| La
Jaune et La rouge mars 1996 : ENVIRONNEMENT |
LA
DIMENSION ECOLOGIQUE
|
Il y a plus de vingt ans notre camarade Silvère SEURAT, alors président d' EURÉQUIP, publia cet article dans la revue Le management. À l'époque, 1973, l'environnement n'était perçu par la quasi totalité des industriels que comme la nécessité de respecter certains règlements récents qui visaient à limiter les émissions polluantes dans l'air et l'eau.
Quelques pionniers oeuvraient pour donner corps au Ministère de l'environnement et à ses services, les agences de l'eau naissaient, mais la crise pétrolière et ses conséquences étaient au coeur des préoccupations des entreprises et des gouvernements.
Chacun pourra juger de l'audace du propos et de son caractère prémonitoire puisqu'il présente aujourd'hui encore une vision pour l'avenir. Silvère Seurat ne se limitait pas à une vision théorique. Son article comportait aussi des propositions concrètes pour le gestionnaire d'entreprise. Nous ne les avons pas reprises ici, mais ce sont les bases de l'analyse de cycle de vie d'un produit, de l'audit environnement et d'un plan écologique que beaucoup d'entreprises ont depuis mis en oeuvre, après que l'idée eut comme beaucoup d'autres effectué un petit voyage outre-Atlantique.
Michel TURPIN (55), X-Environnement
Plus qu'un engouement nouveau, la préoccupation écologique est
une contrainte que l'entreprise doit intégrer
à sa politique ou à son organisation.
Comment ?
L'histoire de l'entreprise, "creuset de civilisation", fourmille d'exemples de pénétration de nouvelles valeurs. Celle-ci a souvent été dramatisée par maints auteurs, associant volontiers le mot de mutation, voire de révolution, à l'évolution de l'entreprise. Et des titres tels que : "l'âge de la discontinuité", "la grande mutation", "les cadres et la révolution informatique", "la mutation de l'entreprise européenne" soulignent bien l'ampleur et la réalité du changement.
Aujourd'hui, c'est la croissance économique et tous les problèmes qu'elle soulève qui impose de nouvelles valeurs.
De toutes les déclarations qui depuis quelques mois ont été diffusées à ce propos, nous n'en retiendrons que deux parce que, outre l'intérêt des idées exprimées, elles apparaissent du fait de la personnalité de leurs auteurs comme le témoignage de grands chefs d'entreprise aussi bien du secteur privé que public. Pour Ambroise Roux, vice-président du CNPF, il y a trois grands objectifs que l'on peut poursuivre dans la croissance : avoir beaucoup plus de biens de consommation, avoir de meilleures conditions de travail, protéger la nature et l'environnement.
Il y a cinquante ans, on ne pensait qu'au premier objectif et à peine au second. Actuellement, indiscutablement, les hommes pensent autant à avoir plus de biens de consommation qu'à améliorer leurs conditions de travail. Et ils commencent à penser sérieusement à l'environnement et à la protection de la nature ... Au XXIè siècle, tout au moins dans les pays très développés, le troisième objectif passera peut-être en premier.
Pour Pierre Massé, qui au terme d'une longue carrière publique fut président d'EDF, "la croissance doit composer avec l'écologie... mais l'écologie ne doit pas excommunier la croissance". Croissance d'une part, souci de l'environnement et écologie de l'autre, voici semble-t-il résumée en quelques mots une des caractéristiques de l'orientation nouvelle souhaitée pour notre économie.
Que cette orientation ne soit pas immédiate, que les nouvelles valeurs ainsi apparues mettent plusieurs années, voire plusieurs décennies, à être réellement prises en compte, nous en sommes les premiers convaincus. Ceci d'autant plus que notre société est pluraliste. Elle n'obéit pas au coup de sifflet d'un quelconque démiurge, mais comporte une infinité de centres élémentaires de décisions : celles du consommateur, de l'entrepreneur, du législateur, de l'administration.
Comment l'entreprise évoluera-t-elle, se transformera-t-elle pour permettre aux valeurs nouvelles de l'écologie de jouer leur rôle dans la décision, sans pour autant négliger les valeurs de l'économie solidement implantées dans le bilan et dans le compte d'exploitation ?
Avant de proposer une réponse, ouvrons une parenthèse pour remarquer que protection de la nature et de l'environnement d'une part, et écologie d'autre part ne sont pas synonymes. L'écologie, qui étudie les rapports des être vivants entre eux et leur milieu, implique une compréhension des phénomènes plutôt qu'une protection systématique de telle ou telle espèce. Longtemps trop modeste, cette science a exclu de son domaine l'homme, être vivant pourtant s'il en est. Et puis vers les années 1950, elle a reconnu l'indissociable relation entre l'homme et le reste de la nature, ou plutôt l'appartenance de l'homme à la nature, qu'il modèle et dont il dépend.
Et l'écologie a alors pris son véritable essor, en suivant curieusement deux chemins : l'un, celui de la connaissance scientifique, qui peut faire d'elle la science reine du xxie siècle, englobant toutes les transformations infligées par l'homme à son milieu, toutes les créations engendrées par l'homme à partir de celui-ci, c'est-à-dire le fruit de toutes les techniques, comme un vaste chapitre de l'économie même. L'autre, celui de la réaction affective, se traduisant par "la grande peur de l'an 2000", et mobilisant d'autant plus facilement les foules que la voie de la connaissance scientifique reste plus ésotérique, et que les responsables de l'économie affectent davantage d'en ignorer les enseignements.
Parler aujourd'hui de protection de l'environnement, en sous-entendant "de l'environnement de l'homme", plutôt que d'écologie, nous fait revenir vingt ans en arrière : d'un côté l'homme qui décide, agit, fabrique, construit, exploite, détruit, de l'autre l'environnement, c'est-à-dire le reste de la biosphère, perturbée par tous les sillages des actions de l'homme, et que l'on s'efforce de protéger, voire de reconstituer. C'est au-delà de cet antagonisme qu'il faut chercher de nouvelles voies, dans une dialectique "croissance-écologie", de nouvelles voies favorables à la fois à l'espèce humaine et à son environnement.
Fermons cette parenthèse et revenons à l'entreprise et aux nouveaux efforts d'évolution qu'elle va devoir fournir. L'ampleur et la réalité du changement qui aujourd'hui nous préoccupe peuvent s'analyser en trois étapes : l'anatomie, la culture et la physiologie de l'entreprise.
Le changement anatomique est le plus simple et prend en général la forme d'une modification d'organigramme avec création d'un nouveau service, porte drapeau de nouvelles valeurs. Le changement culturel, plus lent, peut moins aisément être décidé par une simple note de service. Enfin le changement physiologique intervient lorsque les nouvelles valeurs sont prises en compte dans la prévision, la décision et l'action.
Ajoutons que ce changement, cette évolution, ne se font pas spontanément. L'entreprise est, selon le cas, poussée dans cette voie par un ou plusieurs acteurs : tantôt par l'opinion publique ou plus restrictivement par un groupe, par exemple les clients (c'est le cas du consumérisme) ; tantôt par les concurrents plus réactifs, moins cramponnés au passé ; tantôt enfin par les hommes de l'entreprise elle-même, agissant individuellement ou au sein de groupes.
Changement anatomique
Pour répondre au jeu combiné des pressions actuelles, et dans bien des cas pour réfuter en connaissance de cause d'évidents excès de ces pressions, quelques entreprises ont déjà créé un organe ad hoc, sous le nom de service, voire de direction, "Pollution" ou "Environnement".Le point d'insertion de ce nouvel organe est révélateur des ambitions de l'entreprise en la matière. Une stratégie purement défensive conduit à créer la cellule " Pollution " au niveau de la direction des fabrications. C'est vouloir limiter son action à corriger les nuisances des usines actuelles. Une stratégie déjà plus offensive conduit à rattacher cette cellule aux travaux neufs : l'ambition est alors de construire des usines moins polluantes. Un pas de plus est franchi avec son rattachement aux études et recherches : c'est le signe d'un désir de l'entreprise de découvrir des produits et procédés de fabrication combinant économie et écologie.
Une tendance non nécessairement mauvaise consistera à rattacher le nouveau-né aux relations publiques. Elle est en effet le témoignage d'un désir d'extériorisation de l'entreprise, comprenant qu'elle est partie d'un plus vaste système et qu'elle ne peut ignorer, dans un splendide isolement, les sillages nuisibles de ses activités.
Ce désir d'extériorisation sera encore plus marqué si - ce qui à notre connaissance ne s'est pas encore produit - le service " Environnement " apparaît au sein de la fonction marketing.
Car le rôle du marketing est bien de se tourner vers l'extérieur, le marché, et derrière lui la Société tout entière, afin de recueillir l'expression des besoins et des attentes.
Fabrication, travaux neufs, études et recherches, relations publiques, marketing, en vérité le nouveau service sera en relation étroite avec toutes ces fonctions, et aussi naturellement avec la fonction financière imposant une limite à ses vélléités de trop rapide transformation.
C'est pourqui il est probable que, après d'inévitables tatonnements, la cellule " environnement ", baptisée du nom plus noble de Service ou Direction d'études écologiques, trouvera sa véritable place à côté du directeur général.
Et l'on entrevoit assez bien son rôle, analogue à celui d'un directeur de l'informatique, ou encore d'un directeur du personnel : d'abord pénétration, avec le concours de quelques spécialistes recrutés à l'extérieur, des valeurs dont il est le porte-parole désigné, au niveau des innombrables décideurs élémentaires de l'entreprise. Ensuite, animation de groupes de travail interservices autour de problèmes immédiats, puis progressivement autour de la préparation d'un plan écologique. C'est la phase intéressant la physiologie même de l'entreprise.
Changement culturel
Après les psychologues, les sociologues, les mathématiciens, les informaticiens, ce sont les écologistes qui vont franchir le seuil des entreprises. Et dans un éternel recommencement on verra se renouveler à leur sujet les mêmes réactions de rejet qui se sont manifestées à l'égard des spécialistes évoqués ci-dessus.L'expérience a prouvé que cette réaction sera dépassée à condition de faire comprendre au nouveau venu les impératifs de l'entreprise et de permettre aux décideurs de dialoguer avec lui, ce qui nécessite de leur part l'acquisition d'un nouveau langage.
On peut ainsi prévoir une large vague de formation des cadres et de la maîtrise à l'écologie, succédant aux vagues encore mal calmées de formation à l'économie, à l'informatique ou aux relations humaines et sociales.
On peut se demander ce que cette formation à l'écologie va apporter aux hommes forts, aux décideurs de l'entreprise d'aujourd'hui ? Nous voudrions l'imaginer sur deux exemples, celui de l'ingénieur et celui de l'économiste.
L'ingénieur et l'écologie
Le choix d'une matière première, la création d'un produit, la conception d'un procédé de fabrication, l'implantation d'une usine, le mode de distribution à la clientèle, les conditions de réinsertion du produit déclassé dans le milieu naturel sont autant d'occasions de perturber de manière plus ou moins importante des équilibres écologiques.Une des forces du xixe siècle aura été de ne prêter aucune attention à ces perturbations, à ces sillages. On atteint en effet plus sûrement une cible lorsqu'on ne vise qu'elle, et tel a bien été le cas pour la civilisation industrielle, imposant ses lois d'airain aussi bien au client qu'au travailleur et à la nature.
L'ingénieur, pure incarnation des valeurs de cette civilisation industrielle, reçoit une formation ignorant tout des sciences de la vie. Il connaît la matière, mais ne connaît qu'elle. Il consacre de longues périodes à comprendre, depuis l'élémentaire noyau d'hydrogène, les lois d'assemblage des atomes et molécules. Et puis voici que, ô paradoxe, lorsque les molécules devenant de plus en plus gigantesques reçoivent l'étincelle de la vie, leur étude est bannie de la formation de l'ingénieur.
Celle-ci s'arrête lorque la vie commence !
Qui oserait reprocher à cet ingénieur, fruit de la polarisation des ambitions d'une Société, d'être aujourd'hui totalement imperméable aux arguments de l'écologiste ? Comment comprendrait-il l'influence sur les fragiles équilibres de la biosphère du simple réchauffage d'un cours d'eau ou de l'étalement à la surface de la mer d'une mince pellicule d'hydrocarbure ?Mettons-nous à sa place. Après avoir régné en maître incontesté, il a vu surgir sur son chemin l'économiste et ses francs, l'architecte et ses harmonies, et voici qu'il découvre aujourd'hui l'écologiste et ses petites bêtes. Comment le prendrait-il au sérieux, lui qui est astreint aux règles inexorables de l'impératif industriel ?
L'effort est ainsi considérable à entreprendre pour que l'ingénieur comprenne que ses réalisations, tous ses artefacts s'inscrivent dans la biosphère, dans cette nature à laquelle on commande en lui obéissant.
Cet effort pourra être facilité par une pédagogie prenant en compte la culture de base et les motivations des intéressés. L'ingénieur ne saurait rester indifférent au spectacle de la biosphère, gigantesque usine alimentée par la seule énergie solaire (c'est-à-dire, et n'en déplaise à maints contestataires, par l'énergie nucléaire de fusion, source de toute vie terrestre), usine aux quelques trois millions de produits - les espèces vivantes, ramifiées en chaînes alimentaires se bouclant sur elles-mêmes - usine aux innombrables régulations affectant aussi bien les espèces vivantes que les quelques éléments principaux qui leur sont nécessaires : oxygène, hydrogène, carbone et azote.
L'intérêt de l'ingénieur pour l'écologie se développera s'il perçoit la fécondité, pour l'exercice même de son métier, des modèles empruntés à cette science nouvelle. Il observera, par exemple, que l'écologiste pense " système ", et ne se contente pas d'approfondir une étape sans égard pour l'amont et l'aval. La chaîne alimentaire est un exemple, déjà simplifié, de système, allant de la plante développée par photosynthèse, à l'animal qui broute cette plante, au prédateur qui tue cet animal, et aux détritus et dépouilles transformés par des décomposeurs de toutes natures, et réalimentant la plante.
Intéressé, éveillé par pareils modèles, l'ingénieur comprendra qu'il lui reste à défricher un espace technologique encore vierge, espace de transformation de la matière suivant des règles inspirées de celles du vivant.
Il en est déjà ainsi lorsque l'ingénieur cherche à imaginer des produits biodégradables se réintégrant aux grands cycles de la nature, ou à imaginer des produits recyclables. Par exemple, c'est une analogie écologique qui conduit les chercheurs de l'Institut Battelle de Genève à préconiser le retour vers les usines d'automobiles des épaves de vieilles voitures, chargées sur les camions ou trains spéciaux livrant les véhicules neufs.
Désassemblées sur de nouvelles chaînes ces épaves livreraient une partie des matières premières nécessaires aux constructions neuves. Et sans doute la mise en oeuvre de pareille "chaîne alimentaire" conduirait-elle les constructeurs à prévoir dès le stade des études une récupération simplifiée, à partir de la future épave, des matières premières essentielles.
L'économiste d'entreprise et l'écologie
Autre homme fort de l'entreprise, encore que de plus fraîche date, l'économiste a réussi à imposer sa loi à l'ingénieur : "il n'existe pas de vérité technique, seule existe une vérité économique arbitrant entre les diverses solutions, fruits de l'imagination des chercheurs". Cet arbitrage se fait par les techniques de calcul économique, qui ont lentement pénétré l'entreprise depuis 1950, à l'instigation de précurseurs comme Pierre Massé.Au premier rang de ces techniques, l'actualisation donne bonne conscience à l'homme d'action : au-delà d'une génération, soit seulement après une trentaine d'années, la conséquence d'une décision est négligeable, calmée par un jeu inverse de celui de l'intérêt composé. C'est une manière savante de réexprimer le fameux "après moi le déluge".
Acceptable et même fécond pour les réalisations destinées à disparaître effectivement dans les trente ans, et ce sans laisser de trace, le calcul économique est un instrument qui, appliqué à des oeuvres que l'on veut pérennes, laisse perplexe l'écologiste ou plus simplement l'honnête homme.
Que la valeur actuelle d'un arbre qui sera centenaire en 2073 soit nulle, voilà une vérité que - nous en sommes heureux - nos arrière-grands-parents ont ignorée ! Et profitant aujourd'hui de la beauté de la forêt centenaire, nous les bénissons d'avoir commis ce péché économique.
Volontairement myope quant à l'avenir, l'économie connaît d'autres limites : elle aborde l'espace avec des illères, la conduisant à ne prendre arbitrairement en compte que les biens et services auxquels elle reconnaît une valeur, à ne s'intéresser en somme qu'à la partie visible de l'iceberg.
De l'écologie, l'économiste apprendra sans doute avec intérêt la notion de système étendu dans le temps et dans l'espace. La plupart des décisions d'ordre économique ont, ou auront, des conséquences écologiques. Celles-ci peuvent être lointaines dans l'espace, lointaines dans le temps, mais non moins redoutables pour autant.
Dans Les portes de l'avenir, Pierre Cachan, tout en reconnaissant que notre connaissance des mécanismes naturels est manifestement incomplète, établit une corrélation entre la destruction complète par l'homme, au cours de plusieurs millénaires, de la forêt chinoise et l'importance des crues fluviales en ce pays, prenant l'apparence d'un phénomène normal, ou encore entre l'assèchement des marais de Toscane et la violence de la récente crue de l'Arno.
L'économiste retiendra également la complexité des régulations naturelles, et leur fragilité face à certaines actions humaines. La disparition du pouvoir auto-épurant de l'eau, par exemple, transfère à l'homme et intègre dans le domaine de l'économie une responsabilité dont la nature s'acquittait jusqu'alors fort bien.
Il apprendra enfin la valeur du temps, valeur que dans sa fièvre d'obtenir, selon le mot de Pierre Auguesse "une rentabilité maximum dans un laps de temps minimum", il a une tendance à bannir de son univers. Il notera, par exemple, qu'il faut entre trois et dix siècles pour accroître, par décomposition d'une roche, l'épaisseur du sol de trois centimètres. Cependant que l'érosion ou le vent agissant sur un sol appauvri par monoculture peuvent en quelques heures détruire ces apports séculaires.
Quel impact auront ces enseignements sur le raisonnement de l'économiste ?
Il en est un premier, auquel on assiste dès maintenant : il consiste à intégrer dans le raisonnement économique traditionnel les facteurs jusqu'à ce jour négligés et dont l'importance est soulignée par l'écologie. On donnera ainsi une valeur à l'eau, à l'air, une valeur aussi à certaines pollutions puis on cherchera à intégrer les coûts externes, c'est-à-dire à faire payer les pollueurs.
L'intention est louable sans aucun doute, mais elle suppose parfaitement connues et identifiées les nuisances, ce qui est loin d'être le cas. Les systèmes écologiques sont trop complexes et trop divers pour pouvoir être décrits simplement par leurs éléments.
Avant d'établir une corrélation, de donner une valeur économique, il s'agit donc de connaître. Faute de quoi, on assistera à la prolifération de fort mauvais modèles micro-écologiques, qui maintiendront l'entreprise dans ses fabrications traditionnelles complétées, lorsque l'économiste poussé par le législateur le jugera utile, d'installations aval antipolluantes.
Certes, cette solution est seule concevable pour les usines existantes, mais à l'image du médecin, découvrant vaccin et sérum et évitant la maladie, le chercheur industriel doit être incité à découvrir des procédés et produits évitant les nuisances et l'économiste doit le pousser à s'engager dans ce raccourci.
S'agissant par ailleurs de l'arbitrage entre le court terme et le long terme, et de l'éventuelle remise en cause de l'actualisation, l'économiste d'entreprise ne saurait jouer un rôle d'avant-garde. Car l'entreprise, dont peu d'uvres dépassent une génération, peut légitimement se cantonner dans ce proche avenir. Il ne saurait en être de même des économistes orientant le flux des dépenses publiques vers la création d'infrastructures, par exemple celles des cités nouvelles, ou vers la conservation des valeurs naturelles.
Le même raisonnement économique ne saurait à l'évidence s'appliquer au Bois de Boulogne, à la Pointe du Raz ou à une raffinerie de pétrole. L'économie attend ainsi son Einstein, introduisant une relativité dans ses raisonnements.
Changement physiologiqueSous les pressions extérieures, la physiologie de l'entreprise n'attendra pas, pour se transformer, la motivation d'une culture interne, intégrant aux valeurs anciennes les nouvelles valeurs de l'écologie.
Écosystème elle-même, soucieuse de sa survie, l'entreprise répond rapidement aux incitations du milieu dans lequel elle baigne, et dès maintenant elle pense pollution, parfois environnement, plus rarement écologie, et en tient compte dans ses actes. Mais elle le fait dans une attitude défensive en laquelle il serait regrettable de la voir se confiner.
L'entreprise est novatrice, créatrice de richesses adaptées aux besoins de la société, et elle doit continuer d'innover pour satisfaire ces besoins, même s'ils sont changeants, même s'ils apparaissent contradictoires.
Quelles procédures inciteront l'entreprise à s'engager délibérément dans la voie d'une croissance composant avec l'écologie ? On peut imaginer que ce sont les actuelles procédures de progrès, convenablement adaptées, par exemple l'analyse de valeur d'un produit étendue à sa valeur écologique, l'audit écologique d'une installation, le plan écologique enfin, élément du plan stratégique de l'entreprise.
Un nouveau défi pour l'entreprise
Qu'elle le veuille ou non l'entreprise va ainsi connaître un nouveau défi, avant même d'avoir totalement relevé celui que lui proposent à l'intérieur ses propres hommes, animés d'ambitions nouvelles. Défi intérieur d'une part, où l'homme perce derrière le salarié, défi extérieur d'autre part où la Société et la biosphère percent derrière le client.Ce dernier défi, on peut prévoir que l'entreprise le relèvera, bon gré mal gré, comme elle en a relevé bien d'autres, provoquée par l'extérieur, ses clients, ses concurrents, incitée par la loi, poussée aussi par ses propres instincts.
Elle le relèvera car elle est collection d'êtres vivants, elle est écosystème se transformant, s'adaptant pour résister victorieusement aux exigences nouvelles de son environnement.
Elle le relèvera car elle ne connaît aucune limite à sa culture, car elle est libre de recruter ses hommes - ignorant les subtilités des grands corps cristallisant le devenir de l'administration - car elle est libre d'obliger les acteurs essentiels que sont l'ingénieur, l'économiste, l'écologiste, et le psychologue à confronter leurs vérités dans l'action.
Et l'on peut penser que l'entreprise ouvrira ainsi de nouvelles voies que suivront un jour l'université et les grandes écoles pour élargir, adapter aux ambitions nouvelles de la société et surtout rendre moins systématiquement incompatibles les formations de base des divers protagonistes, de la nouvelle croissance, de la croissance composant avec l'écologie.
Article précédent Retour au menu Article suivant