| La
Jaune et La rouge mars 1997 : TRANSPORT ET DEVELOPPEMENT DURABLE |
PROLONGER
LES TENDANCES : MIEUX VAUT EN RIRE...
|
- Grand-père, grand-mère, racontez-moi comment c'était quand vous étiez jeunes !
- Comment ? Ferme d'abord la fenêtre, on n'entend rien avec ce vent qui souffle dehors.
- Maman me dit qu'à l'époque on ne parlait presque jamais des questions de changement de climat. C'est drôle, parce que la maîtresse nous a dit que déjà, en 1995, le dispositif international d'évaluation scientifique affirmait la réalité du phénomène et les incertitudes sur son ampleur, mais que les controverses continuaient dans des milieux moins informés qui souvent utilisaient des raisonnements tenus des années auparavant.
- Quels donneurs de leçons, ces enfants ! Mais tu sais, parler d'environnement c'était presque dire des gros mots en ce temps-là. On n'était pas sérieux quand on évoquait d'éventuelles atteintes à l'environnement, des risques pour la santé, des préoccupations pour les générations futures, etc. On était suspect de faire appel aux peurs millénaristes, de jouer sur l'irrationnel et le sensationnel... et on vous interrompait bien vite. On avait l'habitude de ne parler de sujets que lorsqu'ils étaient d'actualité mais, et c'est bien là le problème, le jour où les questions d'environnement sont d'actualité, il est généralement trop tard...
- Papa me dit qu'il en assez de payer les dettes de la génération précédente, la CRDA (contribution au remboursement de la dette autoroutière) par exemple. Il dit que des dizaines de milliards de francs ont été dépensés pour accélérer le programme autoroutier (on se demande pourquoi ces sommes n'ont pas été consacrées à la réalisation d'un grand programme de crèches, par exemple). Il m'a montré un vieux document (Autoroutes 2020, n° 37, janvier 1996) qui s'inquiétait de ce que la dette de 110 milliards de francs d'alors allait dépasser 230 milliards de francs en 2005, et qu'alors elle ne pourrait pas être couverte par le produit des péages et serait à la charge de la collectivité. Et avant, il y avait eu la dette de la SNCF et celle du canal Rhin-Rhône. Les gens ne savaient pas lire à l'époque ?
- Si, bien sûr ! Mais, tu sais avec nos 800 000 km de routes nationales et départementales, nous avions peur de ne pas en avoir assez. Et en plus, il nous fallait des aéroports, des TGV, des canaux à grand gabarit...
- Je comprends, vous aviez peur de manquer. Mais alors, pourquoi toutes ces routes sont-elles peu fréquentées maintenant ?
- Ah, ça... Eh bien, en particulier parce que les pays dits en développement à l'époque se sont inspirés de nous. Ils voulaient des voitures et des camions, et nous étions ravis de leur en vendre. C'est bien dommage qu'ils les aient utilisés car ils ont commencé eux aussi à acheter du pétrole... Au fur et à mesure que la demande croissait, les prix ont grimpé et les tensions ont été fortes d'autant que les ressources étaient alors essentiellement situées au Moyen-Orient après épuisement des ressources de moindre importance.
Quand on y pense, presque tout notre système de transport dépendait d'une ressource située massivement dans une zone géopolitiquement instable (en 1995 les importations nationales de pétrole provenaient à près de 40 % du Moyen-Orient). Avant cela, personne ne voulait entendre parler de hausse des carburants, mais après, nous n'avons pas eu le choix et le trafic s'en est ressenti...
- Tu veux dire qu'on prenait des décisions en ces temps-là sans tenir compte du contexte ?
- On prolongeait les tendances à l'époque (la saturation de la demande et le progrès technique ne compensant pas la hausse du trafic)... Dans le domaine du transport, certains modèles économétriques étaient comme des machines sacrées, entretenues par des initiés qui avaient la possibilité d'en connaître l'intérieur et de l'alimenter avec des données du passé, des poudres miracles, des " hypothèses ", etc. et dont sortaient des projections pour des années et des années...Le trafic routier allait toujours croître, tout comme la consommation de pétrole, les émissions de CO2 et de poussières. On rêvait beaucoup en ce temps : on supposait que le parc automobile se renouvellerait en dix ans (une façon très " sociale " de lutter contre la pollution atmosphérique...), que le taux de croissance du PIB serait soutenu sur vingt ans, que le prix des carburants croîtrait modérément (dans le passé, on avait toujours été assuré de disposer de pétrole pour les vingt années devant soi, alors en projetant le passé on se dessinait un avenir sans surprise...).
Bien sûr, ce n'était que les résultats de modèles, mais on était bien obligé de poursuivre la construction d'infrastructures pour absorber tout ce trafic. La génération suivante payerait les dettes... Et pour en revenir au contexte, celui des négociations internationales sur la prévention des changements climatiques a bien changé car l'accroissement de l'effet de serre a commencé à susciter quelques réactions.
Des États côtiers craignant la montée des mers ont fait pression pour que les négociations aboutissent ; les réassureurs ont commencé à refuser de couvrir les dommages dus aux changements de climat, suite aux coûts qu'ils observaient déjà pour certaines catastrophes climatiques (inondations...) ; des scientifiques ont relevé des perturbations océaniques troublantes, etc.
- Mais, tout ce pétrole consommé à ce rythme formidable, ça vous a servi à quoi ?
- Mais à aller toujours plus vite, toujours plus loin, voyons !
Et vous n'avez pas cherché à affecter une partie des avantages que vous en retiriez à trouver des substituts pour que nous puissions nous aussi nous déplacer ?
- Tu parles comme un savant, là ! Mais au nom de quoi aurions-nous dû nous préoccuper de cela ? Nous nous sommes épanouis à pouvoir accéder à toujours plus de destinations, toujours plus d'espace... Nous vous avons laissé de superbes réseaux de transport, des véhicules routiers toujours plus merveilleux... Que demander de plus ?
- Rien, rien... Peut-être auriez-vous pu simplement changer progressivement les règles du jeu pour ne pas compromettre notre capacité à répondre à nos besoins, comme vous vous y étiez engagés. Maman m'a dit que vous appeliez cela le développement durable.
- Développement durable ? Quel drôle de langage ! C'est vrai, on en parlait à l'époque. Ces jeunes, ils nous rafraîchissent la mémoire...
Retour à l'article de Michel COHEN DE LARA Retour au menu