décision, à la conception de plans de gestion et de restauration. Les 20 projets de recherche retenus s'attachent également à déterminer et préciser le rôle joué par ces milieux en termes de fonctions écologiques et valeurs d'usage.

Pour estimer les évolutions positives ou négatives de ces milieux, un Observatoire national des zones humides a été créé à l'Institut Français de l'Environnement. La structuration et la mise en cohérence des informations écologiques et socio-économiques disponibles aux niveaux national, régional et à celui des bassins versants, portent sur un échantillon composé des 87 zones humides d'importance majeure, découpées en 149 sous-ensembles représentatifs de la variété des situations rencontrées sur le territoire national.

Ces zones appartiennent à cinq grandes catégories : littoral atlantique, littoral méditerranéen, vallées, plaines intérieures (régions d'étangs) et tourbières. Des études méthodologiques ont été menées sur la mise au point d'indicateurs par catégories d'activités ou par thématiques en relation avec des politiques sectorielles, jugées prioritaires ( ).

Un atlas provisoire, comprenant une carte et un tableau de bord par zone humide, a été publié en 1998 pour validation auprès du réseau de correspondants mis en place. Une banque de données a été constituée couvrant les thèmes suivants : milieu physique et hydrologie ; qualité de l'eau ; occupation du sol et activités humaines ; faune, flore habitats ; mesures de protection, de gestion, de surveillance (Ximenès, 2001). Chaque sujet traité donne lieu à des tableaux de données, un texte de commentaire et une carte. Véritable réseau d'alerte, l'Observatoire, conçu comme un outil d'aide à la décision, a pour but d'accroître la capacité d'expertise des différents partenaires concernés par la gestion et le devenir des zones humides.

Mettre en synergie les actions de conservation, de restauration et de gestion

Certains milieux humides méritent un label spécifique et prestigieux, celui de site Ramsar au titre de la "Convention relative aux zones humides d'importance internationale, particulièrement comme habitats des oiseaux d'eau". Actuellement 18 sites français répondant aux critères de désignation font partie de cette "élite".

Bien que les zones humides françaises, comme leurs homologues des pays développés, résultent pour la majorité d'entre elles d'aménagements et de pratiques humaines remontant parfois au Moyen Age, elles peuvent bénéficier des mesures de protection habituellement appliquées aux espaces " naturels " (réserve, parc régional, propriétés des conservatoires du patrimoine nature ou conservatoire du littoral, etc.). L'octroi de ces dispositions sous-entend la conservation des caractéristiques physiques et biologiques à l'origine de leur sélection comme territoire de grand intérêt écologique.

Dans ce contexte, leur nature changeante et leur sensibilité vis-à-vis de modifications minimes de leur environnement obligent à préciser et formuler clairement l'objectif visé. S'il s'agit de maintenir un niveau donné de structure (diversité spécifique) et de fonctionnement (productivité primaire) jugé d'intérêt national, des interventions sont à envisager pour contrecarrer les évolutions en cours. Très souvent, il faut alors faire renaître différents modes d'exploitation antérieurs ou leur trouver des substituts. La conception des plans de gestion et des protocoles de restauration, s'inspirant de principes de l'ingénierie écologique, répond à cette exigence de protection d'habitats et d'espèces rares ou protégés.

Quand on se préoccupe du devenir des zones humides, deux autres instruments complémentaires sont à considérer. Le premier, utilisé à l'échelle européenne, consiste à construire le réseau Natura 2000 à partir de la désignation de Zones de protection spéciale au titre de la Directive " Oiseaux " (1979) et de Zones spéciales de conservation au titre de la Directive "Habitats-Faune-Flore"(1992). De nombreuses zones humides sont concernées par ces règlements qui impliquent une gestion permettant de conserver leurs caractéristiques écologiques sachant que des moyens financiers particuliers peuvent être attribués pour atteindre cet objectif.

La seconde disposition, applicable à l'échelon national, découle de la loi sur l'eau qui prévoit la mise en place de Schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) par grand bassin. A ce titre, 257 zones humides remarquables ont été inventoriées en 1995 par les Agences de l'Eau et les DIREN de bassin qui doivent faire l'objet d'un Schéma d'aménagement et de gestion des eaux (SAGE). Elles ont été classées en treize types reflétant une combinaison de leurs caractéristiques écologiques et socio-économiques afin d'établir des politiques de maintien et de réhabilitation des milieux selon un diagnostic de leur état intégrant leur histoire.

La combinaison de ces différentes approches ouvre de nouvelles perspectives. L'intérêt des zones humides ne réside plus seulement dans certaines caractéristiques spectaculaires d'un point de vue naturaliste (forte productivité, rassemblement impres-sionnant d'oiseaux d'eau, colonies d'oiseaux piscivores, plantes carnivores, orchidées rares...) mais également dans leur rôle vis-à-vis de la ressource en eau compte tenu de leurs "fonctionnalités".

Une reconnaissance collective liée à leur utilité sociale

Paradoxalement, la destruction des zones humides a souvent servi de révélateur vis-à-vis de leurs rôles environnementaux. Les conséquences de la disparition ou du dysfonctionnement de ces milieux peuvent être variées, qu'il s'agisse de l'aggravation des inondations ou des effets des sécheresses, de l'érosion des berges et des côtes, de la dégradation de la qualité de l'eau, de la diminution des pêches ou de l'extinction d'espèces.

Les zones humides remplissent donc ce qu'on appelle des "fonctions" (hydrologiques, biogéochimiques, biologiques), déduites directement de leurs caractéristiques et de leur fonctionnement écologiques, qui peuvent être traduites en services rendus ou en "valeurs", correspondant aux avantages économiques et culturels qu'en retirent les populations locales et plus largement la société.

L'étape ultime du raisonnement consiste à effectuer une évaluation monétaire de ces services rendus qui permet alors de faire référence à des bénéfices socio-économiques. Ainsi, en Camargue, des fonctions biologiques (productions primaire et secondaire) peuvent s'exprimer en termes de vente des roseaux vers des pays nordiques rapportant environ 2.000 F par hectare, et de droit de chasse aux oiseaux d'eau qui, appliqué aux 5.000 chasseurs, apporte à l'économie locale près de 35 millions de francs et permet de financer 74 emplois permanents.

Vis-à-vis de la gestion de la ressource en eau, plusieurs fonctions et valeurs socio-économiques des zones humides, dont l'intensité varie selon le type de milieu considéré, méritent d'être mentionnées :

* le stockage de l'eau de surface à court ou long terme, à l'origine d'une réduction de l'intensité des inondations par le retardement de la propagation des pics de crue ainsi que du maintien d'habitats pour les poissons en période sèche ;

* le maintien d'un niveau élevé des nappes phréatiques superficielles, bénéfique au soutien des débits d'étiage et au développement des communautés d'hydrophytes, et donc à la biodiversité ;

* la transformation et/ou le recyclage des éléments, à l'origine d'un maintien du stock en nutriments propice à la production sylvicole ;

* la rétention et/ou l'élimination de substances dissoutes, ainsi que le piégeage des matières en suspension (organique, inorganique), processus favorable à l'obtention d'une eau de qualité.

Si de nombreux points relatifs à la quantification de l'influence réelle des milieux humides restent encore sans réponse, il est désormais admis que ces effets sont globalement positifs (Fustec & Lefeuvre, 2000).

De ce fait, il est tentant de comparer les zones humides à des "infrastructures naturelles" dans la mesure où elles rendent les mêmes services que des équipements de génie civil : barrage-écrêteur ou réservoir, endiguement, enrochement, construction d'épis, bassin de décantation, station d'épuration ; ou des opérations de génie écologique : alevinage, lâcher d'espèces gibier, programmes de reproduction et réintroduction d'espèces protégées menacées, de restauration d'écosystèmes (Mermet, 1995). D'ailleurs, leur prise en compte dans les SDAGE reflète largement cette préoccupation.

Cependant, la reconnaissance de certaines de ces fonctions et leur rentabilisation comme service vont même parfois au-delà des potentialités réelles de ces milieux. Ainsi, les capacités des zones humides, tous types confondus, pour le traitement des effluents a des limites.

Des phénomènes de saturation entraînant des dysfonctionnements écologiques peuvent apparaître et remettre en cause l'existence de milieux jugés de grande valeur à d'autres titres. Par contre, la construction de zones humides artificielles, conçues spécialement pour résoudre ces problèmes de pollution, est un des meilleurs moyens de démontrer la nécessité de sauvegarder ces marais.

En réalité, l'estimation de l'intérêt économique global d'une zone humide se révèle délicate à objectiver, parfois dangereuse par son côté utilitariste (Barnaud, 2000). En plus des retombées et externalités économiques provenant en effet de son utilisation directe, il est nécessaire d'intégrer les gains indirects, qui doivent être évalués à long terme ou dans une vision patrimoniale collective.

Par exemple, le propriétaire de prairies hygrophiles rivulaires peut choisir de les drainer et de les cultiver pour en extraire un revenu immédiat. Par contre, en acceptant de les gérer en leur conservant leur caractère inondable, il contribue, sans en retirer aucune retombée directe micro-économique, à une politique de prévention des risques d'inondation pour des habitations situées en aval, permet le maintien d'espèces menacées et de paysages appréciés par les touristes.

Employer la notion d'infrastructure naturelle comme argument pour défendre les zones humides dans le cadre de la planification du territoire implique de raisonner à l'échelle du bassin versant, en construisant les outils incitatifs nécessaires au développement des solidarités amont-aval.

Les enjeux stratégiques actuels

Le Plan d'action s'oriente maintenant vers la création de structures thématiques et fédératives permettant de diffuser au plan local les acquis des diverses initiatives menées jusqu'à présent et de faire émerger de nouvelles problématiques. Six pôles relais ont ainsi été identifiés, chacun étant dédié à une grande catégorie de zones humides :

(1) littorales atlantiques ;

(2) littorales méditerranéennes ;

(3) des vallées alluviales ;

(4) intérieures ;

(5) tourbières ;

(6) mares et mouillères.

Leur principale mission consiste à structurer et animer le réseau des partenaires concernés par la gestion de ces milieux, en facilitant les échanges d'expériences.

Dans ce contexte, la prise en compte de la dimension sociologique, dont l'importance a été confirmée par les travaux de recherche, conditionne largement la réussite des actions en cours. Sans une adhésion franche des acteurs aux objectifs, aucune politique de conservation d'envergure ne peut se concrétiser. Or, les zones humides, plus que d'autres milieux, semblent perçues comme des lieux aux vocations extrêmes, d'un côté, elles représenteraient des archétypes du sanctuaire de nature vierge, de l'autre des territoires à conquérir et maîtriser, les positions des uns et des autres pouvant évoluer au cours du temps.

Pour concevoir des stratégies efficaces, les responsables du devenir de ces milieux ont donc à imaginer la manière d'intégrer les dynamiques écologiques et sociales propres à ces milieux d'interface entre le terrestre et l'aquatique. Ils doivent également se souvenir que la variété et la variabilité des zones humides, caractéristiques attrayantes pour les écologues, rendent difficiles leur manipulation et leur remplacement.


Exemple de mise en oeuvre de techniques de génie écologique :réhabilitation de milieux dégradés d'altitude

Françoise Dinger Ingénieur de recherche au Cemagref de Grenoble.

La dégradation des écosystèmes a diverses origines. Elle peut être consécutive à des phénomènes naturels : éruptions volcaniques, raz de marée, tremblements de terre ou bien être directement liée à des interventions humaines qui ont pour conséquences la surexploitation ou la destruction des milieux.

Processus de dégradation

Les processus de dégradation qui vont se manifester sur ces milieux résultent essentiellement de la réduction ou de la destruction du couvert végétal pérenne. Le décapage de la couche superficielle du sol peut alors survenir, ce qui ne fait qu'accroître les processus d'érosion : arrachement des particules et transport le long des pentes.

On peut alors constater :

* une réduction de la matière organique du sol,

* la compaction du sol par suite de la destruction ou de la fragilisation de sa structure,

* la réduction de sa porosité, de son oxygénation, de sa perméabilité et donc de sa capacité de stockage en eau,

* la disparition de toute vie dans le sol...

La résultante de toutes ces perturbations est une diminution rapide de la biodiversité des milieux concernés, ainsi que des modifications paysagères importantes. Sur certains aménagements, des problèmes de sécurité et de stabilité peuvent apparaître.

Solutions technologiques

Face à ces processus, des solutions technologiques se développent pour lutter contre l'érosion, et réussir l'intégration écologique et paysagère des ouvrages. Ces solutions font appel à un nouveau champ disciplinaire de recherche : l'écologie de la restauration. Ces solutions passent par la mise en uvre de techniques de génie écologique.

Ces interventions volontaires sur le milieu concernent des travaux de sol (protection et reconstitution) puis la réintroduction d'un matériel végétal adapté. On procède ainsi à la mise en place d'un écosystème simplifié "synthétique" comportant un nombre réduit d'espèces, qui constitue une étape intermédiaire entre l'état dégradé et l'écosystème de référence.

Le Cemagref, Institut de recherche pour l'ingénierie de l'agriculture et de l'environnement, conduit des recherches et expérimentations sur :

* la protection des sols par utilisation de géotextiles biodégradables,

* la reconstitution des sols par utilisation de matières organiques issues de la dépollution des eaux,

* l'utilisation d'un matériel végétal adapté.

Les techniques de génie biologique développées ci-dessous portent sur des exemples de réhabilitation de sites dégradés en altitude, mais les méthodologies sont applicables à d'autres milieux

Utilisation des geotextiles biodegradables

Les opérations de végétalisation des pentes et des talus sont généralement précédées de pose de matériaux biodégradables (toile de jute ou toile de coco) pour fixer le sol. Ainsi, sur les talus de routes de montagne, il est de plus en plus courant d'utiliser de la toile de jute sur les secteurs les plus délicats.

Production moyenne de matières sèches
  Hors toile de jute Sous toile de jute
Racinaires

10,80 g

15,62 g

Aériennes

32,81 g

46,20 g

Tableau 1 : Effet de la toile dejute

Les talus de route de montagne

La période d'intervention en altitude est toujours extrêmement courte et il convient, pour réussir la végétalisation des zones à forte pente, de protéger le sol des phénomènes érosifs et de garantir aux semences des conditions de germination optimales. Nous avons étudié sur site, puis en laboratoire, le rôle de la toile de jute sur deux facteurs écologiques : l'eau et la température, qui sont les éléments indispensables à la germination des semences puis à la croissance des plantules.

Sur le site d'essais mis en place sur un talus amont de la route de la Bérarde (Isère) on a effectivement pu constater, par la mesure de la production aérienne et racinaire sous toile et hors toile, que la toile de jute avait un effet positif sur le développement rac-naire et aérien des végétaux semés.

De plus, aux basses températures atmosphériques, le bilan thermique du sol du talus recouvert par de la toile de jute est plus favorable que celui du sol nu. Cet effet est capital au printemps, au moment où la végétation qui redémarre bénéficie de températures au sol nécessaires aux premiers processus
de son développement.

Enfin, la toile de jute est capable d'absorber jusqu'à 5 fois son poids en eau. Les essais de simulation de pluie ont confirmé cette propriété de la toile, qui ensuite restitue l'eau au sol et participe ainsi à l'alimentation de la plante. La toile imbibée intercepte une bonne partie de l'énergie solaire utilisée à l'évaporation de son eau. Ainsi l'été, le sol reçoit moins de chaleur et l'eau qu'il contient s'évapore moins vite que celle du sol nu.

Aujourd'hui, de nombreux chantiers en altitude mettent donc en oeuvre avec succès de la toile de jute avant semis sur des surfaces importantes à forte pente, créant ainsi les conditions micro-climatiques favorables à une rapidité de germination et d'installation d'une végétation dense et homogène, tout en s'opposant sur les pentes au processus d'érosion dû au ruissellement.

Utilisation des matières organiques issues de la dépollution de des eaux

L'aménagement des domaines skiables connaît depuis les années 1970 un fort développement, particulièrement en Europe. Il convient d'accueillir en toute sécurité de plus en plus de skieurs sur les pistes et même si l'on considère aujourd'hui que l'ensemble des domaines potentiels est aménagé, le renouvellement des remontées mécaniques par des appareils plus performants impose des travaux de pistes pour leur élargissement ou la recherche de nouveaux itinéraires.

Les conséquences de ces travaux en altitude sont multiples : sols décapés et stériles sensibles à l'érosion, paysages dégradés, écosystèmes naturels fortement perturbés. Il faut donc intervenir rapidement après les travaux de construction de la piste et se donner les moyens de reconstituer la couverture végétale d'origine.

Bien que le meilleur support pour la plante soit la terre végétale, il n'est pas toujours possible de la récupérer en quantité importante et dans de bonnes conditions ; on peut alors dans certaines vallées alpines disposer de composts de boues de bonne qualité qui vont servir de support à la végétation.

En 1987, avant l'organisation des Jeux Olympiques d'Albertville, le Cemagref a mis en place un dispositif d'essais dans la station de ski de La Plagne (Savoie) pour tester l'efficacité de composts de boues comme substrat avant végétalisation.

Les essais mis en place ont permis de tester trois types de support : des parcelles "témoin" (substrat brut) et des parcelles enrichies de compost testé sous deux épaisseurs (1 cm et 5 cm). Le semis a été réalisé avec différentes espèces : fétuque rouge, fléole, trèfle ainsi que les 3 espèces en mélange. Ce dispositif a été implanté à 2.245 m d'altitude sur une zone ayant fait l'objet de travaux de terrassement anciens.

Parcelles Recouvrement maximum en % Nombre maximum de plantes natives
 
1990 1993 1990 1993
Témoin -

3

2

11

Compost 1 cm

25

35

7

17

Compost 5 cm

55

80

6

15

Compost 5 cm + engrais

>55

85

5

1

Tableau 2 : Dispositif du Col de Forcle ­ La Plagne (Savoie)

Il a donné dès le premier mois des résultats tout à fait encourageants. On a ainsi pu définir qu'en reconstitution du substrat, 5 cm de compost sont nécessaires, soit de 100 à 150 tonnes/ha, et qu'en fertilisation d'entretien sur couvert végétal installé, 1 à 2 cm suffisent ,soit 30 à 50 T/ha.

D'année en année, on a constaté que la couverture végétale se densifiait, que les espèces fleurissaient et produisaient des graines capables ensuite de germer et donc d'assurer la pérennité de la couverture protectrice du sol. Enfin, au fil des années, l'augmentation du recouvrement du sol par la végétation s'est accompagnée d'une augmentation de la contribution des plantes natives.

Le compost est donc un produit tout à fait efficace pour la végétalisation des sites perturbés et pour la protection des sols contre l'érosion. De plus, ce produit ne s'oppose pas, bien au contraire, au retour des espèces composant l'écosystème de référence.

Les pratiques mises au point sur les pistes de ski de Tarentaise au moment de la réalisation des infrastructures olympiques sont aujourd'hui appliquées à d'autres aménagements pour lesquels une réhabilitation écologique et paysagère s'impose. Ainsi, on peut citer les talus de routes et autoroutes pour lesquels un engin particulier a été mis au point ; il permet la projection régulière sur une hauteur assez importante de différents amendements, dont les composts de boues.

Le choix du matériel végétal

Une fois le support stabilisé et enrichi, il faut procéder au semis en choisissant des espèces capables de s'implanter sur sol très pauvre et de résister aux contraintes fortes des milieux sur lesquels on souhaite les voir s'installer : froid, contrastes thermiques, enneigement prolongé, période de végétation courte. De plus, ces espèces doivent couvrir rapidement le terrain et présenter une bonne capacité à retenir le sol par un enracinement profond et colonisateur. Enfin, elles doivent préparer le retour des populations autochtones qui seront les seules à garantir l'intégration écologique et paysagère des sites aménagés.

Jusqu'à la fin des années 70, les premiers mélanges utilisés sur pistes de ski n'étaient composés qu'à partir d'espèces commercialisées (les graminées à gazons d'ornement) qui ne constituent pas forcément le matériel végétal le mieux adapté. Les critères de leur sélection (aspect esthétique global, finesse et couleur du feuillage, résistance aux maladies ) pour leur emploi traditionnel de "gazons à destination sportive", "gazons d'ornement et d'agrément", ne satisfaisaient pas aux contraintes développées ci-dessus.

Dès cette période, nous avons donc testé en altitude 27 variétés commerciales, pour ne retenir que celles qui allaient répondre à nos attentes.
Puis l'introduction des légumineuses s'est rapidement imposée sur ces sols pratiquement stériles car, outre leur capacité à fixer l'azote atmosphérique, elles établissent des relations avec les graminées, par exemple une complémentarité de recouvrement et d'enracinement.

Ensuite, compte tenu des conditions écologiques des espaces à réhabiliter, il convenait de fournir aux aménageurs les moyens de reconstituer à terme des groupements végétaux dont les caractéristiques soient les plus proches possibles des phytocénoses naturelles.

Les études sur la richesse floristique des milieux en cours de réhabilitation nous ont fourni des éléments importants de diagnostic de la stabilité de la végétation et de son dynamisme, ainsi que des espèces natives qui contribuaient préférentiellement au retour d'une certaine biodiversité. En effet, compte tenu du faible nombre (souvent inférieur à 10) des espèces généralement introduites lors du semis, ce sont les espèces autochtones (appelées aussi natives ou sauvages) qui contribuent à l'obtention d'une richesse spécifique et d'une biodiversité élevée.

L'ensemble de ces observations met l'accent sur la nécessité de trouver les moyens de favoriser le retour des espèces autochtones, qui sont les seules à garantir la richesse des milieux réhabilités, et donc leur stabilité. Il convient donc, soit de les introduire dans les mélanges semés, soit de préparer le milieu pour favoriser leur retour spontané. Corrélativement, il convient de raisonner la fertilisation car l'excès d'engrais bénéficie exclusivement aux espèces artificiellement semées. Après avoir étudié le comportement des espèces du commerce, nous avons donc engagé une recherche sur les plantes pionnières des zones terrassées en altitude, avec pour objectif d'encourager leur production massive et leur introduction dans les mélanges.

On conseille aujourd'hui l'emploi, parmi les espèces disponibles, de celles qui possèdent une grande amplitude écologique : extension géographique et extension en altitude.

On peut résumer la réhabilitation du couvert végétal en quelques images

Elles illustrent l'importance du choix des semences dans la réhabilitation écologique ; en effet il est important de faire précéder les travaux de création de pistes de ski, d'une analyse floristique précise du couvert végétal, qui va renseigner sur les espèces qu'il convient d'introduire dans le mélange de semences. Ensuite, l'état de la piste après les travaux de terrassement : conditionne l'apport ou non de matières organiques ou de terre végétale.

Les premières années après le semis, ce sont les graminées qui s'expriment . Les légumineuses et les plantes natives du mélange s'installent ensuite avant le retour progressif et spontané des espèces sauvages présentes à proximité du site aménagé. On constate alors dans l'essentiel des cas une continuité dans une dynamique de végétalisation complémentaire (espèces semées/espèces sauvages) dont la vitesse de recolonisation dépend des conditions environnementales et typologiques des espaces concernés.

Depuis près de 20 ans, de nombreux sites aménagés font l'objet d'observations particulières pour juger de l'efficacité à long terme des différentes composantes des mélanges : graminées, légumineuses, plantes sauvages. Nous sommes aujourd'hui en mesure de proposer, en fonction des sites à réhabiliter, les espèces qui sont manifestement de bonnes colonisatrices, en tenant compte aussi de leur disponibilité sur le marché et de leur coût.

Bilans et perspectives

Le bon choix des techniques et des produits est une des conditions de la réussite de la réhabilitation des espaces dégradés. D'autres conditions doivent être remplies : bâtir un cahier des charges précis, le faire respecter par une parfaite maîtrise d'uvre sur le terrain, condition indispensable à la maîtrise de la qualité et de la quantité des produits utilisés.

Enfin, il convient aussi, dès le début du chantier, de prévoir le mode de gestion des ouvrages ainsi réalisés. par exemple en altitude, l'entretien du couvert végétal installé passe par l'ouverture au pâturage des pistes, ce qui assure la pérennité de la végétation et un retour à une meilleure biodiversité ; le mélange choisi doit tenir compte de cette gestion en introduisant préférentiellement des espèces fourragères.

Les responsables de grands aménagements que sont les domaines skiables, les autoroutes, les voies ferrées, les voies navigables réalisés dans des situations écologiques difficiles, appliquent de plus en plus ces techniques de réhabilitation dans la mesure où les enjeux économiques et environnementaux de leurs ouvrages sont importants et qu'il convient de les intégrer au paysage tout en assurant une protection rapide des activités concernées.

1970 ­ 1980
Les années 80
Les années 90
Tendances actuelles
Fétuques rouges Fétuques rouges Fétuque rouge

Conserver la biodiversité

Tenir compte du marché

Tenir compte des essais : remplacer les espèces qui ne s'expriment pas par des espèces mieux adaptées

Fétuque rouge
Ray Grass anglais Ray Grass anglais Ray Grass anglais Ray Grass anglais
Fléole des prés Fléole des prés Flèole des près Fléole des prés
Fétuque des prés Fétuque des prés Fétuque des prés Fétuque des prés
Pâturin des prés Pâturin des prés Pâturin des prés Pâturin des prés
- Fétuque ovine Fétuque ovine Fétuque ovine
Dactyle Dactyle Dactyle

Introduction des légumineuses

Diminution du Ray grass et de la Fléole

Adaptation aux conditions de milieu

Lotier corniculé Lotier corniculé Lotier corniculé
Trèfle blanc nain Trèfle blanc nain
Trèfle violet Trèfle violet
Leucanthemum Leucanthemum
Trèfle blanc nain Plantain lancéolé Plantain lancéolé
Achillée millefeuille Achillée millefeuille
Introduction de plantes natives Ceraistre Sainfoin
Gypsophille
Trèfle violet Alysse
Lin pérenne
Arabette
Pimprenelle Anthyllis vulnéraire

 

 

Eléments de bibliographie

DINGER Françoise " Végétalisation des espaces dégradés en altitude " Editions Cemagref 1997, 144 pages,

DINGER Françoise, AUBRY Frédéric, WIART Jacques " Utilisation des déchets organiques en végétalisation ­ Guides de bonnes pratiques " Editions ADEME 1999, 112 pages.

DINGER Françoise, MAGNIN Véronique " Micro-climatologie du sol sous toile de jute : exemple d'un talus de route de montagne " Ingénieries ­ EAT ­ 1999, p 49 à 54.


Après les tempêtes dévastatrices de 1999, comment reconstituer les forêts ?

Olivier Laroussinie (83) Directeur du Groupement d'Intérêt Public Ecosystèmes forestiers
Yves Birot Ingénieur général du Génie rural, des eaux et des forêts Département Forêt et Milieux naturel de l'INRA
Gilles Blanchard (61) Ingénieur général du Génie rural, des eaux et des forêts Conseil général du GREF

Les tempêtes de décembre 1999

Les tempêtes de fin décembre 1999 ont connu une force et une ampleur géographique sans précédents en France. Elles ont eu un impact considérable sur les forêts et le secteur forestier : des centaines de milliers d'ha touchés et 140 millions de m3 de bois à terre (l'équivalent de 3-4 années moyennes de récolte, ou de 2 années de production biologique des forêts françaises), ainsi que des pertes économiques importantes et des conséquences sociales chez les propriétaires forestiers.

 

Répartition des Chablis

Leur effet va se faire sentir sur plusieurs années. La réactivité de l'Etat a été forte et des moyens financiers importants ont été dégagés. Enfin, la réaction de la société civile, à travers les médias, a confirmé l'intérêt que le citoyen accorde à la conservation de "son" patrimoine forestier - même si quelques mois plus tard la forêt a été reléguée dans l'oubli.

L'occurrence probable d'un tel aléa est très faible, mais les évolutions climatiques liées aux changements globaux ne risquent-elles pas de modifier la donne ? Les scientifiques, prudents, considèrent qu'une augmentation des tempêtes à l'occasion d'un changement climatique marqué (c'est-à-dire plus fort que celui observé jusqu'à maintenant) n'est pas impossible. Parallèlement, la vulnérabilité de la forêt française s'accroît (à l'échelle du siècle) : augmentation des surfaces, accroissement des hauteurs et des volumes sur pied, objectifs de gestion devenant plus ambitieux et plus divers, vieillissement de la ressource, développement des plantations de résineux insuffisamment éclaircies, etc.

Ces évolutions trouvent leur origine aussi bien à l'extérieur du monde forestier (déprise agricole, valeurs sociales et environnementales données aux forêts, ) que dans l'organisation de celui-ci (éclatement de la forêt privée, politiques forestières...) et constituent autant de facteurs à intégrer dans la gestion. Un autre constat est que le risque, d'une manière générale, est insuffisamment pris en compte dans la gestion forestière, sylviculture et aménagement, notamment dans sa dimension économique. Enfin, les mécanismes de partage du risque par des systèmes d'assurance adéquats sont très peu développés.

Les objectifs de la reconstitution : un débat aux dimensions politiques, sociales et techniques

De nombreuses questions ou controverses ont émergé dans l'opinion et les médias quant aux causes supposées de la catastrophe, aux responsabilités sous-jacentes et aux leçons à en tirer pour l'avenir. Le choc provoqué par les tempêtes a également servi de déclencheur pour réactiver les vieux débats sur la place de la forêt et du secteur forestier dans les territoires, l'économie générale, la société, etc. C'est dans ce contexte que s'est établie la discussion sur la reconstitution, du point de vue des objectifs et des techniques à mettre en oeuvre.

En effet, la reconstitution ne soulève pas seulement un problème technique : se pose avant tout la question de ses objectifs. Dans les débats, cette question concerne surtout les responsables des politiques publiques, nationales et locales, qui vont accompagner la reconstitution. L'importance que va prendre le soutien financier public dans l'économie de la reconstitution justifie cette responsabilité du niveau politique.

Il est donc normal que s'organisent, notamment au niveau régional ou local, des discussions sur des sujets comme la place de la forêt et de ses enjeux dans le territoire (par exemple pour la production ligneuse et sa transformation, les paysages, le développement local ou l'articulation avec l'activité agricole) ou encore comme les palliatifs possibles au morcellement de la propriété forestière. Dans bien des cas, il s'agira de ne pas reconstruire à l'identique. Du point de vue technique, les tempêtes ont aussi soulevé leur lot de controverses sur la stabilité des peuplements en relation avec les choix de gestion et de sylviculture.

Sont montrés du doigt les espèces exotiques, les peuplements mono-spécifiques et la gestion en futaie régulière. Néanmoins, il s'agit plutôt d'une revisite, à l'aune de la résistance aux tempêtes, de prises de position déjà connues, sans que l'argumentation associée à une observation des dégâts soit très convaincante. Il ne faut pas négliger pour autant le phénomène d'amplification qu'offre le sentiment de catastrophe : en Allemagne, à la suite de la tempête de 1990 qui a fait 100 millions de m3 de dégâts, la sylviculture s'est orientée massivement vers la futaie irrégulière à base de feuillus. Le caractère excessif de cette mesure et l'absence de garantie par rapport à l'objectif invoqué de stabilité des peuplements nous fait douter de la pertinence de ce choix. Le Ministère de l'Agriculture et de la Pêche a donc souhaité disposer rapidement d'un état des connaissances, sur lequel s'appuyer dans les débats et les prises de décision de l'après-tempête (1).

Pourquoi la reconstitution est-elle différente d'un reboisement "normal" ?

Tout d'abord, la situation économique du propriétaire sinistré n'est pas la même. L'opération n'a pas été programmée et les moyens de sa réalisation, en général la vente des bois du peuplement à renouveler, ont été fortement réduits voire anéantis. Cette situation influencera la prise de décision, de même que les choix techniques qui pourront être faits.

Ensuite, les dégâts de tempête se traduisent par un encombrement important du terrain : arbres enchevêtrés, galettes racinaires dressées, champ d'arbres décapités, biomasse à terre considérable L'exploitation, quand elle a pu se faire, suffit rarement dans ces conditions à restaurer les conditions d'accès pour les opérations sylvicoles de reconstitution, que celles-ci utilisent la régénération naturelle ou qu'elles aient recours à la plantation. Il faut donc prévoir une phase initiale de déblaiement de la parcelle, qui pose en elle-même des problèmes : elle peut avoir plus d'impact sur l'environnement (et la qualité des sols) que les dégâts de tempêtes eux-mêmes et elle est très coûteuse. L'impact des travaux réside dans deux points essentiels : le matériel utilisé et le traitement des rémanents (troncs, branchages, racines).

Le matériel ne doit pas exercer de pression trop forte sur les sols, ni créer des ornières : chenilles ou pneus basse pression sont indispensables. Les rémanents, dans le meilleur des cas, devraient être éparpillés ou broyés. La technique qui consiste à les regrouper en andains a l'inconvénient de concentrer les produits de leur décomposition (notamment les éléments minéraux et l'azote) en dehors des zones qui seront régénérées. Elle peut également être mal conduite quand les rémanents sont poussés au bulldozer et provoquer un décapage de la couche d'humus. La technique qui consiste à brûler les rémanents est à proscrire totalement (sauf peut-être, dans quelques cas, pour des raisons sanitaires), car elle conduit à une perte nette pour l'écosystème.

Nous mentionnerons, à titre d'exemple, deux techniques de déblaiement. La première est la solution lourde et totale : elle consiste à faire passer un broyeur (par exemple machine de 600 chevaux sur chenilles avec un broyeur à axe horizontal et dents en carbure de tungstène) sur la parcelle. Elle est à réserver à la reconstitution par plantation. Avantage : le terrain est clair. Inconvénient : la quantité de matière broyée forme une couche qui masque le sol pour la plantation et dont on ne connaît pas l'éventuelle toxicité sur les jeunes plants.

La deuxième technique est plus fine : dans un premier temps un layonnage est ouvert dans la parcelle et dans un deuxième temps une pelle mécanique munie d'une dent travaille depuis les layons au nettoyage du terrain (remise en place des galettes racinaires, déchiquetage des souches, "démontage" des houppiers, éparpillement des rémanents - ou regroupement quand il y en a trop). Cette deuxième méthode est bien adaptée aux projets de reconstitution s'appuyant sur la régénération naturelle.

Dernier aspect de la situation post-tempête : certains éléments de choix habituels entre les trois grands types de régénération (plantation, régénération naturelle ou système mixte) se trouvent modifiés. Tout d'abord l'incertitude liée à la régénération naturelle se trouve amplifiée, dans la mesure où les techniques normales s'appuyant sur un choix des semenciers (qui n'existent plus sur la parcelle) et un dosage de la lumière (qui s'est installée sans crier gare) ne sont plus opérantes.

Ensuite les dégâts de tempête conduisent à une forte croissance des populations d'ongulés : d'une part, parce que les chasseurs ne pouvant pénétrer dans les forêts n'ont pas réalisé leurs "plans de chasse", d'autre part parce que les milieux ouverts créés sont favorables à l'alimentation des ongulés (quand les populations sont déjà importantes cela lève la principale limitation naturelle à leur reproduction).

Les dégâts de gibier, qui sont déjà un souci en temps normal pour le forestier qui régénère une parcelle, deviennent inévitables à la plantation, et pourraient même remettre en cause la relative résistance de la régénération naturelle. Enfin le matériel de plantation (graines et plants) va faire l'objet d'une forte demande et pourrait conduire à des pénuries, non pas en quantité mais pour les qualités souhaitées par le gestionnaire (notamment en matière de provenance ou pour la meilleure utilisation possible des variétés améliorées disponibles).

Les itinéraires techniques associant l'utilisation de la dynamique naturelle

Nous consacrons le dernier chapitre aux itinéraires techniques qui associent la dynamique naturelle. En effet, ils présentent beaucoup d'intérêt par rapport à la situation et aux contraintes décrites ci-dessus, tant sur le plan technique et financier que social et culturel (la demande est forte pour des itinéraires techniques "naturels"). Ils devraient donc connaître un certain engouement. Ils demandent néanmoins plus d'attention, de technicité et de temps, et ils peuvent s'avérer à terme tout aussi onéreux.

Il ne faut pas négliger, sous prétexte que l'on veut faire du naturel, les travaux de déblaiement indispensables pour restaurer des conditions d'accès à la parcelle. Ces travaux demandent même plus d'attention dans la mesure où l'on cherche à conserver tout le potentiel végétal.

La première question qui se pose est de pouvoir poser un diagnostic sur les dynamiques potentielles de la végétation, pour connaître la faisabilité d'une régénération naturelle ou mixte, et pour savoir dans quelle mesure il sera possible d'obtenir un peuplement conforme aux objectifs fixés à la parcelle. Les conditions de réussite tiennent à l'existence d'un potentiel de semences et à l'absence de facteurs de blocage. Le potentiel de semences peut être déjà en place dans la parcelle, dans la "banque de graines" du sol. Elle est cependant difficile à analyser en dehors de techniques longues et coûteuses qui ne sont utilisées que pour des projets de recherche.

En revanche il existe des cas favorables qui sont connus des forestiers : par exemple, dans les hêtraies, l'année 99 avait été une année de forte production de graines (faines). S'il reste des arbres debout sur la parcelle, ils joueront le rôle de semenciers : mais y en a-t-il assez ? sont-ils de bons candidats pour être des semenciers ? S'il n'y a plus d'arbres sur la parcelle, il faudra les chercher aux alentours. Dans ce cas, il faudra probablement compter sur une régénération qui associe différents stades de la dynamique de colonisation forestière.

Par conséquent, il faut s'assurer qu'il y a à proximité des colonisateurs (espèces de lumière comme le pin, le bouleau ou encore le saule) capables d'occuper rapidement le terrain et de créer une ambiance favorable aux essences d'ombre (sapin, chêne, hêtre). Les forestiers suisses et allemands recommandent même d'introduire les espèces de lumière par semis si nécessaire, pour initier une dynamique forestière. Les blocages à craindre et qu'il faudrait pouvoir anticiper sont principalement des conditions de sols dégradées (tassement dû aux travaux d'exploitation, remontée du plan d'eau) ou l'envahissement par des espèces herbacées (fougère, ronce, graminées).

La règle première sera sans aucun doute de ne pas se précipiter, pour pouvoir observer les dynamiques qui s'expriment, sur quelques années (au minimum deux à cinq ans), avant de faire des choix et d'intervenir en conséquence.
Une fois une régénération naturelle installée, il faut juger de sa qualité : densité, composition en espèces, couverture du terrain Un layonnage sylvicole est recommandé dès le départ pour pouvoir circuler dans la parcelle, que ce soit pour ces questions d'inventaire, ou pour les travaux de sélection et d'entretien du peuplement. Si la régénération est considérée comme suffisante, des interventions sylvicoles seront faites au profit des essences désirées. Il faut toutefois tenir compte de la pression des grands herbivores (pour ne pas dire du "gibier") - cerfs, chevreuils : si elle est forte, il faudra sans doute retarder au maximum ces interventions, pour ne pas exposer les individus sélectionnés, ou installer des dispositifs de protection.

Des plantations de complément peuvent être nécessaires, notamment si la composition spécifique n'est pas satisfaisante (on parle alors d'enrichissement) ou si la couverture du terrain n'est pas complète. Les plantations d'enrichissement se font par groupes de plants ou en ligne, afin de pouvoir localiser les plants facilement pour les entretiens ultérieurs. Elles utilisent en général des plants de plus grande taille. Elles doivent obligatoirement être protégées contre la dent du gibier car elles sont plus appétentes que la végétation naturelle. Comme les travaux de plantation peuvent se prévoir bien à l'avance, il est possible de bien choisir son matériel végétal, quitte à passer un "contrat de culture" avec un pépiniériste.

Conclusion

Pour la reconstitution de sa forêt, le propriétaire va devoir choisir entre l'ensemble des techniques à sa disposition : de la régénération artificielle immédiate à la régénération totalement naturelle. La mise en oeuvre de toutes ces techniques est beaucoup plus onéreuse que dans des conditions normales.

Dans tous les cas, il ne faudra pas perdre de vue "l'économie" de la gestion, en y intégrant le temps car les choix de la reconstitution engage le long terme. C'est, en particulier, la fonction de production qui aujourd'hui assure à elle seule - ou presque - l'entretien de la forêt française : elle mérite donc une attention particulière.

Une des leçons tirées des tempêtes de 1999 est qu'il faut être mieux préparé à faire face à un pareil événement. Il s'agit, à l'amont, d'améliorer le diagnostic sur la vulnérabilité de la forêt et des enjeux qui y sont associés. Ensuite, il faut capitaliser l'expérience des tempêtes vécues. Cela vaut aussi pour les techniques de reconstitution : pour élaborer des recommandations et des itinéraires sylvicoles, il s'est avéré que nous ne disposions pas de parcelles de référence bien documentées, suite aux tempêtes passées. Cette négligence sera réparée sans attendre le prochain avertissement !

 

NOTES

1. Pour une information complète sur le travail réalisé, nous renvoyons à l'expertise collective sur les tempêtes, la sensibilité des forêts et leur reconstitution, disponible sur le site du Ministère de l'agriculture.


Restauration de peuplements piscicoles perturbés : exemple du système hydrographique Seine

Philippe Boet Unité de recherche qualité et fonctionnement hydologique des systèmes aquatiques du CEMAGREF

Evolution des peuplements

La préhistoire des poissons détermine la faune originelle de nos cours d'eau

La faune piscicole de nos cours d'eau s'est formée durant l'ère tertiaire, il y a une vingtaine de millions d'années. Cette faune originelle subit ses premiers bouleversements lorsque la glace recouvre le nord de l'Europe, au début de l'ère quaternaire. Ces changements climatiques entraînent alors la disparition de nombreuses espèces. Bloquées par des chaînes montagneuses ou des bras de mer, ces dernières ne peuvent pas se retirer vers le sud du continent.

Ces barrières géographiques expliquent la relative pauvreté de la faune européenne par rapport à celle nord-américaine, qui a pu descendre vers le sud via le bassin du Mississipi. En effet, à latitude égale, l'Amérique du nord compte 950 espèces contre 193 en Europe de l'ouest. Sur notre continent, seules les espèces les plus résistantes aux basses températures ont survécu, dans une zone étroite et libre de glace, s'étendant entre les glaciers de Scandinavie et ceux des Alpes. Il s'agit essentiellement de poissons migrateurs : anguille, esturgeon, saumon et truite.

Après la disparition des glaces, certaines espèces qui avaient trouvé refuge dans le bassin du Danube reviennent coloniser les fleuves européens. Cette évolution explique la large répartition géographique des espèces rencontrées sur le continent européen. Elle rend aussi compte de la diminution graduelle est-ouest du nombre d'espèces observées dans les principaux bassins hydrographiques. Ainsi plus de 100 espèces sont dénombrées dans le bassin du Danube, 60 dans le bassin du Rhin, 58 dans le bassin du Rhône et 50 dans celui de la Loire.

Le bassin de la Seine, relativement isolé des autres cours d'eau possède un fonds piscicole assez pauvre : sa faune originelle, suite aux épisodes glaciaires, est estimée à 33 espèces. Aujourd'hui, elle en compte 45.

Une évolution fortement marquée par les activités humaines

Les premières perturbations du système Seine liées à l'homme commencent dès l'Antiquité avec l'introduction de nouvelles espèces piscicoles. Ainsi, l'élevage de la carpe par les romains entraîne la dissémination de cette espèce dans toute l'Europe.

Ces échanges d'espèces se poursuivent ensuite au Moyen ge sous l'impulsion des moines. Au IXe siècle, de nombreux monastères aménagent en effet les cours d'eau en étangs pour la production de gardon, de rotengle ou de brochet, et favorisent la dispersion de ces espèces d'eau calmes.

 

 

Mais c'est essentiellement au XIXe siècle que les perturbations sont les plus importantes. Les naturalistes acclimatent de nombreuses espèces originaires du continent nord américain, dont les plus connues sont la truite arc-en-ciel, la perche-soleil ou le poisson-chat.

 

Parallèlement, la liaison des différents fleuves par des canaux de navigation permet la dispersion et la colonisation de certaines espèces. Au total, 5 espèces nouvelles : grémille, hotu, toxostome, barbeau et sandre apparaissent dans la Seine suite à la connexion entre différents bassins hydrographiques européens, ce qui représente 10% de la faune actuelle.

Ce sont cependant les aménagements du XXe siècle qui ont les conséquences les plus catastrophiques pour les poissons. L'exemple le plus marquant est la disparition de la plupart des espèces migratrices, à l'exception de l'anguille. Ce déclin est dû à la construction de barrages-écluses, constituant des obstacles infranchissables pour la remontée des rivières. Ainsi, le saumon et la grande alose sont repérés pour la dernière fois dans les eaux de la Seine vers 1920.

 

 

Des facteurs physiques et biologiques déterminent l'évolution des peuplements piscicoles

La répartition et la densité de peuplement des poissons dans le réseau hydrographique dépendent de la vitesse du courant ainsi que de l'oxygénation et de la température de l'eau. Pour accomplir leur cycle biologique, les poissons doivent aussi pouvoir se déplacer librement entre trois grands types d'habitats auxquels sont associés les fonctions fondamentales de reproduction, d'alimentation et de refuge. Pour se reproduire par exemple, de nombreuses espèces migrent longitudinalement (de l'amont vers l'aval) tandis que d'autres se déplacent latéralement pour rejoindre des étendues aquatiques - anses annexes ou bras morts - qui bordent le cours d'eau, afin de gagner leurs aires de ponte

Des zones de grand déficit inégalement réparties le long de la Seine

La richesse et la biodiversité de la population piscicole de la Seine est très hétérogène. Normalement, sur des fleuves "plus naturels", il y a plus d'espèces en aval qu'en amont car les parties basses présentent une plus grande diversité d'habitats pour les poissons.

Globalement, on retrouve ce schéma théorique dans les secteurs amont de la Seine. Il est contredit par contre plus en aval : la richesse en espèces diminue fortement juste avant l'arrivée à Paris, puis plus encore en aval des rejets de la station d'épuration d'Achères, où seules trois espèces particulièrement résistantes parviennent à survivre : le gardon, la brème et la carpe.

 

Nombre d'espèces dans la Seine selon la distance à la source.

Des aménagements très perturbateurs

Si la qualité chimique des eaux a évolué de façon favorable depuis une vingtaine d'années, les poissons souffrent toujours autant des différents aménagements hydrauliques de la Seine qui ont fortement perturbé l'organisation naturelle des communautés de poissons.

Ainsi, à l'amont du bassin, les barrages et étangs artificiels empêchent certaines espèces comme les salmonidés (saumons et truites) d'accéder à leurs zones de reproduction. En limitant l'amplitude des inondations printanières, la régulation du débit nuit à la reproduction du brochet qui fraye sur les prairies inondées. Plus bas, le tracé naturel de nombreux secteurs sur la Seine a été modifié. L'uniformisation du lit du cours d'eau qui résulte de cette "chenalisation" détruit souvent les habitats ou les zones spécifiques de reproduction de certains poissons.

Ne trouvant plus un environnement adéquat, les espèces d'eaux vives comme le barbeau, la vandoise ou le hotu sont alors remplacées par d'autres moins exigeantes comme le chevesne, le gardon, la carpe et la brème. Ces trois derniers poissons, qui résistent aussi à la dégradation de la qualité de l'eau, sont les plus abondantes à l'aval de Paris.

Moyens de réhabilitation

Sites annexes

La réhabilitation de sites aquatiques dits annexes (anciens bras morts ou gravières) en communication avec le chenal principal (voir encadré) peut être un moyen efficace pour offrir aux espèces les plus exigeantes les sites de reproduction dont elles ont besoin.

 

Abondance de jeunes poissons de l'année (nombre capturé par unité de surface (78 m2) dans les milieux annexes d'un bief presque naturel et d'un bief navigué de la Seine

Inondation de prairies

Il est possible aussi de gérer les dérivations et les lâchers d'eau des barrages-réservoirs de façon à offrir aux brochets les étendues de prairies inondées indispensables à leur reproduction, tout en ménageant les intérêts des agriculteurs.

 

Un modèle hydraulique a permis de calculer le débit optimal à garantir en aval de la confluence Aube-Seine pour assurer au printemps suffisamment de surfaces de prairies inondées,
propices à la reproduction du brochet, sans trop affecter les terres agricoles de La Bassée

 

Aménagements et gestion

Le Cemagref développe aussi un modèle statistique permettant de prévoir, à l'échelle de tout le réseau hydrographique, la nature et la richesse du peuplement piscicole en fonction de scénarios d'aménagement ou de gestion d'ouvrages.

Les recherches effectuées actuellement ne pourront pas ramener la Seine à son état originel mais il est aujourd'hui possible d'envisager une gestion équilibrée du milieu aquatique et des activités humaines. Pour les chercheurs et les aménageurs, il s'agit maintenant de préserver ou de restaurer les milieux aquatiques fortement perturbés par les activités humaines. Ces recherches permettront, par ailleurs, d'évaluer l'impact écologique des nouveaux aménagements de la Seine.

 

Exemple : Le projet de réhabilitation du méandre de la Grande Bosse

Ancien méandre de la Seine situé dans la plaine de La Bassée, en amont de Paris, le bras de la Grande Bosse va faire l'objet d'une opération de réhabilitation.

 

L'objectif principal est de rétablir un courant afin d'en faire une zone propice à la reproduction des poissons. Une première modélisation de ce milieu a été effectuée pour déterminer le débit qu'il convient d'y créer. Une seconde, réalisée grâce au modèle EValuation de l'HAbitat piscicole (EVHA) mis au point au Cemagref, a ensuite permis de tester l'intérêt, en terme de "valeur d'habitat" de l'augmentation du débit vis-à-vis de plusieurs espèces de poissons.

 


Parmi plusieurs variétés testées, le barbeau qui aime l'eau vive réagit très positivement à la restauration du débit.


De la"mise à part" au "vivre avec" : une histoire des concepts de protection de la nature

Jean-Pierre RAFFIN Maître de conférences à l'Université Paris-7 - Denis Diderot Président d'honneur de France Nature Environnement

Les concepts actuels de la protection de la nature s'inscrivent dans l'histoire des rapports de l'homme avec la "nature" que l'on peut schématiquement retracer ainsi.

L'homme a transformé les milieux naturels

Une agriculture simplificatrice

D'abord chasseur-cueilleur (et à ce titre quelquefois responsable de l'extinction ou de la raréfaction de certaines espèces en Europe et en Australie, il y a des dizaines de milliers d'années et plus récemment, comme cela fut le cas des Moas anéantis en Nouvelle-Zélande après l'arrivée des Maoris , il y a près d'un siècle), l'homme a commencé de modifier profondément les milieux et les espèces en devenant agriculteur.

Sélectionnant certaines espèces, en éliminant d'autres, transformant les milieux (déforestation, fragmentation des habitats, assèchement de zones humides, mises en culture, amendements des sols, apports d'engrais, etc.), il a ainsi peu à peu simplifié de nombreux écosystèmes, perturbant plus ou moins les fonctions de régulation naturelles assurées grâce à la diversité biologique.

Mais il a pu aussi être facteur de diversification en transformant des milieux fermés pérennes (forêts) en milieux ouverts (cultures et pâturages) dont la subsistance est cependant liée au maintien des activités humaines.

La simplification des écosystèmes conduit à une fragilisation en ce sens que les écosystèmes naturellement simples sont sujets à des crises périodiques (explosions démographiques cycliques de certaines espèces dans les zones désertiques froides ou chaudes) que l'on ne connaît pas dans les écosystèmes complexes (forêts tropicales, par exemple) . C'est ce que l'on observe dans les écosystèmes simplifiés par l'homme et ce d'autant plus que l'artificialisation est plus grande.

Les monocultures en sont un bon exemple. Elles favorisent une multiplication d'espèces indésirables qui, combattues par les biocides, développent par pression sélective une résistance aux produits utilisés et échappent alors au contrôle prévu. On estime ainsi qu'il y a, au moins, 400 espèces résistant à tous les biocides disponibles sur le marché. Cela conduit à chercher maintenant de nouvelles stratégies notamment celle utilisant les OGM dont il est à prévoir, cependant, qu'elle produira à son tour le développement d'espèces résistantes. L'on peut d'ailleurs se demander si une stratégie utilisant la dissuasion, les leurres, ne serait pas plus efficace que la stratégie d'élimination illusoire pratiquée avec les biocides.

Un développement perturbateur

Les développements urbain et industriel ont accrû le poids de l'homme sur son environnement physique et biologique par exploitation directe de ressources, par utilisation intensive de produits résultant de son génie dont les effets secondaires locaux ou à distance ont dépassé ce qu'en attendaient leurs promoteurs faute d'une attention suffisante au fonctionnement de la biosphère (notamment la prise en compte du long terme) et par des aménagements de l'espace détruisant ou altérant des processus biologiques.

Des effets aggravés par la démographie et la rapidité

Sur cette trame vient s'inscrire la démographie. Il est évident que beaucoup d'humains avec des moyens plus puissants ont un impact plus fort et plus rapide que peu avec des moyens "artisanaux". Intervient également le facteur temps. La comparaison entre les extinctions en Amérique du Nord et en Europe montre ainsi qu'elles ont été plus importantes sur le continent nord-américain que sur le continent européen parce que, de ce coté de l'Atlantique, le développement de l'agriculture et des sociétés humaines s'est fait lentement, laissant, en quelque sorte le temps à de nombreuses espèces végétales et animales sauvages de s'adapter aux nouvelles conditions de milieux dues à l'homme

Une prise de conscience tardive

L'opinion publique et les gouvernants n'ont réellement pris la mesure du rôle croissant de notre espèce dans la régression de la diversité biologique qu'à l'occasion du sommet de Rio (1992).

Certes, toute espèce est appelée à disparaître et l'évolution a connu des phases d'extinction massive. Mais ce qui frappe aujourd'hui le naturaliste c'est la vitesse avec laquelle s'éteignent de nombreuses espèces. L'extinction des emblématiques dinosaures qui ont habité notre planète près de 150 millions d'années est fréquemment invoquée par divers responsables pour justifier l'inaction face à l'érosion biologique. C'est oublier que si l'on retient comme explication à leur disparition la chute d'un météorite sur la Terre, il s'est écoulé près d'un demi-million d'années entre cet événement et l'extinction de ces grands reptiles.

C'est également oublier qu'au cours de cette période se sont développés peu à peu des groupes nouveaux comme les mammifères qui ont, en quelque sorte, occupé la place laissée vacante par la disparition des grands reptiles. La comparaison entre taux d'extinction contemporains et taux à l'échelle des temps géologiques n'est pas aisée. Elle conduit cependant à estimer une accélération du processus de 1.000 fois celui du taux d'extinction naturel pour les vertébrés qui sont les mieux connus des organismes vivants (Rapport de l'Académie des Sciences. 2000). Dans la mesure où les vertébrés ne représentent qu'une infime partie du vivant, la partie émergée de l'iceberg, le taux global d'extinction est vraisemblablement beaucoup plus élevé.

Le naturaliste est donc aujourd'hui confronté à un double problème : un processus naturel d'extinction à long terme auquel s'ajoute l'impact croissant, direct ou indirect, d' activités humaines conduisant à une nouvelle crise de la vie à la surface de la terre.

Tenter d' y remédier c'est-à-dire freiner le processus et restaurer ce qui peut l'être est aujourd'hui l'objectif de ce que l'on appelle la protection de la nature.

Evolution des concepts de protection

Les concepts de la protection de la nature, tout comme les populations humaines ont évolué au fil des années.

Des territoires réservés d'abord à des fins bien définies

Depuis la plus haute antiquité , l'homme a souhaité mettre "à part" certains espaces et certaines espèces pour des raisons :

* religieuses (sources et bois sacrés de la Grèce ancienne et de certaines régions de l'Afrique contemporaine),

* cynégétiques (création de réserve pour le cerf et le sanglier en 726 par l'état de Venise ; instauration, en Grande-Bretagne, d'une loi "forestière" par Guillaume le Conquérant, loi concernant des territoires, boisés ou non, réservés aux animaux sauvages pour l'exercice de la chasse, d'où le nom de "forest", "forêt" venu des mots silva forestis, bois mis au ban, exclus ; restriction de la chasse aux cheval sauvage, élan et auroch instituée par le roi de Pologne en 1423, etc. ),

* sécuritaires ("ambannement" de certains bois pour protéger des avalanches dans les Hautes-Alpes dès 1303, c'est à dire interdiction de coupes sous peine d'amendes, les bans),

* économiques (prescriptions, en 1681,du fondateur de la Pennsylvanie, William Penn, de préserver 1 ha de bois pour 5 ha de terrains défrichés. Il ne sera guère écouté ce qui posera bien des problèmes aux Etats-Unis au XIXème),

* ou multiples (accord, en 1576, entre le prince d'Orange et les Etats de Hollande pour maintenir perpétuellement intact le " Haagse Bos ", c'est à dire le Bois de la Haye).

Emergence d'un sentiment esthétique

La fin du XVIII ème sera marqué par l'émergence dans le monde anglo-saxon d'un sentiment esthétique envers le sauvage (c'est aussi le début d'un tourisme qui des îles britanniques traversera la Manche et conduira ensuite à l'alpinisme et au pyrénéisme) qui vient en contre-point de la vision d'un Buffon (1764) pour qui la nature est le comble d' une horreur qu'il convient de réduire à merci. Les vues de Thomas Jefferson, le père de la déclaration d'Indépendance des Etats-Unis, sont diamétralement opposées. "Si ce n'est sa culture," écrit-il en 1784, "la nature de l'Amérique au moins doit faire l'admiration du monde".

Conduisant à un concept de territoires à maintenir en l'état

On trouve là l'une des racines d'un mouvement d'opinion qui conduira à la création des premiers parcs nationaux aux Etats-Unis. George Catlin, fascinant personnage qui, au début du XIX ème, parcourt la Grande Prairie et en décrit par la plume et le pinceau les habitants, pressent quel sera l'impact de l'arrivée massive des colons européens sur les Indiens pour lesquels il éprouve un grand respect. Aussi propose-t-il, dès 1832, la création d'un "Parc national contenant hommes et bêtes dans toute la fraîcheur sauvage de leur beauté naturelle".

L'idée fera son chemin, sera reprise notamment par George Perkins Marsh. C'était une personnalité exceptionnelle, philologue, polyglotte (il parlait 20 langues), grand voyageur (représentant les Etats-Unis dans l'Empire ottoman de 1849 à 1854, premier ambassadeur de son pays en Italie de 1861 à 1882) qui, tirant le bilan de ses observations des dégâts causés par une surexploitation des ressources naturelles, écrit en 1864, ce qui est le premier ouvrage sur la protection de la nature: " Man & Nature or Physical geography as modified by human action ".

La même année est créé, le Yosemite Grant, vaste parc naturel ( qui deviendra "national" en 1890) comprenant la vallée du Yosemite et la forêt de séquoia de Mariposa, dont la gestion est confiée par le Congrès à l'Etat de Californie. Viendra ensuite le Parc du Yellowstone (1872) et bien d'autres parcs en Amérique du Nord et dans le reste du monde.

De même que lors de l'institution des séries esthétiques de la forêt de Fontainebleau (1853) sous la pression d'un mouvement des peintres de l'école de Barbizon choqués par la politique forestière des Eaux et Forêts (notamment l'abattage de vieux arbres spectaculaires et l'enrésinement qui provoquera des opérations identiques à celles engagées par des écoguerriers 140 ans plus tard !), la préoccupation est alors beaucoup plus de conserver des paysages pittoresques ou sublimes que de maintenir la diversité biologique.

Développement d'un concept plus général

Peu à peu le thème de la protection des espèces s'est ensuite développé aux niveaux national et international, tout d'abord par l'élaboration de lois et conventions visant à encadrer les activités de cueillettes, pêche et chasse dont l'exercice sans frein conduisait à l'anéantissement de populations jadis florissantes (oiseaux utilisés pour la plumasserie; mammifères marins dont on exploitait la graisse, la fourrure; gibier de loisir, etc.) à la fin du XIX° et au début du XX° siècle.

Mais l'on constate aussi l'émergence de préoccupations concernant la qualité des habitats comme la lutte contre certains barrages empêchant les remontées de poissons migrateurs, l'inquiétude et la demande de mise en oeuvre de moyens de lutte contre les pollutions pétrolières en milieu marin dues au trafic maritime (Premier congrès international de protection de la nature réuni à Paris en 1923).

De la protection à la consservation

La première moitié du XX° siècle verra s'affronter deux conceptions. L'une cherche à maintenir "des territoires spécialement délimités, en dehors de toute intervention humaine" ce qui peut s'expliquer par le contexte de l'époque où il reste encore, de par le monde, des espaces peu ou pas exploités par l'homme (Amérique, Afrique, etc.). L'autre avance que dans des pays de vieille civilisation comme l'Europe la non intervention n'est pas satisfaisante car ce que nous appelons nature n'est, bien souvent, que le fruit d'une coévolution entre l'homme et les espèces sauvages.

Peu à peu, à la notion de protection d'espèces et de milieux exceptionnels va se substituer celle de conservation et d'utilisation de ressources naturelles où l'homme n'est pas envisagé comme en dehors de la nature et doit apprendre à vivre avec.

Cela implique une meilleure connaissance du fonctionnement des écosystèmes qui sera l'un des thèmes majeurs de la Conférence internationale sur les bases scientifiques de l'utilisation et de la conservation des ressources de la biosphère réunie à Paris, à l'égide de l'UNESCO en 1968. Les fondements de ce que l'on appellera plus tard le développement soutenable y sont établis.

A dire vrai, il apparaît vite qu'une stratégie durable de maintien de la diversité biologique et des écosystèmes requiert tout à la fois des espaces où l'évolution spontanée se poursuit, c'est-à-dire où l'influence des activités humaines doit être la plus faible possible et des espaces où l'homme cohabite avec les autres espèces vivantes. Cela deviendra d'autant plus vrai que le développement des populations humaines à la surface de la Terre fait de notre espèce un facteur bien souvent dominant.

Ce n'est pas aisé dans des sociétés qui avaient pris l'habitude de s'estimer quitte de tous devoirs à l'égard du vivant en "réservant" quelques espaces, "parts du feu" ou alibis pour laisser s'instaurer le laisser-faire ailleurs.

Ainsi, les fondements de la "conservation de la nature" ont-ils évolué tout autant sous la pression des événements que sous l'influence des concepts. Quels que soient les mots utilisés pour désigner les stratégies et les actions à entreprendre, mots souvent piégés par ce que d'acception ou de connotations différentes (ainsi en va-t-il des termes de "conservation" et de "conservateur" qui ont un sens opposé en anglais où ils ont été employés en premier) restent les objectifs.

Ceux de la Stratégie mondiale de la conservation : la conservation des ressources vivantes au service du développement soutenable lancée en 1980 par l'Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN), sont toujours d'actualité pour fonder toute politique de gérance de cette Terre.

Et pour ceux qui veulent en savoir plus:

La biodiversité : enjeu planétaire. M. CHAUVET & L. OLIVIER . Le sang de la terre. 1993

Biodiversité. R. BARBAULT. Hachette. Supérieur. Les fondamentaux. 1997

Le grand massacre : l'avenir des espèces vivantes. F. RAMADE. Hachette. 1999.

Systématique : ordonner la diversité du Vivant. Rapport sur la science et la technologie n° 11 de Académie des sciences . Tec & Doc. 2000.


Le patrimoine forestier mondial

Jean-Paul Lanly (57) Président de la section "forêts, bois, nature" du Conseil général du GREF Ancien directeur de la division des ressources forestières de la FAO

Les forêts constituent le plus souvent un bien hérité par leurs propriétaires actuels, et font donc partie de leur patrimoine qu'ils lègueront à ceux qui leur succèderont, ou bien appartiennent à des communautés pérennes, publiques ou privées. Au delà de cette propriété légale, ou coutumière, et du concept de souveraineté des nations sur les ressources situées sur leur territoire, on a pris l'habitude, avec la mondialisation des préoccupations touchant l'environnement, consacrée par le Sommet de la Terre de Rio de 1992, de parler des forêts comme d'un patrimoine de l'humanité toute entière.

Qu'est-ce qu'une forêt ?

Certainement une réalité très différente suivant la zone bio-géographique où l'on se trouve - boréale, tempérée, méditerranéenne, tropicale sèche, tropicale humide - et aussi, et surtout, suivant les produits et les services que l'homme attend des formations végétales ou des écosystèmes forestiers, et les valeurs qu'il y attache.

Propriétaires et nations, et les entités qui parlent en leur nom, mesurent leur patrimoine forestier avant tout en superficies. Celles-ci correspondent à des types de couverture végétale et d'occupation des terres très différents d'un pays à l'autre, quand ce n'est pas à l'intérieur d'un même pays.

Un exemple parmi tant d'autres : dans les années 50 et 60, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) se livrait à une compilation des statistiques forestières que lui envoyaient ses Etats membres (et leurs colonies d'alors) pour établir l"inventaire forestier mondial" qu'elle publiait tous les 5 ans. Acceptant tels quels à cette époque, les chiffres que lui adressaient les administrations forestières - les choses ont heureusement changé depuis - elle attribuait à la Mauritanie, pays sahélien et saharien, la même surface forestière que la Côte-d'Ivoire, pays des tropiques humides et subhumides.

Pourquoi ? Parce que l'administration mauritanienne classait comme "forêt" les seules formations végétales ligneuses qu'elle possédait, à savoir les savanes et steppes arbustives de la frange méridionale du territoire. Alors que pour son homologue ivoirienne, ne méritaient le nom de forêt que les formations de forêt dense humide de la moitié sud du pays, mais non les autres formations d'arbres que constituent les "forêts claires", les savanes boisées et arborées de sa moitié nord, pourtant beaucoup plus forestières que les espaces arbustifs mauritaniens.

Des forêts stricto-sensu

Un effort de clarification s'imposait. La F.A.O. définit maintenant, pour l'ensemble du monde une forêt comme : "toute formation végétale comprenant des arbres dont les cimes couvrent au moins 10 % du sol", l'arbre étant une "plante ligneuse de grandes dimensions - en fait de plus de 5 à 7 mètres de haut à l'âge adulte dans des conditions normales de croissance - avec un tronc unique supportant une cime de forme et de dimensions variables".

Ceci dit, une forêt n'est pas seulement une population d'arbres : elle constitue un écosystème avec aussi ses autres composantes végétales, ses composantes animales et les interactions entre toutes ses composantes et avec le milieu et les écosystème voisins.

et des "autres surfaces boisées"

Cette catégorie très hétérogène inclue toutes les couvertures végétales comprenant des éléments ligneux (arbres dont les cimes couvrent de 5 à 10 % de la surface du sol) et/ou des arbustes et broussailles ; par exemple :

* des formations ligneuses très peu denses

* les "accrûs" naturels forestiers sur des terres et récemment abandonnées par l'agriculture,

* les accrûs forestiers dans les cycles de l'agriculture itinérante dans les pays tropicaux.

Des définitions pas toujours simples à appliquer

Il existe des transitions graduelles de hauteur et de densité du couvert. Les forêts en régénération gardent un caractère forestier malgré l'absence momentanée de strate arborée, et l'on excipe alors de l'utilisation forestière du sol. Certains pays incluent des surfaces non boisées importantes dans la catégorie juridique des terres forestières (1), d'où une difficulté supplémentaire.

Des classifications variées pour les scientifiques et gestionnaires

On peut grossièrement distinguer les classifications fondées essentiellement :

* sur des critères essentiellement climatiques et de milieu,

* sur des caractéristiques physiono-miques de la végétation,

* sur un ensemble de critères de différentes natures (2).

L'utilisation de la télédétection a introduit des classifications basées sur la réflectance de la végétation dans certaines bandes de longueurs d'onde (ou sur la structure du terrain avec les images radar) qui ne sont pas toujours faciles à relier à la réalité de la couverture végétale au sol.

et des cartographies diverses

Elles représentent selon les cas :

* la végétation forestière telle qu'elle serait sans les interférences de l'homme, dérivant des seules conditions climatiques et de milieu (végétation "climax") constituée de formations "primaires" ou "naturelles" au sens strict.

* la végétation forestière telle qu'elle existe au moment où elle a été cartographiée, c'est-à-dire telle qu'elle résulte des différentes actions de l'homme : déboisement, dégradation par les incendies et les différentes formes de surexploitation, modification par les traitements sylvicoles - en futaie régulière ou irrégulière, limitée ou non à une ou plusieurs essences, en taillis-sous-futaie, taillis... - et par les boisement et reboisements.

Qualification d'une forêt

Des qualificatifs, appliqués de façon parfois subjective, sont censés caractériser l'état d'une forêt d'un certain type à un moment donné. Une forêt primaire précédemment modifiée par des interventions humaines peut revenir à son état climacique par une série de stades "secondaires" de succession si elle n'est pas de nouveau perturbée pendant suffisamment longtemps : on admet en général qu'après une interruption d'un ou deux siècles l'évolution est suffisamment engagée pour qu'on puisse qualifier de nouveau la forêt de "naturelle".

Elle peut au contraire rester "secondaire" en étant maintenue artificiellement à un stade donné de la succession par une sylviculture plus ou moins "proche de la nature" et on la qualifiera alors de "semi-naturelle". Enfin, les forêts peuvent être artificiellement créées (boisement), ou recréées (reboisement), par plantation d'espèces locales (indigènes) ou introduites ("exotiques").

Plus de 90 % des forêts européennes actuelles sont soit des forêts modifiées par la sylviculture et l'exploitation, soit des plantations. Dans le reste du monde tempéré et boréal, près des deux tiers des forêts sont considérées comme naturelles (constituées en majeure partie par les forêts sibériennes), cette proportion étant estimée à environ 80 % pour les forêts denses tropicales.

L'étendue des forêts

Les forêts strito-sensu

Les forêts du monde couvrent 3.862 millions d'ha, soit près de 30 % de la surface totale des terres émergées de notre planète (égale à 13.050 millions d'ha ou 130,5 millions de km2 en excluant l'Antarctique et le Groenland), soit 70 fois la surface de l'hexagone (55 millions d'ha) et 250 fois celle de ses forêts (15 millions d'ha).

Régions/sous-régions Superficie (millions d'hectares) Taux de boisement Part de l'ensemble
Pays industrialisés 1.724 32,6% 44,6%
dont : Europe
169 34,7% 4,4%
CEI
894 41,9% 23,1%
Amérique du Nord
471 25,7% 12,2%
Autres
190 22,9% 4,9%
Pays en développement 2.138 25,4% 55,4%
dont PAYS TROPICAUX
1.860 38,9% 48,2%
dont Afrique tropicale
635 28,4% 16,5%
Amérique tropicale
901 54,7% 23,3%
Asie-Océanie tropicale
324 36,1% 8,4%
PAYS NON TROPICAUX
278 9,8% 7,2%
Total 3.862 29,5% 100%

Le tableau ci-dessus montre bien la prépondérance des deux grandes masses forestières que constituent la Sibérie (CEI) et l'Amazonie (Amérique tropicale) et, dans une moindre mesure, de celles de l'Afrique tropicale (bassin du Congo et zones arborées des tropiques secs) et de l'Amérique du Nord. Ainsi que le faible taux de couverture forestière des pays en développement non tropicaux, particulièrement de la Chine et du Moyen-Orient, résultat combiné d'une occupation humaine dense et ancienne, et d'une forte proportion de terres arides et semi-arides non boisées.

Huit pays possèdent chacun plus de mille millions d'ha de forêts et ensemble, 65,5 % des forêts du monde.

Pays Superficie (millions d'hectares) Taux de boisement Part des forêts mondiales
Terres Forêts
Russie 1.689 851 50,4% 22,0%
Brésil 846 532 63,0% 13,8%
Canada 922 245 26,5% 6,3%
Etats-Unis 916 226 24,8% 5,9%
Chine 933 163 17,1% 4,2%
Australie 768 158 20,6% 4,1%
R.D. Congo (ex-Zaïre) 227 135 59,6% 3,5%
Indonésie 181 105 55,4% 2,7%
Ensemble des 8 pays 6.482 2.415 37,3% 62,5%
Reste du Monde 5.566 1.442 22,0% 37,5%

A quelques exceptions près, on peut considérer que les forêts des pays industrialisés sont tempérées ou boréales alors que celles des pays en développement sont à 85 % des forêts tropicales (forêts denses humides et formations mixtes forestières et herbacés des tropiques secs).

 

Les autres surfaces boisées

L'ensemble hétérogène des "autres surfaces boisées" occupait très approximativement 2 100 millions d'ha, soit 16 % de la surface des terres, proportion à peu près identique dans le monde industrialisé et le monde en développement.

Evolution du patrimoine forestier mondial

Bien distinguer surface et état des forêts

Lorsqu'on parle d'évolution du patrimoine forestier mondial, il est fondamental de bien distinguer entre les variations dans l'étendue des forêts et celles de leur état et contenu (densité et hauteur du couvert arboré, composition en espèces végétales et animales -constituant le niveau "spécifique" de leur diversité biologique- , présence et nature de sous-bois, sols, santé du peuplement forestier,).
Les premières s'expriment quantitativement en surfaces de couverture forestière et correspondent aux notions de déboisement (ou déforestation) -là où il y avait une forêt (telle qu'elle a été définie préalablement), on ne trouve plus de forêt-, ou de boisement (ou forestation) par accrû naturel ou par plantation -là où il n'y avait pas de forêt, existe maintenant une forêt. Des progrès importants et continus ont été réalisés depuis les années 40 jusqu'à aujourd'hui dans les techniques d'évaluation des surfaces de forêt et de leurs variations dans le temps avec l'utilisation des photographies aériennes puis des images satellitaires dans les longueurs d'onde visibles, du proche infrarouge et radar.

Des appréciations discutables

Les évolutions sur l'état et le contenu et des forêts concernent un grand nombre d'aspects et de caractéristiques souvent difficiles à traduire, et encore plus à synthétiser quantitativement. Elles sont en général graduelles, pas nécessairement rapides, et s'expriment globalement par différents vocables comme ceux de dégradation, ou, à l'opposé, d'amélioration.

On peut certes s'accorder sur le caractère négatif de l'évolution, c'est-à-dire de dégradation, d'une forêt soumise à des atteintes fortes et répétées (incendies) ou à des surexploitations continues par le pâturage ou pour le bois, ou sur l'aspect positif, d'un point de vue strictement forestier, d'une "remontée biologique" se traduisant par exemple par le retour d'espèces arborées sur un pâturage abandonné.

Par contre, des modifications moins fortes et moins répétées seront diversement appréciées suivant les objectifs que les uns ou les autres assignent aux forêts (production soutenue de bois ou d'autres produits forestiers, réservoir de diversité biologique, protection pour la conservation des eaux et des sols, accueil du public et écotourisme, etc.).

L'effet de ces divergences de vues sur l'estimation de l'évolution de l'état des forêts est aggravé par l'utilisation de concepts un peu flous, tels que celui de "naturalité" ou plus vagues encore, tel que celui d'"authenticité" dont l'utilisation a été prônée par certaines organisations écologistes.

Un débat pollué

Le débat sur le devenir des forêts, et notamment celui des forêts tropicales, a été, et continue d'être, pollué par l'absence de distinction entre l'évolution des surfaces de forêt, qui peut être quantifiée objectivement, et les modifications de leur état. L'utilisation laxiste et indifférenciée du terme "déforestation" pour les zones tropicales a ainsi conduit à "mettre dans un même panier" d'une part, les défrichements agricoles, déboisant effectivement et changeant sinon définitivement, du moins pour une longue période, l'usage des terres, et, d'autre part, l'exploitation forestière qui, mal conduite et non intégrée dans un plan de gestion, constitue certes un facteur de dégradation, mais généralement pas de déboisement.

En focalisant à tort et presque exclusivement sur l'exploitation forestière , et non pas sur la nécessaire amélioration des pratiques agricoles et pastorales et la lutte contre la pauvreté des populations rurales des tropiques comme facteur de déforestation, on n'a fait que retarder la recherche et l'application des véritables solutions.

Evolution de l'étendue des forêts

Depuis la dernière glaciation, l'homme a eu un impact grandissant sur l'étendue et l'état des écosystèmes forestiers, qu'on peut très grossièrement schématiser comme suit :

* jusqu'au XIXème siècle : déboisement et dégradation sur la plus grande partie des zones tempérées et médi-terranéennes, et plus localisés dans les régions tropicales ;

* au cours de la deuxième moitié du XXème siècle :

* déboisement et dégradation accélérés en zone tropicale,

* reconquête et accroissement de la maîtrise de la gestion (mise en valeur et conservation) dans les régions tempérées,

* et une situation contrastée pour les forêts boréales et médi-terranéennes.

Dans les pays industrialisés

A l'échelle d'un territoire donné d'une certaine étendue - disons celui d'un pays de plusieurs dizaines à centaines de milliers de km2 (plusieurs millions à dizaines de millions d'ha) - l'évolution de la surface forestière en fonction du temps depuis le néolithique peut être représentée de façon approximative par une courbe ayant la forme d'un S renversé partant d'un maximum, puis, sous l'effet des défrichements, décroissant lentement, ensuite rapidement et, après un point d'inflexion, de nouveau lentement jusqu'à un minimum à partir duquel la forêt regagne du terrain sur l'ensemble des autres occupations du sol par accrû naturel et par plantation.

La majorité des pays industrialisés ont connu ce minimum au XIXème siècle (pays européens) ou au début du XXème (pays "pionniers" d'Amérique du nord). Bien sûr, la courbe réelle n'est pas lisse, et des oscillations apparaissent, les creux correspondant aux périodes de développement (forts défrichements de l'agriculture) et les hauts à celles des guerres et des épidémies qui réduisent l'impact de l'homme sur la forêt.

en France par exemple

Un exemple de ce schéma général est donné par l'évolution de la couverture forestière sur ce qui est aujourd'hui le territoire français métropolitain (55 millions d'ha) au cours des 16 derniers millénaires. De 14.000 à 6.500 avant J.C., les forêts ont couvert progressivement la quasi-totalité du territoire. Les premiers défrichements sont liés à la "révolution" du néolithique avec les débuts de l'agriculture et l'augmentation de la population ; les défrichements gallo-romains et médiévaux réduisent progressivement la surface forestière, de 50 à 12 millions d'ha environ vers 1300, période à laquelle la population atteint une vingtaine de millions d'habitants.

La superficie forestière augmente ensuite légèrement pendant la crise démographique très importante de la fin du Moyen-âge, puis reprend sa décroissance avec l'augmentation de la population et de la consommation pré-industrielle de bois jusqu'à un minimum inférieur à 10 millions d'ha vers 1850.

La croissance progressive ultérieure de la superficie forestière - passée de 10 à 15 millions d'ha entre le début et la fin du XXème siècle - et ce, malgré l'augmentation de population, est liée à toute une série de facteurs :

* remplacement du bois par les combustibles fossiles comme source d'énergie principale,

* progrès des techniques agricoles entraînant une réduction des surfaces utilisées par l'agriculture,

* exode rural et développement d'une civilisation urbaine avec d'autres exigences de mode de vie,

* augmentation de la productivité forestière due, entre autres, à une sylviculture plus dynamique,

* politiques de mise en valeur de terres pauvres (landes de Gascogne) et restauration des terrains en montagne

et, à partir de la fin des années 40, mise en oeuvre, notamment par des boisements et reboisements, du Fonds Forestier National créé pour réduire le déficit en bois de notre pays.

Le code forestier et le développement des programmes de recherche et de formation ont aussi contribué à cette inversion de tendance. Il est important cependant de noter que celle-ci a bien résulté d'un ensemble de facteurs de nature différente, et non de la seule volonté politique et du pouvoir réglementaire.

et en Europe centrale

La diminution des surfaces et leur fragmentation du Xème au XXème siècle sont illustrées par les cartes ci-après.

 

Estimation des couvertures forestières en Europe du Nord en l'an 900 (à gauche) et en l'an 1900 (à droite).
D'après Schlüter, 1952. Deutsch. Landeskunde, 63


Actuellement, la superficie forestière croît dans tous les pays européens (à l'exception de l'Albanie), à un rythme annuel un peu inférieur à 0,3 % (environ 450.000 ha au total), ce pourcentage étant de près de 0,5 % pour la France. Elle croît aussi dans tous les autres pays industrialisés, seul le cas de la Russie et des autres pays de l'ex-URSS donnant lieu à des estimations divergentes, toutes faibles en valeur relative mais de signe opposé.

Dans les pays en développement

La situation est toute autre dans les pays en développement situés en totalité ou en majorité dans la bande intertropicale.

Régions Variation annuelle de surface en millions d'hectares
 
Déforestation annuelle % Plantation annuelle Déforestation + plantation
 
Afrique tropicale -5,42 -0,8% +0,13 -5,29
Amérique tropicale -4,69 -0,5% +0,36 -4,33
Asie-Océanie tropicale -4,80 -1,5% +2,27 -2,53
PAYS TROPICAUX -14,91 -0,8% +2,76 -12,15

La part des différents facteurs de déboisement dans les tropiques peut être évaluée approximativement comme suit :

* agriculture de subsistance 63 % (45 % sur les 63 % provenant de l'agriculture itinérante")

* agriculture permanente 17 % ("agriculture de rente")

* "ranching" (élevage extensif) 6 % (surtout en Amérique latine)

* surexploitation bois de feu 7 % (conduisant à un déboisement prolongé)

* surexploitation bois d'oeuvre 6 % (conduisant à un déboisement prolongé)

* infrastructures et mines 1 %

Les trois premiers facteurs, responsables donc de 83 % du déboisement, correspondent à des formes d'expansion "horizontale" de l'agriculture (par opposition à sa composante "verticale" consistant dans l'augmentation des rendements à l'unité de surface) liée elle-même à la croissance de la population ; c'est le même phénomène que celui qui s'est produit en Europe jusqu'au milieu du XIXème siècle.

La surexploitation pour la production de bois d'oeuvre dans les tropiques humides n'est qu'une cause mineure de la déforestation proprement dite, contrairement à une opinion courante ; mais cette production peut avoir des effets négatifs sur l'état des forêts existantes (cf. plus loin) et par ailleurs, la réalisation d'infrastructures peut constituer un facteur indirect important en facilitant l'accès à de nouvelles zones précédemment inaccessibles à l'agriculture.

Une situation disparate

Ainsi donc, c'est l'équivalent de la couverture forestière de la France métropolitaine qui disparaît chaque année de la surface de la planète dans le monde tropical, perte compensée, en surface seulement et pour moins de 20 % par des boisements nouveaux (essentiellement en Asie tropicale). Ce chiffre global, impressionnant en valeur absolue, cache une disparité considérable de situations : depuis des pays surpeuplés comme Haïti ou le Burundi, où la disparition des quelques forêts subsistant sur les reliefs contribue à la dégradation de leurs terres et, par là même, à leur détresse économique, sociale et politique ; à des pays très peu peuplés, très boisés et plus riches comme le Gabon ou la Guyana, dans lesquels le déboisement est pratiquement sans incidence physique ou socioéconomique. Entre ces deux extrêmes, existe toute une variété de situations et d'impacts de la déforestation.

Une situation mal perçue

Ces situations sont parfois mal perçues chez nous. Ainsi en est-il pour l'Amazonie brésilienne qui focalise toute l'attention. Certes, les surfaces déboisées chaque année y sont importantes, de l'ordre de 1,5 millions d'ha de forêt tropicale humide (auxquels il convient d'ajouter le déboisement des "cerrados" et autres formations ouvertes). Mais réalise-t-on en même temps que le taux de déforestation du Brésil est plus de deux fois inférieur au taux moyen de déforestation dans le monde tropical ; que le déboisement affecte cet immense massif forestier grand comme cinq fois la France, surtout sur ses marges ; et que le Brésil a un taux de boisement de 63 %, c'est à près de 2,5 fois celui de la France métropolitaine, et 6 fois celui du Royaume-Uni ?

De façon évidente, un hectare déboisé n'a pas le même effet sur le milieu physique et le développement socioéconomique en Haïti, au Gabon et au Brésil.
Et, quel que soit le pays considéré, la perception qu'en ont, d'une part, les populations locales, qui sont les plus concernées, d'autre part, les autorités nationales et, enfin, la "communauté internationale" sont malheureusement très différentes.

Cette dernière, considérant surtout que les forêts tropicales sont un patrimoine de l'humanité toute entière, attache une importance particulière, et c'est dans l'ordre des choses, à l'incidence de la déforestation tropicale par rapport aux deux grandes préoccupations environnementales actuelles, à savoir la réduction de la biodiversité et le réchauffement de l'atmosphère.

Une perte de biodiversité

Concernant la première on ne saurait trop la blâmer, les forêts des tropiques humiques renfermant une proportion certes mal connue, mais sans doute très supérieure à la moitié des espèces végétales et animales de notre planète. Les estimations du nombre d'espèces qui disparaissent chaque année du fait de la déforestation tropicale restent hautement spéculatives, ne serait-ce que parce qu'on est très loin de connaître toutes les espèces.

Sur la base des courbes de nombres d'espèces de plantes supérieures en fonction des surfaces forestières totales par grands types de forêt tropicale, la FAO estimait en 1995 que les pourcentages d'extinction durant la décennie 1981-1990 étaient compris entre 1,0 et 2,5 % en Afrique tropicale, entre 1,6 et 4,0 % en Amérique tropicale et entre 1,6 et 4,3 % en Asie tropicale, soit un nombre d'essences disparues variant entre 20 et 1 750 suivant les types de forêt dans ces trois régions.

aggravée par la fragmentation

L'impact négatif de l'importance de la surface déboisée sur la diversité spécifique est aggravé par la fragmentation des massifs forestiers. Raison pour laquelle, dans le monde industrialisé, et notamment en Europe où le manteau forestier originel s'est considérablement éclaté (comme le montre parfaitement les cartes forestières ci-dessus de l'Europe centrale), on cherche à reconstituer une "trame verte" avec des corridors permettant de communiquer entre les différents espaces naturels ou semi-naturels.

Une aggravation très relative de l'effet de serre

Quant à la préoccupation de la "communauté internationale", dominée par le monde industrialisé, pour l'impact de la déforestation tropicale sur les émissions de CO2 (estimé entre 0,5 et 1,6 gigatonnes de C par an), on aimerait qu'elle soit plus dirigée vers celui de l'utilisation des combustibles fossiles évalué, lui, à 5,5 gigatonnes de C...

Evolution de l'état des forêts

L'homme ne se contente pas de défricher. Dans les espaces qu'il garde en forêt, ses actions ont souvent un impact négatif sur l'état de la végétation forestière. Actuellement, on peut signaler dans les pays industrialisés les types suivants de dégradation :

* des surexploitations, très localisées en Europe, sur des échelles plus larges dans les pays "pionniers" (Canada, USA, Russie) ;

* des incendies trop répétés localement ;

* des pertes de diversité biologique forestière faunistique ou floristique, rarement au niveau national maintenant (mais venant après une réduction sensible de cette diversité durant des siècles de déboisement et de surexploitation) ;

* les impacts de la pollution atmosphérique sur la végétation et les sols forestiers.

La dégradation des écosystèmes forestiers est plus marquée dans les pays en développement, pas seulement tropicaux, et peut aboutir, si elle persiste, à un déboisement de fait. Parmi les facteurs de dégradation, il faut retenir principalement :

* la surexploitation pour le bois d'oeuvre, notamment dans les zones tropicales humides, pouvant menacer d'extinction certaines espèces commerciales ou, à tout le moins, réduire leur variabilité intraspécifique, diminuer la vitalité et la capacité de reconstitution des écosystèmes forestiers, éroder des sols... ;

* la surexploitation pour le bois de feu, notamment dans les zones tropicales sèches, avec des impacts négatifs de même nature que les précédents (entraînant en particulier, la "latéritisation des sols") ;

* les "feux de brousse" répétés ;

* le surpâturage en forêt (région méditerranéenne, formations mixtes forestières et herbacées des tropiques secs, ...).

Conclusion

"Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent" écrivait Chateaubriand. Ce raccourci est sans doute trop pessimiste, mais force est de reconnaître que dans l'histoire des sociétés humaines, les forêts ont le plus souvent été considérées à la fois comme un obstacle au développement, une réserve de terres pour l'agriculture et l'élevage et une "mine" de bois pour la construction, la marine et l'énergie ; et, qu'en règle générale, elles n'ont fait l'objet d'une gestion soutenue de la part des Etats, des communautés ou des particuliers qu'après que la pénurie en bois, mais aussi l'érosion des sols et les inondations aient affecté grandement le milieu physique, le développement économique et social, et plus généralement le bien-être des communautés concernées.

A quoi il faut ajouter que, facteur aggravant, le long terme d'une bonne gestion forestière s'accommode mal du court terme de populations rurales luttant pour leur survie, et de celui des décideurs politiques d'aujourd'hui.

Dans les pays riches, où les forêts regagnent du terrain et se portent plutôt bien, les sociétés attendent des forêts non seulement du bois - "écomatériau" renouvelable incomparable - mais aussi, et de plus en plus, des services non marchands, externalités positives peu ou pas rémunérées : réserve de diversité biologique, conservation des sols, régulation du débit et qualité des eaux, fixation du carbone, aménités diverses...

Toutes ces attentes se traduisent par la demande faite aux propriétaires de gérer de façon "durable" leurs forêts, et, en termes commerciaux, par des démarches d'écocertification.

Ces sociétés nanties posent aux pays en développement, et plus particulièrement aux pays tropicaux, les mêmes exigences, semblant ignorer les causes socioéconomiques profondes de la déforestation, et montrent à l'endroit de ces pays une certaine impatience que ne justifient ni la faiblesse de l'aide qu'elles leur accordent ni le fait qu'elles ont pendant très longtemps, et jusqu'il y a un siècle à peine, considérablement réduit leur propre patrimoine forestier (3).

NOTES


(1) les "montes" espagnols par exemple.

(2) par exemple "Classification internationale de la végétation" de l'Unesco, ou classifications "écofloristiques" ou "phytosociologiques" françaises.

(3) Pour en savoir plus: "Les forêts tropicales" par Jean-Claude Bergonzini et Jean-Paukl Lanly ­ La librairie du Cirad TA 283/04, avenue Agropolis 34398 Montpellier Cedex 5 ­ Karthala 22-24 bd Arago 75013 Paris


Les Parcs naturels régionaux : conciliation des objectifs de protection et de développement

Françoise GROSSETÊTE, Député au Parlement européen Présidente du Parc Naturel Régional du Pilat

On a trop souvent tendance à opposer protection de l'environnement et développement économique. Pourtant, lorsqu'il s'agit de territoire habité, où la population est légitimement en attente d'une certaine qualité de vie, développement économique et protection de l'environnement ne peuvent être dissociés. Impossible d'agir pour l'environnement sans penser à l'économie.

Celle approche que l'on nomme actuellement "développement durable" est expérimentée depuis plus de trente ans par les Parcs naturels régionaux. En effet, en tant qu'organismes de mission, ceux-ci ont été expressément créés pour inventer un mode de développement intégrant la protection de l'environnement (voir ci-dessous).

Caractéristiques des PNR

1 Une initiative régionale

2 Un projet de territoire :

* fondant le développement sur la protection
* spatialisé dans un plan de référence
* qui n'introduit pas de règlement spécifique
* opposable aux documents d'urbanisme


une charte négociée et contractuelle

3 Un engagement des collectivités sur la charte

4 Gestion par un syndicat mixte

5 Equipe d'animation salariée

6 Budget de fonctionnement statutaire

7 Classement par décret pour 10 ans

- critères fixés par décret du 1/09/1994
- renouvellement : bilanet révision de la charte

8 Une convention d'application avec l'Etat


Financement du fonctionnement

Etat: 10%
Régions et départements : 60 à 70%
Communes : 10 à 15%
Fonds européens


Actuellement (mai 2000)

38 Parcs naturels régionaux
3.238 communes
5.850.000 hectares (plus de 11% du territoire)
2.701.000 habitants
8 projets de parcs

(d'après Fédération des Parcs naturels

Au quotidien, les Parcs naturels régionaux et celui du Piat en particulier appliquent ces principes dans des actions concrètes. Cependant, il ne peut s'agir de vrai développement si les forces vives locales, élus, associations, acteurs économiques ne portaient pas eux aussi le projet de territoire.
Peut-être est-ce dans ce projet commun que réside la force des Parcs naturels régionaux pour mettre en oeuvre leurs objectifs de protection et de développement en toute cohérence

Objectif de protection ou objectif de développement ?

Un projet de territoire ne saurait reposer uniquement sur un objectif de protection de l'environnement. Bien que cette idée soit louable, comment peut-on imaginer l'avenir d'un territoire basé uniquement sur la conservation de quelques espèces ou de milieux naturels particulièrement riches et sensibles ? Quel responsable local prendrait le risque de proposer à ses concitoyens la protection de l'environnement comme seule perspective ?

De même, ce responsable local ne serait-il pas inconscient de baser le développement de sa collectivité sur les seuls objectifs de progrès économique, sans en envisager les conséquences à plus long terme ? Le développement économique ne peut plus ignorer son environnement. Protection des espèces, effet de serre, gestion des ressources, élimination des déchets,sont autant de préoccupations qui ne doivent pas laisser les responsables indifférents. La planète ne supporte pas que l'on déplace ses difficultés écologiques vers d'autres territoires. Elles doivent d'abord trouver des réponses locales.

Impossible de choisir entre protection et développement. Le vrai objectif des responsables locaux se décline en termes d'emploi et de qualité de vie ; et de ce fait, il intégrera forcément environnement et développement. Cette approche équilibrée s'appelle aujourd'hui le "développement durable".

Le développement durable, un concept universel

Apparu lors de la conférence des Nations Unies de Rio en 1992, le concept de "développement durable" (ou soutenable) correspond à un développement répondant aux besoins présents d'une humanité solidaire, qui laisse aux générations futures la possibilité de survivre et de prospérer. Il suppose une efficacité économique, une équité sociale, une intégrité écologique et un développement endogène.

Appellation générique intellec-tuellement excitante, le développement durable prend toutes ses couleurs lorsqu'on l'envisage à travers les activités humaines comme l'agriculture préservant ses ressources, ou le tourisme.

Si les Parcs naturels régionaux le pratiquent depuis une trentaine d'années, ce développement durable a aujourd'hui dépassé le stade expérimental, puisqu'il est repris par la loi Voynet créant les pays ; les pays se constitueront autour d'un projet de territoire, une charte à l'instar des Parcs naturels régionaux : "Cette charte exprime le projet commun de développement durable du territoire selon les engagements internationaux finalisés lors du somment de Rio de Janeiro".

Les Parcs naturels régionaux, pionniers du développement durable

Les Parcs naturels régionaux furent inventés aux journées de Lurs en 1967, pour répondre à ce besoin pressenti de concilier protection de l'environnement et développement économique. Du fait de la sectorisation des institutions françaises dans les années 70, seuls les Parcs nationaux étaient chargés de la protection de l'environnement. Depuis, au rythme de la décentralisation et de l'intérêt croissant des Français pour l'environnement, les Parcs naturels régionaux ont évolué. Ils fondent leur action sur un projet propre à chaque territoire et porté par les acteurs locaux.

Ce sont des organismes de mission qui oeuvrent pour l'avenir de leur territoire ; généralement fragile. Ils inscrivent leur action dans les 5 missions dévolues aux Parcs naturels régionaux :

* Protéger le patrimoine naturel et culturel

* Contribuer au développement économique, social, culturel et à la qualité de vie

* Assurer l'accueil, l'éducation et l'information du public

* Réaliser des actions expérimentales ou exemplaires

* Contribuer à l'aménagement du territoire

Le développement durable qui est à la base de l'existence des Parcs leur a permis de décliner ce concept à l'infini, inventant chaque jour de nouvelles actions propres à leur territoire.

Le Parc naturel régional du Pilat


Aux portes de St Etienne, le Parc naturel régional du Pilat, c'est d'abord, comme les autres parcs naturels régionaux, un territoire remarquable par sa beauté et son équilibre façonné par des siècles de mise en valeur harmonieuse.

 

L'évolution socio-économique risquerait d'en faire un musée, dont la qualité se dégraderait vite si les activités de la population devenaient insuffisantes pour maintenir un équilibre dynamique entre l'homme et la nature.

 


Le Parc ne réalise pas des investissements spectaculaires, mais engage avec les partenaires locaux, publics et privés, un grand nombre d'actions, coordonnées dans le cadre de notre charte, pour conduire le projet de territoire. Certaines de ces actions revêtent en elles-mêmes toutes les composantes d'un développement durable. Ces actions peuvent être l'exemple d'une "conciliation" aboutie entre les "objectifs de protection et de développement" même si notre intervention se mesure plus à l'échelle de tout un projet de Territoire.

Agriculture et environnement partenaires dans le Parc naturel régional du Pilat

Il n'existe pas dans nos territoires de milieux naturels qui n'aient été façonnés par l'homme. Quand aujourd'hui ceux-ci sont menacés, il est tout naturel de faire appel aux pratiques humaines pour les protéger. Pour la pérennité de ces opérations, il est nécessaire d'assurer leur viabilité économique.

Ainsi, sur les crêts du Pilat - site écologique prioritaire - l'abandon des pâturages laissait place à la lande évoluant lentement vers la forêt, ce qui menaçait la diversité biologique de ce site particulièrement intéressant à cette latitude. L'idée de faire appel à un agriculteur possédant un troupeau de brebis devait être approfondie : comment ? Pour combien de temps ?

Dans l'intérêt de l'agriculteur, mais aussi pour la sauvegarde à long terme du site, il était essentiel que cette remise en pâture soit économiquement rentable. Grâce à des aides régionale et européennes (une opération locale et bientôt un Contrat Territorial d'Exploitation) la dynamique a pu s'enclencher. L'agriculteur volontaire s'est fortement investi dans ce projet. Il a fait évoluer son système d'exploitation, augmenté son cheptel, abandonné l'ensilage pour s'orienter vers une production de qualité. La valorisation sur l'exploitation de la viande d'agneau lui a permis de limiter son surcoût dû au travail. Il a fallu construire une fenière et un atelier de découpe aux normes.

Aujourd'hui, les agneaux des crêts sont réputés dans la région. L'exploitation n'utilise plus de compléments alimentaires, les brebis sont uniquement nourries au foin et produisent de la viande d'excellente qualité, les consommateurs ne s'y sont pas trompés !

Grâce à la participation de l'ensemble des acteurs locaux : élus, propriétaires, filière agricole, associations de protection de l'environnement, et au soutien de l'Europe et des collectivités locales, un emploi de berger a été créé (complété d'une activité de découpe en hiver), le troupeau de 600 brebis passe 5 mois de l'année en estive sur les crêts et entretient ainsi les prairies naturelles aux fortes richesses écologiques.

Sans compter l'animation que représente la présence d'un troupeau en estive dans le Pilat qui n'était qu'un objectif secondaire dans ce projet, le bilan de cette opération est largement positif. Ici, protection de l'environnement et développement économique demeurent indissociables.

Des industriels soucieux de leur environnement

Protéger l'environnement ne doit pas se limiter aux espaces remarquables. Dans chaque activité on peut agir dans ce sens. La préservation de l'environnement peut alors devenir un atout et servir le développement économique. Pour expérimenter ce concept, nous avons imaginé une action de "performance environnementale" en partenariat avec la Fédération des Parcs et nos financeurs habituels (Europe et Région Rhône-Alpes).

En proposant aux industriels du Pilat de se servir de l'environnement pour étayer leur développement, nous ne pensions pas aller si loin. Partant du principe que les donneurs d'ordre intègrent de plus en plus le critère de la préservation de l'environnement dans le choix de leurs sous-traitants, il nous paraissait intéressant de proposer aux industriels du Pilat (mécanique, plasturgie, agro-alimentaire, et textile essentiellement en petites unités) de valoriser leur implantation dans un Parc naturel régional, et de tirer parti de leur action volontaire en matière de préservation de l'environnement. Des programmes d'économie énergétique, de gestion des déchets et de management environnemental ont été mis en oeuvre.

Ces programmes furent particulièrement bien accueillis et très suivi des industriels, dans la mesure de leurs possibilités. Leurs motivations que nous imaginions d'ordre économique, voire existentielles pour leur entreprise à plus ou moins long terme, furent en réalité beaucoup plus sensibles.

Certains d'entre eux ont engagé leur entreprise dans une démarche de progrès environnementale, pour prévenir l'évolution de la réglementation, et valoriser leur démarche vis à vis de leurs clients, mais pour la plupart des industriels, ce fut en premier lieu, pour améliorer leur environnement immédiat, l'image de l'entreprise dans la collectivité, et valoriser leur propre cadre de vie ainsi que leurs conditions de travail.

L'environnement n'est plus incompatible avec développement économique, au contraire. Ce sont les forces vives locales qui nous le montrent. C'est parce que l'action définie par les élus du Pilat correspondait en tous points aux attentes des entrepreneurs locaux que la performance environnementale eut un tel succès.

Pour un développement harmonieux

La pièce maîtresse d'un projet de territoire réside dans son universalité : lorsqu'il est issu du territoire, partagé et porté par chacun des acteurs de la vie locale, une voie commune se dessine et le projet devient vite réalité. Pour être partagé, un projet de développement ne peut se passer de la dimension écologique. Les citoyens sont légitimement soucieux de leur environnement, ils attendent des améliorations pour reprendre confiance.

De même, toute action de protection de l'environnement doit être associée à un projet de développement pour être économiquement rentable et ainsi proposer un avenir au territoire. "Nous ne sommes que les gardiens de la terre de nos enfants" a-t-on coutume de dire ; pour eux, créons les conditions d'un développement harmonieux !


Rôle et responsabilités des partenaires de la gestion des espaces naturels

Pierre Malaval (52)

Une préoccupation globale

L'incidence des activités humaines sur le fonctionnement des écosystèmes continentaux augmente rapidement. Elle fait craindre que les phénomènes de dynamique naturelle, de plus en plus perturbés, ne soient plus à même de maintenir des conditions de vie acceptables, notamment pour notre espèce. Une population croissante se concentre de plus en plus dans des conurbations, mais ses besoins alimentaires, ses déchets, son mode de vie entraînent une transformation progressive des espaces externes que l'on qualifie encore de naturels, bien que cette appellation soit de plus en plus contestable.

traitée par "compartiments"

Bien que la notion même d'écologie implique la prise en considération des interactions entre tous les facteurs, les politiques de protection de l'environnement sont menées en fait dans des "compartiments" posant des problèmes spécifiques. On peut distinguer ce qui concerne le traitement des risques généraux (l'augmentation de l'effet de serre), la limitation sectorielle des nuisances résultant de certaines activités (traitement des déchets, émissions de polluants "classiques",), la gestion des territoires urbains et la gestion des territoires qualifiés de naturels qui fait l'objet d'une législation spécifique portant également sur l'évolution des paysages (1).

Protection des milieux naturels

La prise de conscience de la nécessité de "protéger la nature contre l'homme" s'est faite progressivement, essentiellement sous l'impulsion de militants dans une ambiance idéologique manichéenne d'opposition entre le développement économique, source de tous les maux, et les partisans d'une préservation qui est souvent loin de prendre en compte le fonctionnement réel des écosystèmes.

Mais, en France métropolitaine, la part des surfaces non altérées par une mise en valeur séculaire est des plus modestes et, comme le montre le schéma ci-dessous, la grande majorités des espaces qualifiés de naturels et visés par la politique de protection de la nature est utilisée par leurs gestionnaires pour la production agricole ou forestière.

 

Répartition approximative des sols en France métropolitaine (enquête TERUTI 1995)

La notion de "développement durable", plus récente, constitue une approche théoriquement réaliste. Mais elle s'exprime plus par des slogans que par des actes réels, chacun, individus ou groupes, étant disposé à imposer à d'autres des contraintes pour améliorer son propre environnement, mais se refusant en fait à remettre en cause ses objectifs et son mode de vie.

Gestion des espaces naturels

L'évolution des idées en matière de protection de la nature, évoquée dans plusieurs articles de ce numéro spécial, devrait se traduire notamment par une gestion multifonctionnelle des espaces naturels, basée sur la complémentarité des objectifs et sur la prise en compte du dynamisme des écosystèmes. La synthèse de ces objectifs et leur traduction technique nécessite une collaboration entre les partenaires de la gestion des espaces.

L'exclusion de certains d'entre eux ne peut conduire qu'à des déconvenues et à des coûts prohibitifs, la plupart des objectifs de protection nécessitant des interventions continues de maintien en état. En se référant aux dispositions, spécifiques ou non, en vigueur en France, on peut apprécier si le "jeu des acteurs", spontané ou imposé, répond à aux conditions du développement durable, ce qui conditionne la pertinence des politiques mise en oeuvre.

Les partenaires de la gestion des espaces naturels

Dans notre société, la gestion des territoires est légitimement de la compétence des propriétaires, privés ou publics, qui peuvent la déléguer partiellement à des "intendants". Ce système est basé sur une attitude patrimoniale traditionnelle et la notion de développement durable comme objectif environnemental dérive naturellement de l'antique précepte de "gestion en bon père de famille". Il a permis de créer progressivement le territoire que nous connaissons et la comparaison avec les résultats environnementaux des régimes marxistes montre que le résultat est relativement satisfaisant.

L'évolution socio-économique et l'aspiration généralisée à une augmenter des revenus, ont généralisé dans le monde rural l'objectif financier à court terme, taxé de "productivisme" par les populations urbaines majoritaires, alors qu'il est considéré comme légitime pour le commerce, l'industrie et l'organisation des loisirs. Dans le cas des territoires agricoles, le statut du fermage contribue à l'effacement progressif de la gestion patrimoniale.

Pour que la gestion tienne compte de l'objectif de protection de la nature, les pouvoirs publics sont donc amenés à intervenir, ce qui ne va pas sans une certaine incohérence, chaque département ministériel étant surtout soucieux des revenus de sa clientèle. Mais, dans ce domaine, l'administration ne se contente pas de réglementations, de taxes et incitations financières applicables à tous ; sur des territoires de plus en plus vastes les agents de l'Etat, ou ceux d'établissements publics, interviennent directement dans la gestion, non seulement pour imposer des dispositions pérennes, mais en soumettant toute évolution à un régime d'autorisation dont le caractère aléatoire n'est guère compatible avec une gestion durable. Ils sont donc en fait des partenaires de la gestion.

La définition des objectifs et des moyens de les atteindre nécessitent une approche scientifique et technique. Les soupçonnant de ne se soucier que de la production, les pouvoirs publics méprisent les compétences pratiques des agriculteurs, éleveurs et forestiers et celles des ingénieurs spécialisés, qui ont une connaissance au moins technique du fonctionnement des écosystèmes. Ils ne connaissent que des "scientifiques", naturalistes de formation, qui sont censés, au sein de l'université ou des sociétés savantes, avoir élargi leur domaine restreint de prédilection à la connaissance écologique de l'ensemble des interactions et pouvoir en démêler la complexité. Par le biais d'ONG, ils s'estiment dépositaires de la vérité scientifique. Ils constituent des partenaires "incontournables" et une loi du 8 février 1993 a même attribué au Muséum national d'histoire naturelle un monopole, notion curieuse en matière scientifique, des inventaires.

De nombreuses associations font profession de défendre la nature ; certaines disposent d'un agrément qui leur donne une capacité juridique. Leurs fédérations, alliées aux scientifiques, ont une grande influence ; localement, la plupart s'efforcent, soit de défendre inconditionnellement telle ou telle espèce animale ou végétale soit d'empêcher tout changement dans leur environnement proche, particu-lièrement de paysages familiers, grâce notamment aux réglements d'urbanisme (zones ND).

N'oublions pas les chasseurs qui, paradoxalement, favorisent la prolifération de gros gibiers au détriment des régénérations végétales.
En fait, ces différentes catégories d'acteurs se comportent rarement en partenaire, chacune cherchant à exclure les autres de toute participation à la gestion. Les modalités d'application de la législation ne sont pas étrangères à cette attitude.

Application des dispositions légales

Dans les espaces protégés, le droit de propriété est limité par des dispositions spécifiques.

Gestion des espaces protégés

L'Etat procède au classement, limitant la liberté d'usage sans transfert de propriété, de zones présentant un intérêt environnemental particulier avec des procédures assurant normalement une reconnaissance d'intérêt général (enquête publique, décret en Conseil d'Etat).

Le classement au titre des monuments naturels et des sites présentant un intérêt général artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque (loi de 1930) soumettant à autorisation toute modification d'aspect est utilisée au titre de la protection de la nature. Sauf s'il s'agit de milieux entièrement minéraux, ce classement n'est pas compatible avec l'évolution naturelle des écosystèmes que l'on prétend figer, et ne permet une gestion équilibrée que grâce à des compromis qui ne vont pas sans arbitraire.

Les zones centrales des parcs nationaux (loi de 1960) visent à soustraire un espace à toute intervention artificielle, susceptible d'en modifier l'aspect, la composition et l'évolution. Contrairement au cas des parcs américains, libérés de tout droit de propriété et d'usage par la colonisation, la gestion de nos parcs nationaux, confiée à des établissements publics, implique une limitation des initiatives des propriétaires encadrées par les dispositions du décret de création et pour partie soumises à autorisation.

Le classement en réserve naturelle (loi de 1976) répond à un objectif défini, souvent la préservation, ou la reconstitution, de populations d'espèces en voie de disparition ou d'un milieu qui leur est particulièrement favorable. Le motif du classement, un des sept prévus par la loi, ne donne pas lieu à détermination des moyens donc à définition des contraintes effectives ; il n'est pas mentionné dans le décret de classement qui vise une protection globale du milieu, même s'il ne s'agissait en fait d'un objectif très limité. Les pouvoirs publics peuvent ultérieurement confier la gestion d'une réserve à un organisme de leur choix, souvent une association de protection de la nature, et réglementer, voire soumettre à autorisation les activités agricoles, pastorales et forestières.

Depuis une loi de 1976, le classement en forêt de protection "pour des raisons écologiques ou pour le bien-être de la population" rentre dans la catégorie des espaces protégés. Les contraintes doivent être définies dans le dossier d'enquête, ce qui limite l'arbitraire ultérieur et peut permettre une gestion cohérente.

Les espaces partiellement protégés

Il existe bien d'autres dispositions permettant de limiter, avec des procédures beaucoup plus légères, la liberté de gestion au titre de la protection de la nature, notamment :

* les arrêtés de conservation de biotopes, théoriquement limités aux "formations naturelles peu exploitées par l'homme"

* la réglementation des espaces boisés et zones naturelles (zones ND) par les plans d'occupation des sols

* l'extension à un objectif de "maintien des équilibres écologiques" (loi de 1990) des réserves de chasse et de faune sauvage

Certaines dispositions ne concernent que la permanence de l'aspect comme la part rurale des zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager, les périmètre de protection des monuments historiques
Il existe de nombreuses catégories de zones qui soumettent en fait la gestion à un système d'autorisation au nom d'objectifs interprétés souvent de façon extensive.

Inventaires et espaces protégés

Le ministère chargé de l'environnement a fait réaliser des inventaires aboutissant à la délimitation de "zones naturelles d'intérêt écologique, faunistique et floristique" et de "zones d'importance communautaire pour les oiseaux". Les superficies sont importantes : quelques 15.000 ZNIEFF (15 millions d'ha) et 300 ZICO (4,4 millions d'ha). Les études ont été réalisés par des "scientifiques" sans information ni participation des propriétaires, ce qui n'était pas anormal pour de simples inventaires.

Mais l'administration, les associations et les juridictions administratives, ont eu tendance à utiliser ces inventaires sans portée juridique comme s'ils entraînaient des obligations spéciales pour les propriétaires, gestionnaires légitimes de ces espaces. Le terme classement, normalement réservé à des espaces faisant l'objet d'une procédure légale, a été couramment utilisé pour les ZNIEFF ou ZICO, entretenant la confusion.

Le réseau Natura 2000

La Commission européenne a engagé la création d'un ensemble de "zones spéciales de conservation" (ZSC) d'intérêt communautaire, dit réseau Natura 2000, en application d'une directive du 21 mai 1992 sur la "conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvage". Ces espaces, à délimiter par les Etats sur des bases scientifiques sous le contrôle de la Commission européenne, présentent la particularité de devoir concilier des objectifs ciblés de protection (et non plus tous azimuts) et le développement économique ; normalement la gestion devrait faire l'objet de contrats avec les titulaires de droits réels, des procédures d'autorisation n'étant prévues qu'en cas d'initiative remettant en cause les objectifs spécifiques. Ce réseau permettrait de passer d'une conception de "territoires sacralisés" gérés directement ou indirectement par les pouvoirs publics à un objectif de développement durable, les propriétaires ayant à mettre en uvre des moyens préalablement définis.

Malheureusement, l'administration a fait procéder à une délimitation par les "scientifiques", sans concertation ni, sauf exception, étude avec des praticiens et les gestionnaires de ces espaces de la nature et de l'étendue des contraintes nécessaires.

Un premier projet, très ambitieux, a provoqué une révolte des organisations de propriétaires et gestionnaires de l'espace rural (le groupe des 9), l'expérience leur ayant montré que la pratique administrative conduisait à une expropriation rampante et à une mise en tutelle étroite. Cette opposition, très mal ressentie par les militants et l'administration chargée du projet qui considérait que le "droit à l'environnement" primait tout autre droit, même constitutionnel, a conduit à revoir la procédure et à engager une concertation permettant de définir des "documents d'objectif" et des plans de gestion spécifiques.

On peut donc espérer que l'évolution des concepts de la protection de la nature finira par passer dans les faits, mais cette révision fondamentale se fait dans une certaine confusion, les délais fixés par la directive étant déjà dépassés.

Les parcs naturels régionaux

Les parcs naturels régionaux ne constituent pas à proprement parler des espaces protégés. En effet la charte approuvée par l'Etat n'est opposable qu'aux collectivités locales et aux services de l'Etat qui interviennent dans le cadre des procédures normales.

Les espaces banals

L'objectif de développement durable ne saurait se limiter à quelques espaces, même s'ils font l'objet d'une gestion plus intelligente que par le passé. La plus grande partie du territoire fait l'objet d'une "mise en valeur" agricole ou forestière qui doit assurer des revenus suffisants pour une gestion répondant à l'ensemble des objectifs écologiques, économiques et sociaux. Cela nécessite une évolution des politiques sectorielles que le découpage administratif, tant au niveau français qu'européen, le jeu des organisations professionnelles et des groupes de pression ainsi que le poids des idéologies ne facilitent pas.

On peut noter cependant qu'en marge de la politique agricole commune, qui ignore l'environnement, les mesures "agri-environnementales", modestes, et depuis peu les "contrats territoriaux d'exploitation" constituent les prémisses d'une évolution vers une conciliation des objectifs.

Vers un partenariat effectif

L'objectif développement durable des "espaces naturels" nécessite un véritable partenariat entre les acteurs de la gestion des espaces. Or jusqu'à présent, chaque catégorie cherche surtout à imposer aux autres ses propres conceptions, refuse le dialogue et prétend à un monopole de gestion.

La revue rapide des modalités d'application des systèmes de protection réglementaire en France montre la responsabilité des pouvoirs publics dans cet antagonisme. Ces modalités étaient justifiés initialement lorsqu'il s'agissait d'espaces pas ou peu mis en valeur par l'agriculture ou la sylviculture. Elles ne le sont plus quand on souhaite obtenir un développement durable sur une grande partie du territoire. Une révision drastique, à peine amorcée, et des politiques sectorielles cohérentes sont un préalable à une évolution mentale, qui sera longue, des partenaires locaux.

L'expérience a montré que la gestion par les titulaires de droits réels, d'ailleurs conforme aux dispositions constitutionnelles, était à la fois moins coûteuse et plus efficace, même pour protéger la nature, qu'une gestion confiée à des organismes non contraints d'en vivre. Mais l'évolution socio-économique entraîne une dérive qui justifie une intervention des autres catégories, non pour se substituer aux gestionnaires légitimes, mais pour contribuer sur une base scientifique et technique sérieuse à la détermination de modalités de gestion patrimoniale dans une perspective durable.

Au lieu de s'arc-bouter sur le concept de gratuité des servitudes d'intérêt public et sur la force de dispositions réglementaires, il paraît nécessaire que les pouvoirs publics, nonobstant les désirs hégémonique des militants de la protection, développent une politique contractuelle pour obtenir une gestion équilibrée d'un coût raisonnable.

La méfiance réciproque entre partenaires constitue actuellement le principal obstacle à une protection réaliste de la nature.

NOTES

(1) la protection des paysages a été incluse dans la protection de la nature par une loi de 1976. Mais il s'agit seulement de l'aspect et non du concept écologique d'ensemble d'écosystèmes d'un "pays", ce qui aurait été justifié

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