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La Jaune et La rouge mars 1996 :

ENVIRONNEMENT
DERRIÈRE LES DOGMES ET LES IDÉOLOGIES, QUELS OUTILS POUR L'ENVIRONNEMENT ?

Henri MOLLERON (75),
P.-D.G. de COLAS Environnement et recyclage

Les questions d'environnement sont devenues pressantes pour tous les acteurs de l'économie ; mais il s'agit d'un domaine où la réflexion est encore récente et où les outils analytiques disponibles ont été forgés par des pionniers dans des situations de crise souvent scandaleuses. Il en résulte des dogmes et des idéologies qui s'imposent parfois derrière des énoncés qui semblent relever de l'évidence.

Au moment où ces questions envahissent avec de plus en plus de force (et d'émotions) le débat public et s'imposent à nos décisions les plus quotidiennes, il convient de prendre le temps de démonter quelques-unes de ces grandes notions courantes, de chercher à dégager quelques principes opératoires et d'ouvrir de nouveaux axes de réflexion.

 

La pollution de l'environnement


Quand on fait référence à des seuils réglementaires de pollution de l'air, de la terre ou de l'eau, chacun imagine que ces seuils représentent la limite au-delà de laquelle il y a une réelle atteinte à l'environnement. En fait, un énorme déplacement de sens a eu lieu, car la plupart de ces seuils ne représentent (ou ne visent à représenter) que des limites de toxicité pour la santé humaine, souvent beaucoup plus élevées que les limites de toxicité pour d'autres espèces végétales ou animales.

L'arbitrage entre la santé humaine et l'environnement n'est pas simple et la notion de pollution est souvent écartelée entre les deux, bien que les discours réglementaires, idéologiques et politiques impliquent souvent l'inverse par confort intellectuel, démagogie ou hypocrisie. Quelques exemples.

La pelouse métallicole de Mortagne : cette pelouse, protégée à l'issue d'une action de la Fondation de France, a une histoire paradoxale. Ce site a été empoisonné par de fortes teneurs en métaux lourds, à la suite d'anciennes exploitations d'extraction et de transformation de minerais ; depuis, un écosystème original s'est développé très lentement par sélection naturelle d'espèces végétales compatibles avec ces fortes teneurs en métaux toxiques.

C'est ainsi qu'une friche longtemps stérile est finalement devenue un biotope riche en espèces bien adaptées et dont les facultés d'assimilation des métaux se sont renforcées. Bien que le milieu reste toxique à de nombreuses espèces végétales et animales, on peut penser qu'il a par ailleurs renforcé le potentiel de biodiversité : on y découvrira peut-être de précieux micro-organismes transformateurs de métaux, associés à certaines des plantes du site.

Il n'en reste pas moins que ce site reste très probablement un danger pour les populations humaines qui s'y livreraient trop fréquemment à la cueillette des champignons, qui abreuveraient leurs vaches laitières aux ruisseaux qui traversent le site ou qui puiseraient leur eau dans la nappe phréatique qui communique avec cette importante source de métaux toxiques et solubilisés.

Le traitement de l'eau au chlore : pour éviter la prolifération microbienne dans nos réseaux d'eau potable nous ajoutons un peu de chlore à cette eau. Le résultat en est une protection évidente de la santé humaine dans un des domaines qui reste le souci principal des populations du tiers monde. à l'inverse, cette eau stérile est un milieu pauvre par définition et on aurait bien du mal à y trouver les micro-organismes indispensables par ailleurs à l'équilibre des milieux aqueux naturels ; enfin, le risque de bio-accumulation de ce chlore dans l'environnement pose des problèmes certains.

Ces deux exemples nous montrent bien que ce qui est bon pour l'environnement ne l'est pas forcément pour la santé humaine : la Nature est souvent hostile à notre espèce ; et ce qui est bon pour la santé humaine peut nuire à l'environnement : c'est le fond de la prise de conscience contemporaine. Cette distinction évidente devrait rester présente à l'esprit dans les débats sur les déchets ou sur les nuisances : quand il s'agit de nettoyer nos plages, de lutter contre les mauvaises odeurs ou contre le bruit, est-ce pour le confort de notre espèce, ou vraiment au nom de l'environnement comme on le clame volontiers ?

 

Pollueur = payeur


Peu d'énoncés semblent s'imposer avec plus d'évidence que celui de "les pollueurs doivent être les payeurs", c'est de la justice la plus élémentaire... et pourtant ! Dans son cas d'application principal, celui des terrains pollués par des activités industrielles, ce principe peut entraîner à l'absurde et révéler ses effets pervers.

La plupart des pollutions industrielles graves remontent à des périodes anciennes où la pollution était une notion inconnue et où les procédés industriels étaient encore peu performants, c'est-à-dire qu'ils généraient beaucoup de rebuts et de déchets. à titre d'exemple, trois grands secteurs ont eu jusqu'au début de ce siècle un impact durable en termes de pollution : l'énergie et la chimie lourde avec les usines à gaz, la chimie fine (avec en particulier l'industrie des colorants pour les textiles) et la sidérurgie.

Il est clair que les pollueurs de l'époque n'en avaient pas conscience et que l'ensemble de la société bénéficiait du progrès apporté par ces industries. Par ailleurs, la plupart des entreprises qui ont pollué à cette époque ont disparu : elles ont fait faillite ou ont été reprises.

Quand on impose aujourd'hui le principe pollueur-payeur aux entreprises qui restent, on punit en fait celles qui ont survécu, c'est-à-dire celle qui ont été les mieux gérées sur le long terme ou celles qui ont succédé aux entreprises défaillantes. Où est alors la justice ? Où est l'efficacité économique ? On prend le risque de pousser maintenant les repreneurs potentiels d'industries en difficulté à ne plus racheter ou à ne racheter que des actifs, afin d'éviter une continuité de responsabilité des entités juridiques.

De façon symétrique, il devient quasi impossible pour une entreprise de gérer son avenir à la lumière du principe pollueur-payeur. Prenons le cas d'une usine dont les pollutions sont largement inférieures aux seuils de la réglementation en vigueur ; l'entreprise dont elle dépend décide de se replier sur son métier de base et de mettre l'usine en vente : comment évaluer le prix de vente nécessaire pour le vendeur afin de couvrir la valeur actuelle, mais aussi les coûts de dépollution qui pourraient lui être réclamés à l'avenir, au titre de pollueur-payeur si les progrès des connaissances et des réglementations conduisent à déterminer des seuils de pollution plus sévères ?

On peut ainsi caricaturer que dans le contexte pollueur-payeur, il devient impossible de vendre (le prix est toujours trop bas), tandis que dans le cas de l'exploitant-payeur de la tradition française (jusqu'à récemment), il devient impossible d'acheter (le prix est toujours trop haut) !

On voit bien ici qu'il faut relativiser le principe pollueur-payeur pour qu'il garde son évidente raison d'être. Tout d'abord, il doit s'appliquer dans toute sa brutalité en cas d'infraction ; ceci entraîne d'ailleurs la notion supplémentaire de sanction et impose la mise en place de garanties financières ou d'assurance pour pouvoir faire face à cette responsabilité. Ensuite, il faut mutualiser la responsabilité sans faute, de préférence par des fonds obligatoires par type d'industrie, sinon par le recours à des polices d'assurance : il faut en effet éviter au maximum la création de nouveaux sites pollués insolvables ou orphelins qui restent à la charge du contribuable.

Enfin, il faut instaurer un délai de prescription pour la pollution sans faute, de trente ans comme au Danemark, par exemple : ceci permet de bien distinguer ce qui relève de la responsabilité économique de ce qui traduit le consensus social d'une époque ; l'exemple du Danemark est d'autant plus frappant qu'il ne s'agit pas d'un pays enclin au laxisme en matière d'environnement...

On observera que ce type de découpage est assez comparable à ce qu'on observe dans le cas de l'assurance automobile où l'assurance obligatoire et la responsabilité sans faute ont trouvé leur place de façon maîtrisée. Au-delà du principe simpliste de pollueur-payeur, on retiendra donc le réalisme et le pragmatisme d'une articulation plus fine et plus juste des responsabilités.

 

Restaurer l'environnement


Quand un milieu a été pollué et que la situation a entraîné la prise de conscience nécessaire, vient le moment où il est exigé de restaurer l'environnement. Oui, mais quel environnement ? La question n'est ni simple ni innocente quand on sait qu'il n'existe en France aucun vestige de biotope primaire : toutes les forêts actuelles, par exemple, sont le résultat de la volonté humaine. Le cours d'un fleuve varie naturellement et tel marais qui a été asséché, il y a vingt ans, n'en était pas un, deux siècles avant.

L'environnement naturel n'est pas un milieu figé, bien au contraire ; les espèces animales et végétales s'y déplacent par le jeu de phénomènes complexes d'adaptations, particulièrement aux variations climatiques : il y a des espèces naturellement en voie de disparition.

Autant cette compréhension du caractère évolutif de l'environnement ne saurait servir d'alibi aux dégradations radicales que l'homme peut commettre, autant il faut accepter de choisir l'environnement naturel à reconstituer : qu'il soit alors le plus riche (biodiversité), le plus solide (autoréparation en cas d'accident naturel) et le plus beau possible.

Dans beaucoup de pays en effet, les paysages naturels sont en fait des créations de l'homme (forêts, bocages, terrasses, etc.) qui ont fait la preuve de leur pertinence écologique - et souvent économique - même s'il leur manque l'extraordinaire richesse de la biodiversité des milieux primaires d'origine.

 

L'absence de règlement


On entend souvent vitupérer l'absence de règlements pour interdire des pratiques néfastes pour l'environnement. Devant chaque nouveau scandale, chacun s'écrie : "ça devrait être interdit !" ; peu de temps après, un ministre ou un député se fait gloire d'avoir écrit un nouveau règlement ou voté une nouvelle loi à cet effet ; les médias qui avaient alerté l'opinion publique peuvent alors la rassurer et affirmer que le problème est maintenant réglé.

Cette séquence bien rodée du fonctionnement ordinaire de nos démocraties est souvent un leurre. à l'exclamation de départ "ça devrait être interdit !", la réponse est trop souvent que c'est en effet interdit (il y a suffisamment de textes généraux qui interdisent de créer des nuisances ou de causer des dommages), mais que des administrations laxistes ou des jurisprudences étriquées ont permis qu'au fil des temps une certaine pression sociale aboutisse à la situation incriminée. Dans ces cas les plus courants, c'est bien d'une police administrative plus fréquente et plus rigoureuse qu'il est besoin, et non pas d'un texte supplémentaire.


L'entreprise respectueuse des textes a tout à gagner d'un tel renforcement : elle ne risque rien, tandis que ses concurrentes qui tirent un bénéfice économique de leur écart de conformité en sortent fragilisées. à l'inverse, plus de textes sans plus de police renforcent cet écart où prolifèrent les véritables moins-disant environnementaux, au détriment des entreprises responsables. Pour s'opposer de façon crédible à la prolifération des textes, il faut donc demander plus de moyens... et plus de détermination pour faire appliquer et respecter les textes existants.

 

Le nationalisme environnemental


On entend souvent qu'il n'est pas question de nous laisser dicter des règlements au vu des expériences étrangères. On entend même que notre géologie étant différente des autres pays (pour la Hollande certes, mais pour les USA ?), leur critères de pollution des sols ne peuvent s'appliquer à nous : on croirait entendre les Japonais expliquant que les médicaments ou les aliments tolérés par toutes les populations du Globe ne sont pas forcément indiqués pour eux et qu'il est nécessaire de le vérifier au préalable. Il fut même évoqué que le nuage de Tchernobyl s'était miraculeusement arrêté à nos frontières !

Les questions d'environnement relèvent pourtant si évidemment d'une logique à la fois universelle et transfrontalière que l'on reste ahuri que de telles absurdités puissent être proférées à intervalles réguliers. C'est certainement l'illustration que toutes les idéologies et tous les vieux réflexes peuvent se retrouver dans l'argumentaire de l'environnement, y compris donc ceux du protectionnisme le plus éculé.

Mais de façon moins caricaturale, mais tout aussi radicale, c'est la même réaction qui s'exprime quand on s'oppose à la circulation internationale des déchets (ce qui peut avoir pour effet d'en rendre impossible le recyclage économique) ou à l'implantation dans sa commune d'un équipement nécessaire mais générateur de nuisances ou de risques (syndrome "NIMBY" : Not In My BackYard !).

Inversement, l'angélisme internationaliste n'est certainement pas la solution : on risquerait alors de laisser se banaliser le "dumping écologique" par des pays qui jouent la stratégie économique du moins-disant environnemental, comme d'autres (souvent les mêmes, en fait) jouent du "dumping social".

 

Les atteintes à l'environnement, rançon du progrès moderne


Derrière la défense de l'environnement, on trouve parfois la remise en cause du progrès moderne et de ses valeurs (connaissance, bien-être et libertés). Chacun se prend à souscrire à cette idée de l'antagonisme entre la modernité et l'environnement. Cela suggère que l'homme ait pu vivre harmonieusement avec l'environnement dans le passé. Il n'en est rien, bien au contraire : les civilisations les plus anciennes et les plus fécondes ont pu avoir des effets durablement désastreux sur l'environnement, malgré leur population réduite et leur absence d'industrie. Quelques illustrations :

*La Mésopotamie
Beaucoup d'historiens expliquent que le fondement même de ce berceau de l'écriture, de cette société de droit civil, est l'organisation nécessairement complexe d'une société organisée autour de l'irrigation. Or, c'est cette même irrigation des terres du croissant fertile qui a conduit à leur désertification actuelle. En effet, l'irrigation répétée au cours des siècles s'est traduite par une accumulation progressive dans les sols des sels naturellement contenus dans les eaux douces du Tigre et de l'Euphrate, au point que les champs irakiens contiennent maintenant tellement de sel qu'ils brillent au soleil ; la Banque mondiale avait d'ailleurs lancé, il y a déjà de nombreuses années, des programmes de lessivage de ces sols par sur-irrigation afin d'en abaisser la salinité.

*La Chine ancienne
Les grandes crues des fleuves chinois qui ont pratiquement imposé la formation administrative de l'Empire de Milieu et qui ont fait des millions de victimes ne sont pas des catastrophes vraiment naturelles ; elles sont simplement le résultat d'une déforestation fort ancienne qui a laissé des sols exposés à l'érosion et au ruissellement rapide.

* L'empire romain
Les analyses des carottes prélevées dans les glaces du Pôle Nord montrent deux périodes de pollution de l'air par le plomb : l'époque contemporaine et l'époque romaine. Ce qui confirmerait l'ampleur du saturnisme auquel l'empire romain aurait succombé, d'après certains historiens.

Inversement, les exemples sont tout aussi nombreux des atteintes à l'environnement liées à la pauvreté (déforestation d'Haïti ou du Maghreb) ou évidemment aux industries modernes et à l'accroissement exponentiel des populations humaines. Nous avons un impact sur notre environnement direct, comme toutes les autres espèces animales. Cet impact est irréductible et se retrouve à toutes les époques.

Ce qui est propre à notre espèce, c'est en fait la capacité de résister à la sanction en retour de l'environnement, sans que notre multiplication en soit affectée... jusqu'à maintenant...

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Après avoir ainsi tenté de relativiser un certain nombre de principes hâtifs et de lieux communs qui structurent un peu abusivement le débat actuel sur l'environnement, quels outils conceptuels nous reste-t-il pour tenter de résoudre ce problème de l'environnement ? Personnellement, je vois trois axes de réflexion :

1. Le rejet des absolus et des idéologies simples au profit d'une approche plus dialectique : on a bien vu en effet qu'on débouche sur des situations contradictoires, comme, par exemple, dans le débat environnement/santé humaine. À cet égard, l'ambiguïté même de la notion de "développement durable" est féconde.

2. Par ailleurs, nous ne disposerons pas toujours de la certitude ou de la connaissance scientifique pour prévenir à temps certains problèmes : c'est ce type d'incertitude radicale qui empoisonne le débat sur l'effet de serre par exemple.

Ceci justifie certainement qu'on envisage la prise en compte du principe de précaution, mais surtout qu'on développe des systèmes de concertation et de décision qui mettent réellement le citoyen au centre : comme chaque fois qu'il s'agit de faire preuve de jugement pour arbitrer entre des niveaux de risques, c'est un mécanisme politique, donc démocratique, qui s'impose ; les experts (scientifiques inclus) ne peuvent fournir qu'un éclairage, certes précieux mais partiel et souvent spéculatif. Sur ce point on se réfère souvent à un nécessaire renouveau du "dialogue social" : la réalité humaine doit certainement être prise en compte au même titre que la réalité des problèmes d'environnement à résoudre.

3. Enfin, on n'évitera pas l'interrogation sur les nécessaires limites qui doivent s'imposer à la pression de notre espèce sur la planète Terre. Il relève de l'évidence que la croissance de notre démographie et notre omniprésence dans tous les écosystèmes sont incompatibles avec le maintien de la biodiversité, avec un état satisfaisant de l'environnement et avec la lutte contre la pauvreté (en termes de consommation d'énergie notamment).

Cela conduit à envisager sérieusement une certaine maîtrise de notre nombre et la sanctuarisation de véritables réserves naturelles à travers le Monde. À défaut, notre espèce trouvera bien un jour les limites d'une telle croissance anarchique, mais ce sera dans un contexte de dégradation, de crise et de catastrophe, comme on l'observe sur les populations animales en surpopulation.

Derrière chacune de ces trois approches, je vois le même impératif moral se profiler : la solidarité. Il est clair en effet que ce n'est pas le darwinisme social qui permettra à nos populations de maîtriser les grands enjeux de l'environnement : au contraire, une solidarité s'impose entre les générations actuelles et les générations futures, entre les populations favorisées et les populations défavorisées, entre les individus de tous niveaux de vie et d'éducation au sein de ces populations, sans pour autant casser le moteur qui permet de générer chaque jour plus de richesse et plus de connaissance. Comme pour toute interrogation centrale, on retrouve ici l'idéal de progrès de notre grand ancien, Auguste Comte.

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