| La Jaune et La rouge mars 1996 : ENVIRONNEMENT |
L'ENTREPRISE ET L'ENVIRONNEMENT : GÉRER LES INCERTITUDES
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En cette fin de XXe siècle la protection de l'environnement fait partie du paysage social et politique, s'est intégrée dans les structures de gouvernement et n'est plus cantonnée dans la plateforme électorale d'un parti "vert". Le mot "environnement" lui-même est difficile à définir. Il désigne à la fois le système naturel qui nous entoure, du biotope local à la planète entière et le contexte économique et social dans lequel nous vivons.
Il a un contour institutionnel puisqu'il existe désormais dans notre pays, comme dans beaucoup d'autres, un ministère de l'Environnement avec des services administratifs nationaux et locaux chargés de faire appliquer un volume chaque jour croissant de lois, règlements, dispositions fiscales ou normes de produits.
C'est surtout par cet arsenal règlementaire et par les organes chargés de l'appliquer que l'environnement interagit, dans notre pays, avec l'activité industrielle et l'économie. Dans les pays anglo-saxons et principalement aux États-Unis, le système judiciaire pèse au moins autant que le système administratif. Enfin, le consumérisme prend souvent l'habit de la défense de l'environnement pour peser sur les décisions des entreprises.
Certaines organisations, Greenpeace en particulier, sont sur ce plan particulièrement habiles à jouer sur l'émotion des foules. Elles utilisent les médias et en particulier la télévision car l'image, même mensongère ou simplement biaisée, est plus facilement acceptée que le texte.
Pour essayer de comprendre cette évolution, nous proposons une lecture à travers les modifications de la perception par nos concitoyens de leur relation au risque, de leur relation à la nature, de leur relation à la science, enfin de leur intégration dans la politique, au sens de la vie de la cité.
L'homme et le risque
Georges-Yves Kervern et Patrick Rubise dans leur ouvrage L'archipel du danger (1) distinguent trois phases dans la relation de l'homme au risque.Dans une première phase, appelée le temps des larmes, l'homme accepte l'accident ou la catastrophe comme une punition divine. Il n'y a d'autres moyens d'y échapper que de sacrifier aux dieux. La victime expiatoire attire sur elle la colère et les hommes peuvent vaquer tranquilles à leurs occupations. Cette relation de l'homme au risque a perduré très longtemps, puisque au xviiie siècle en Europe on brûlait toujours des sorcières.
Avec le développement de la pensée scientifique on a commencé à analyser le risque et Bernouilli, au début du xviiie siècle, développa le calcul des probabilités pour aider les marchands hollandais. On entre alors dans le temps des neurones. L'idée se développe peu à peu qu'on peut quantifier le risque et donc s'assurer contre lui et qu'on peut et doit également s'en protéger.Sur cet élan, le début du XXe siècle voit la naissance du temps de la prévention. Les premiers centres de recherche pour maîtriser les risques naissent dans la profession la plus dangereuse qu'on connaisse : la mine de charbon. Des règlementations voient le jour dans la plupart des pays, d'abord pour protéger les travailleurs, puis les moyens de transports et les riverains des installations, enfin plus récemment l'environnement.
Les progrès de la prévention sont remarquables depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. On leur doit les performances de sécurité des transports ferroviaires, des transports aériens et des centrales nucléaires occidentales.
On est désormais entré dans une nouvelle ère qu'on peut qualifier de temps de la précaution. Il ne s'agit plus de limiter les risques répérés mais d'intégrer dans les choix pour l'avenir une analyse des risques possibles, même s'ils ne sont pas prouvés. Ce principe de précaution a été récemment inscrit dans la loi française (loi Barnier de février 1995).
Notion encore floue, ce principe a priori séduisant devra être précisé par la loi, la jurisprudence et la coutume, car il a en germe le meilleur comme le pire : le meilleur s'il permet de vrais débats de société sur les choix techniques et scientifiques, le pire s'il est manipulé par des groupes de pression extrémistes et conduit au blocage de toute possibilité de progrès scientifique et technique.
La relation à la nature
Toute la philosophie occidentale repose sur l'idée de la primauté de l'homme. La nature est à son service, l'homme doit la dominer. Dieu a donné ce pouvoir à l'homme, mieux encore, il lui en a donné mission. La philosophie lui confirme ce pouvoir en plaçant l'homme au centre de la pensée.Les philosophes du Siècle des lumières sont tous d'accord sur cette soumission de la nature. Rousseau lui-même, dont les idées pourtant sont largement reprises par les tenants de l'écologie radicale, ne se préoccupe guère de cette question. Pourquoi d'ailleurs puisque son bon sauvage qui vit, comme le souligne malicieusement Voltaire, de glands et de châtaignes dans de vastes forêts, ne va guère perturber la nature.
Dans ce réservoir inépuisable l'homme peut se servir comme il l'entend. Buffon affirme que les animaux ne souffrent pas et qu'on peut donc s'en servir comme on le souhaite, en particulier pour le progrès de la science.
C'est donc sans complexes qu'au cours des millénaires, l'homme va modifier son entourage, choisissant dans la nature ce qui lui est utile et éliminant le reste. Cela commence très tôt et provoque très tôt aussi des ravages. En Mésopotamie dès le 4e millénaire avant le Christ, les agriculteurs détournent l'eau des fleuves pour arroser les champs. Celle-ci apporte le sel et peu à peu la plaine fertile se stérilise. Le blé ne pousse plus, on le remplace par l'orge ; enfin les terres doivent être abandonnées au désert.
À partir du Xe siècle de notre ère les moines organisent systématiquement le défrichage de l'Europe occidentale. Les champs remplacent les forêts. Heureusement un nouvel équilibre s'établit et c'est de ce paysage totalement artificiel que nous avons hérité aujourd'hui.
L'homme moderne dispose de moyens mécaniques et chimiques considérables pour parvenir à ses fins. Il a appris depuis longtemps à sélectionner les espèces. Il peut maintenant les modifier. Claude Allègre dans Écologie des villes, écologie des champs (2) fait remarquer que l'homme déplace désormais chaque année autant de terre que l'érosion naturelle. Il est aussi hautement probable que c'est à son activité qu'est due la croissance régulière de la teneur en CO2 de l'atmosphère.
L'espèce humaine n'a commencé que récemment à percevoir que la nature ne peut tout absorber, qu'elle n'est pas aussi résiliente qu'elle le croyait et que les équilibres rompus ne se rétablissent pas et ne sont pas nécessairement remplacés par de nouveaux équilibres. En 1930, en pleine dépression, les grandes plaines de l'Ouest américain subissent une sécheresse exceptionnelle et le vent se met à souffler, emportant la terre nue que la mise en culture a privée de sa protection naturelle. Le ciel est obscurci jusqu'à New York.
Cette première alerte n'a pas suffi et ce n'est que depuis trois décennies seulement que la conscience des limites de notre globe s'est généralisée. Ce qu'explique James Lovelock dans Gaïa (3) ce n'est pas que la Terre est une divinité qu'il faut servir, c'est que la planète est un système complexe et fragile qu'il faut prendre en compte dans nos décisions si on veut laisser à nos descendants un monde viable.
Problèmes locaux, problèmes globaux, l'interaction de l'activité humaine avec la nature fait maintenant partie des préoccupations des citoyens et ne peut plus être ignorée des décideurs politiques et économiques. La relation de l'homme à la nature ne peut plus être celle du démiurge façonnant à sa guise l'objet Nature, elle doit être celle du jardinier attentif à veiller à préserver la fertilité de sa terre.
La relation à la science
Pour transformer la nature selon sa volonté, l'homme recourt à la science et à la technique. Tout polytechnicien bien né va reconnaître parmi les grands promoteurs de cette idée Auguste Comte et le courant positiviste. La hiérarchie des sciences qu'établit Auguste Comte place bien sûr au sommet, cause ou conséquence, celles qui sont enseignées à l'École polytechnique.Dans un même ordre d'idée les lendemains radieux des Marxistes seront le fruit de l'utilisation bien organisée des progrès de la Science et de sa fille la Technique. La Russie de demain, disait Lénine, sera l'enfant des soviets et de l'électricité.
Nous devons à cette conception la situation actuelle de nos pays développés. Il ne faut jamais l'oublier : un fossé nous sépare du Siècle des lumières où, derrière les lustres des palais, se cachait la misère de la grande majorité du peuple et le retour régulier des épidémies et des famines. Mais sans même aller si loin, mesurons-nous vraiment les progrès accomplis dans notre pays depuis cinquante ans ?
La France rurale, pauvre, incapable de nourrir sa population, est désormais la quatrième puissance économique du globe, largement exportatrice de biens et de nourriture. Mais le prix payé pour ce progrès commence à apparaître. Les pays socialistes nous en montrent la caricature avec leurs rivières mortes, leurs villes polluées et les conséquences sur la santé de leurs populations.
Les accidents graves, les pollutions, les atteintes aux équilibres naturels locaux ou globaux ont suscité la naissance d'un courant de refus de la science et de la technique. Position extrême mais qui repose sur l'idée, elle largement répandue dans le public, que la science et la technique peuvent apporter autant de maux que de biens, qu'il faut donc faire des choix qui ne doivent plus être livrés aux mains des scientifiques et des techniciens. Mais ce contrôle social du progrès est plus facile à demander qu'à obtenir.
Il se heurte d'abord à l'inertie des structures et aux positions acquises : malgré deux décisions de justice le pont de l'ile de Ré à été construit. Il se heurte à la difficulté du dialogue. Il est généralement engagé trop tard et ne consiste guère qu'à examiner les avantages et les inconvénients du projet déjà défini. Il reste à "l'habiller en vert" comme on cherche à masquer la laideur intrinsèque de certains édifices.
Pour mieux progresser, les savants et les techniciens se sont éparpillés dans des multitudes de disciplines pointues. Chacun voit le tunnel qu'il creuse, mais se pose-t-il la question de savoir pourquoi il le creuse ? Les experts ont généralement beaucoup de difficulté à expliquer au public les bases de leur savoir et les conséquences de leurs choix.
Les polytechniciens sont souvent mal à l'aise devant cette remise en cause des notions qui sont à la base de l'existence de leur École. Auguste Comte reste un nom célèbre et la légitimité de l'école est fondée sur les sciences dures. Elle est aussi fondée sur la notion de l'intérêt public et il peut être douloureux de se voir accusé d'imposer, au nom de cet "intérêt public" soutenu par le pouvoir qu'on détient, des projets que ce même public rejette, niant par là même la légitimité du pouvoir détenu.
La relation à la politique
En fait nous parvenons ici au cur du problème. Parmi les possibilités offertes par les sciences et les techniques il faut faire des choix et les citoyens n'acceptent plus que ces choix soient laissés aux mains de techniciens détenteurs du pouvoir. Ils y voient une forme déguisée d'un totalitarisme basé sur l'utilisation du langage de la science et des connaissances des experts.Parmi ces sciences la plus globalisante d'entre elles, l'économie, est devenue également suspecte. Il n'est pour s'en convaincre que de suivre les débats actuels.
L'environnement est peu à peu devenu un lieu privilégié où s'expriment ces conflits. S'il n'a encore pas tout à fait remplacé le social, c'est en partie parce qu'il se place sur un autre plan et implique maintenant beaucoup plus de forces variées et nouvelles.
Il dépasse largement les frontières et parmi les intervenants on ne peut ignorer les grandes organisations internationales comme Greenpeace, le WWF ou the Friends of the Earth. Le plus souvent issues du monde anglo-saxon, ces organisations savent utiliser l'opinion publique pour influencer les gouvernements et les entreprises.
Les fortunes diverses des partis politiques qui ont voulu utiliser l'environnement comme plateforme électorale cachent la profondeur et la continuité du mouvement. Peut-être parce que, comme le propose Dominique Dron dans son récent ouvrage Environnement et choix politiques (4), l'environnement est un mode de réappropriation des identités.
Alors que beaucoup d'organisations comme les syndicats et les partis politiques souffrent d'une évidente désaffection ou d'une claire méfiance, les divers mouvements qui se réclament de l'environnement apparaissent effectivement comme une des formes de réappropriation d'identité par les citoyens qui y trouvent des leviers pour agir sur l'avenir.
Ils cherchent ainsi, et réussissent de plus en plus, à engager le débat et à y faire entendre des points de vue souvent très divers, rarement convergents, mais qui forcent la recherche de compromis.
Maîtriser les vents et les courants
L'émergence des préoccupations environnementales a d'abord placé les entreprises devant des situations assez simples. Il leur fallait réduire la pollution de leurs installations et réparer les dégats dont elles pouvaient être clairement tenues responsables. Deux principes ont alors été dégagés qui restent toujours en vigueur : le principe pollueur-payeur et le principe de réparation.La puissance publique est intervenue en édictant des lois et des règlements, et les industriels ont alors pris les mesures nécessaires pour respecter ces règlements, comme elles le faisaient depuis longtemps dans d'autres domaines comme la sécurité des travailleurs. Un troisième principe a rapidement été aussi mis en uvre : celui de la prévention, conséquence évidente de l'adage "il vaut mieux prévenir que guérir".
C'est presque à la même période qu'est née aux États-Unis une autre force, le consumérisme, qui a attaqué l'industrie sous un autre angle : celui de la sécurité pour le public des produits qu'elle fabriquait et vendait.
Il est apparu que le risque qu'une entreprise avait fait subir à l'homme pouvait entraîner sa disparition. C'est ce qui est arrivé à la Société John Mansville, premier producteur et transformateur d'amiante, incapable de faire face à l'avalanche de demandes de dommages liées aux cancers pulmonaires provoqués par cette fibre. C'est la bataille que mène actuellement la société Dow Corning à propos des implants mammaires.
Il est devenu indispensable pour les entreprises et surtout pour les grands groupes multinationaux, non seulement de se prémunir contre les risques que ses activités peuvent faire subir à la nature et aux hommes, mais encore de donner par ses actes l'image d'une entreprise responsable.
Il ne suffit plus de respecter les lois, il faut annoncer et tenir une politique plus ambitieuse. En cas de manquement, des organisations comme Greenpeace se chargeront de rappeler à l'ordre les fautifs, comme l'a constaté dans le passé Rhône-Poulenc et plus récemment Shell.
Il est alors essentiel de savoir éviter les crises, donc d'organiser à temps les débats en acceptant les critiques et en répondant aux demandes d'information. Car il est très difficile de rattraper une situation dégradée. Les responsables français du nucléaire en savent quelque chose car ils en sont encore à se battre pour surmonter les erreurs de communication faites au moment de la crise de Chernobyl.
Trop habitués au secret, ils ont cru alors préférable de ne pas divulguer toutes les informations dont ils disposaient sur les retombées, laissant entendre que le nuage s'était, par miracle, arrêté à nos frontières.
Nous entrons maintenant dans l'ère où va s'appliquer le quatrième principe, celui de précaution. Les directives européennes récentes et la loi Barnier de février 1995 y font explicitement référence. Il s'agit cette fois de faire des choix dans un univers de plus en plus incertain puisqu'on doit essayer d'évaluer des risques inconnus au moment de la décision. Dés lors le débat sur les choix techniques remonte encore plus haut dans la chaine de décision qui aboutit aux produits : au niveau de la recherche même.
Faute d'avoir su convaincre le public que les avantages en étaient supérieurs aux risques et que ces risques pouvaient être maîtrisés, l'industrie allemande s'est vu interdire de faire en Allemagne des recherches de génie génétique, pour le plus grand bénéfice de ses voisins en particulier de l'Alsace.
Certains trouvent que ces contraintes sont excessives et vont bloquer les progrès humains. C'est un risque et le principe de précaution peut effectivement conduire à un tel blocage si l'extrémisme écologique triomphe. Je ne partage pas cette vue pessimiste, mais il faudra que les savants, les techniciens et les chefs d'entreprises sachent écouter, expliquer, accepter les remarques puis finalement convaincre. Celà n'est somme toute pas nouveau et ils savent le faire.
Mais les règles du jeu ont changé ainsi que les joueurs. En France, l'environnement et le risque ont longtemps été traités dans un face à face entre l'entreprise et l'administration. Face à des décisions qu'elle jugeait discrétionnaires, l'entreprise disposait du recours aux tribunaux administratifs. Ils sont beaucoup moins systématiquement favorables à l'administration qu'on le dit souvent et leurs pouvoirs viennent récemment d'être sérieusement renforcés pour rendre leurs décisions plus aisément exécutoires.
L'intrusion des tribunaux normaux, au civil et au pénal, est plus récente. La mise en examen des responsables de l'entreprise après un accident industriel est systématique en cas de perte de vies humaines. Elle est maintenant possible en cas d'atteinte à l'environnement. Elle peut désormais toucher l'entreprise et ses dirigeants. Des condamnations ont été prononcées et le seront à l'avenir.
Les médias se font l'écho de ces procès et confortent la position des juges. Car cette puissance de l'outil médiatique, qui utilise l'émotion pour provoquer les réactions du public et la hausse des cotes d'audience, est un fait incontournable et redoutable.
On voit comment certaines associations savent en jouer. Mais elles ne sont pas les seules et on a bien vu l'usage que peuvent en faire aussi des industriels pour promouvoir leur image et leurs produits. C'est cette leçon qu'il faut méditer et intégrer, en dépassant les contraintes, pour utiliser les opportunités qu'offrent ces changements des perceptions sociales.
C'est ainsi qu'une entreprise pourra faire partie des leaders reconnus vers le développement durable, participer activement à sa construction puisque ce concept reste extrêmement ouvert, et en tirer les bénéfices pour son propre développement.
(1) G.Y. Kervern et P. Rubise, L'archipel du danger, Éditions Économica, Paris, 1991. Retour >>>
(2) C. Allègre, Écologie des villes, écologie des champs, Fayard, Paris, 1993.Retour >>>
(3) J. Lovelock, Gaïa, Robert Laffont, Paris, 1991. Retour >>>
(4) D. Dron, Environnement et choix politiques, Domino/Flammarion, Paris, 1995. Retour >>>
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