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La Jaune et La rouge mars 1996 :

ENVIRONNEMENT
RÉFLEXIONS SUR LA FORÊT


Pierre DUCREUX (41)

La forêt est l'antithèse de la ville moderne, de son encombrement, de ses bruits, de sa pollution, de ses rythmes souvent inhumains. C'est un lieu immense, un peu magique, le palais de la lumière, la harpe des vents. Aussi le citadin aime-t-il s'y promener, s'y récréer, admirer la robuste silhouette des grands arbres, respirer un air salubre.


Il retrouve l'instinct ancestral de la cueillette, récolte les champignons comestibles, les baies et les fleurs sauvages. Il regarde avec joie jouer et courir ses enfants, il pique-nique avec eux. Comme il est initié aux analyses des écologistes il perçoit la forêt comme un ensemble complexe d'êtres vivants, de la bactérie au cerf et à l'arbre dont chacun concourt à sa façon à la vie, à l'équilibre dynamique du tout.


Ainsi les champignons soprophytes décomposent le bois mort. D'autres unissent leur mycélium aux radicelles des arbres, forment les mycorhizes. Le sous-bois empêche la formation des gourmands, façonne les troncs. Les arbres morts et les fruitiers apportent asile et nourriture à de nombreux oiseaux destructeurs d'insectes nuisibles.


Le citadin comprend qu'une certaine biodiversité doit être respectée, garante de la santé de la forêt. Aussi l'Office national des forêts a-t-il eu le souci, depuis sa fondation, d'aménager des lieux d'accueil, de disposer des panneaux pédagogiques, de tracer des sentiers de promenade, de délimiter des zones de silence et joue auprès des citadins un rôle bienfaisant d'hospitalité. Cependant la vision unilatérale des écologistes poussée à l'extrême aboutit quelquefois à des absurdités, comme l'illustre cette anecdote.


Dans les années 1980, un objecteur de conscience fut affecté à une forêt domaniale de l'Est de la France. L'agent technique, chargé de sa tutelle, l'envoya un matin dans une clairière et lui confia une botte de plants de chênes destinés au reboisement de ce vide. Quand l'agent revint en fin de journée, il constata que l'objecteur était toujours assis sur sa botte de plants et qu'il n'avait rien fait.

Pourquoi, lui dit-il sévèrement, n'avez-vous pas installé ces plants suivant mes instructions ? C'est parce que dans ce vide poussent beaucoup de ronces, celles-ci sont à leur place naturelle, écologique. Je refuse d'y planter ces chênes qui y seraient étrangers.


Bien d'autres exemples de cette mentalité pourraient être cités. Une forêt n'est jamais un mouvement pérenne, c'est un être vivant qui naît, croît, atteint sa maturité, doit être renouvelé. Aussi bien, l'idéal se situe à mi-chemin entre l'acharnement productiviste et le laisser faire à la Jean-Jacques Rousseau. En effet, l'homme a besoin de bois pour son chauffage, ses charpentes, ses meubles, le coffrage de ses constructions, la cellulose, le papier, etc. Il ne peut s'en passer.

Il n'existe pas d'économie ancienne ou moderne sans utilisation du bois. Celui-ci est extrait des forêts, ce qui suppose une régénération et une croissance assistées, une éducation des arbres vers un optimum en quantité et en qualité ! Cet objectif est obtenu par des actions appropriées qui s'échelonnent dans le temps et se répartissent dans l'espace. Elles font l'objet d'un plan nommé aménagement, guide des gestionnaires successifs, ligne de conduite valable pour une durée dépassant le siècle et plus encore.


L'art d'éduquer les forêts s'appelle la sylviculture. Pratiquée jadis de façon empirique, améliorée à partir de Colbert, elle s'est développée et systématisée depuis 1824, date de la création de l'École royale forestière de Nancy, ancêtre de l'École actuelle. C'est principalement dans les forêts domaniales, domaine privé de l'État, gérées jusqu'en 1964 par l'administration des Eaux et Forêts et depuis par l'Office national des forêts que cette sylviculture a été mise en uvre. Elles couvrent 1 770 000 hectares, soit 12 % de la surface boisée de la France, l'étendue de trois départements français.


Elles comprennent 2/3 de feuillus, 1/3 de résineux dont l'introduction excessive a été heureusement freinée, si bien qu'un équilibre satisfaisant a été désormais trouvé. L'Office national des forêts est en outre chargé de la gestion des forêts communales et d'établissements publics, en accord étroit avec les collectivités intéressées - leur surface est de 2,5 millions d'hectares soit 18 % de la surface boisée de la France. 70 % de la surface des bois et forêt appartient à des propriétaires privés, soit 10 millions d'hectares.

Depuis la dernière guerre l'État a apporté à la forêt privée, jadis laissée à elle-même, de précieux concours : aides du Fonds forestier national, exonération de droits de succession, création des Centres régionaux de la propriété forestière, plans de gestion obligatoires pour les étendues boisées de plus de 25 hectares, création de coopératives forestières, etc.

Mais d'une façon générale, suivant les régions, les caractéristiques de nos forêts sont très variables. Le maquis et la garrigue dominent dans les régions méditerranéennes. En montagne règnent le sapin, l'épicéa commun, le hêtre, on y rencontre aussi le mélèze et les pins - le sapin de Douglas, arbre magnifique originaire du nord-ouest des États-Unis a été abondamment introduit. Beaucoup de ces peuplements sont des forêts de protection, elles protègent les pentes contre l'érosion, le ravinement, les inondations désastreuses, ainsi les massifs de l'Aigoual ou du Ventoux.


Ailleurs, en plaine règnent le chêne et le hêtre, accompagnés du charme, sauf dans les terrains les plus pauvres reboisés principalement en pins sylvestres depuis plus de cent ans. C'est ce qui s'est passé en forêt d'Orléans et dans bien d'autres massifs tels la forêt domaniale de Bord, située au sud de la Seine dans le département de l'Eure et qui vient de fournir les pins adultes installés un par un entre les quatre tours de la nouvelle Bibliothèque nationale.


Or quand l'administration forestière a pris en main la destinée des forêts, elle a eu affaire a de très nombreux massifs formés d'arbres de réserve disséminés parmi un taillis exploité tous les vingt-cinq ou trente ans, afin de fournir à la fois des grumes et du bois de chauffage. Partout où le terrain était suffisamment fertile, on a entrepris de faire évoluer ce taillis sous futaie vers la futaie. C'est ce qu'on appelle la conversion.


Ainsi, sauf pour le sapin, essence d'arbre traitée pied à pied, le traitement en futaie régulière, formée idéalement d'une suite continue de parcelles équiennes portant seulement une ou deux essences a été privilégié.


Ce parti pris de rationalisation a été heureusement modulé par les forestiers gestionnaires proches du terrain et a abouti à la création, au maintien et à l'épanouissement de chênaies splendides telles celles de Tronçais, Bercé, Bellême et bien d'autres dont la juste célébrité dépasse nos frontières. Les hêtraies, par contre, à mon avis, se sont moins bien accommodées d'une sylviculture trop rigide.


Les vicissitudes de la forêt domaniale de Lyons qui couvre plus de 10 000 hectares à l'est de Rouen en sont un exemple instructif. Les hêtres de cette forêt y ont été maintenus trop longtemps à l'état trop serré, seulement accompagnés de charmes. Aussi ont-ils cru en hauteur, pas assez en diamètre. Leurs cimes qui sont leurs poumons sont restées étriquées. Aussi leur bois est-il souvent devenu nerveux ; il n'a pas résisté aux attaques massives d'une cochenille blanchâtre, le cryptococcus fagi. Ils ont dépéri et les champignons saprophytes ont achevé l'uvre destructrice de l'insecte.


De plus, de violentes tornades ont, parfois en quelques minutes, abattu des milliers de m3, introduisant le désordre dans les prévisions chiffrées de l'aménagement. Les plantations pures de hêtre se sont montrées difficile à conduire. Cet exemple montre qu'il n'est pas possible de gérer une forêt sans tenir compte de la biodiversité, facteur de santé et d'équilibre, et du tempérament spontané propre à chaque essence. La forêt doit être respectée mais éduquée.


Les décisions prises en forêt doivent tenir compte de paramètres nombreux et variés, dont l'un d'entre eux est le facteur temps. Leurs conséquences s'étendent sur des siècles. Elles demandent aux hommes qui en ont la responsabilité ce qu'on appelait autrefois la Sagesse.

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