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La Jaune et La rouge 1994 :

L'ENVIRONNEMENT
LE POINT DE VUE D'UN MAIRE


Jacques VERNIER,
député-maire de Douai, président de l'ADEME

Les maires français se préoccupent davantage de l'eau et des déchets que de l'emploi ou du social. Aussi surprenante que puisse paraître cette affirmation il s'agit pourtant du constat dressé par une enquête publié par Le Monde (1) sur les aspirations et les préoccupations des maires à la veille du scrutin de juin 1995.

Le traitement de l'eau et la gestion des déchets sont en effet considérés par les élus municipaux comme les deux premières priorités des efforts financiers à venir. L'environnement figure également parmi les premiers facteurs de développement de l'intercommunalité. L'environnement encore est le domaine où de nouveaux transferts de compétences sont le plus attendus, par 83 % des élus interrogés.

L'évolution est assez remarquable par rapport à la même enquête menée en 1988 où l'environnement ne figurait guère en tête des priorités municipales. D'autres indicateurs, tel le foisonnement des initiatives locales en matière d'environnement, tendent à marquer une entrée en force de l'environnement dans les préoccupations municipales.

Si les contraintes réglementaires, notamment de qualité de l'eau et de gestion des déchets imposées ces dernières années (2), sont pour beaucoup dans cette évolution, elle suit aussi le réveil d'une conscience écologique urbaine. "Penser la ville autrement", pour les uns, "ramener la nature dans nos cités", pour les autres... Ces formules illustrent un changement de la vision du développement urbain : l'environnement tend - ou prétend - à être placé au cur de l'organisation de la ville, et, à tout le moins, rentre dans toutes les sphères de la vie urbaine.

 

Vers une approche globale des écosystèmes urbains


Le XXè siècle aura vu l'apogée d'une pensée rationalisatrice qui, appliquée au développement urbain, a conduit à une organisation fonctionnelle de nos cités. Les villes se sont structurées - quand elles n'ont pas été bâties ex nihilo - pour répondre aux quatre besoins de base de ses acteurs : habiter, travailler, circuler, s'amuser. Le "milieu" urbain fut organisé par habitats fonctionnels, souvent segmentés et hiérarchisés.

Les conséquences de cette logique urbaine "quasi industrielle" nous sont, hélas, trop bien connues. Centres villes se dépeuplant, espaces urbains éclatés et gangrenés par l'automobile, cités dortoirs explosives, villes sans charme, ni âme. La protection de l'environnement devient dans ce contexte le palliatif des maux et aberrations de l'urbanisation.

La notion d'écosystème urbain est à l'opposé de cette vision fonctionnelle de la ville. Il s'agit de penser la ville comme un système dont la dynamique tient avant tout à sa diversité, à la qualité des interactions entre ses acteurs, bref, de voir la ville comme le milieu naturel où l'homme vit et s'épanouit, physiquement et psychologiquement.

Une première approche "naturaliste", considérerait d'abord les conditions nécessaires à la vie urbaine ou dépendantes de celle-ci. "De l'eau, de l'air, la vie" pourrait-on résumer en reprenant la formule publicitaire d'une célèbre eau minérale... Pour être simpliste, cette vision des écosystèmes urbains est pourtant essentielle. Mexico, où l'eau se raréfie et l'air est irrespirable, est là pour nous le rappeler. A l'aune de cet exemple extrême, nos problèmes environnementaux peuvent paraître bien "raisonnables"... Ils n'en sont pas moins vitaux.

Les espaces verts en milieu urbain donnent une illustration de cette première approche. Ils sont une nécessité biologique absolue dans nos villes. Le chiffre est connu mais doit être rappelé : un hectare de forêt absorbe par jour le carbone d'un million de mètres cubes d'air ; aussi, plus une ville est peuplée, plus sa circulation est dense, plus elle a besoin, biologiquement, d'espaces verts.

Malgré les progrès accomplis ces dernières années, nos villes ne brillent pas encore, à quelques exceptions près, par la surface de forêts, parcs, bois et jardins offerte à leurs habitants. Si on considère que 25 m2 de nature feraient des citadins heureux, atteindre les 10 m2 par habitant relève souvent de la gageure. Pour atteindre cette superficie moyenne, Paris devrait raser un tiers de ses quartiers, lorsque Berlin, ville verte s'il en est, compte 125 m2 d'espaces verts par habitant.

L'approche reste toutefois parcellaire. La vie urbaine ne se résume pas au seul cadre de vie ou à la qualité de l'air et il ne suffit pas de planter des arbres pour compenser les déprédations de "l'animal" automobiliste.

Une seconde approche, plus globale, considérera en outre l'ensemble des interactions existant entre les diverses composantes de la vie urbaine (l'économie, le social, la culture...) et y intégrera l'environnement pour aboutir à une vision d'ensemble de l'écosystème que devient ainsi la ville.

Revenons un instant sur l'exemple de la qualité de l'air. L'une des trois grandes sources de pollution atmosphérique de nos villes sont les transports automobiles (3). Aussi, la lutte contre la pollution de l'air peut être envisagée par une régulation - voire dans certains cas l'interdiction - de la circulation automobile. Cette politique de régulation pourra toutefois intégrer la lutte contre le bruit et la préservation du patrimoine historique.

La préparation de nouveaux plans de circulation peut également s'accompagner d'opérations de réaménagement urbain, de piétonnisation de nouvelles rues, d'extension des espaces verts, de réhabilitation des habitats, d'une modernisation des réseaux de distribution. Parallèlement, une politique de modernisation des transports publics sera entreprise ou la limitation de leur pollution par l'utilisation de carburants "verts" sera recherchée.

La notion d'écosystème urbain permet alors de reconsidérer le développement économique et social de quartiers entiers, si ce n'est d'une ville. D'un facteur de qualité de vie et d'une contrainte de gestion, l'environnement devient alors un potentiel de développement.

 

Une théorie de la ville idéale ?


Force est de reconnaître que cette approche, loin s'en faut, n'est pas généralisée. Elle s'apparente d'ailleurs à une théorie de la ville idéale. Nouvelle utopie de maires ou d'urbanistes en mal de projets ?
Une telle approche des systèmes urbains se retrouve de plus en plus dans les projets de réaménagement urbain. Strasbourg en est une illustration.

La construction du tramway strabourgeois - inauguré en novembre dernier - s'est en effet accompagnée d'une véritable nouvelle donne urbaine. Automobiles bannies du centre ville, nouveau plan de circulation, extension du périmètre piétonnier concourent tout à la fois à améliorer la qualité de l'air, protéger les monuments historiques, lutter contre le bruit, développer le commerce, bref, à redonner du souffle à la ville tout en la dotant d'un nouveau moyen de transport.

Autre exemple, dans un tout autre domaine, celui de la gestion des déchets. La mise en uvre de nouvelles politiques de traitement des déchets s'accompagne désormais d'une réflexion sur leur valorisation et sur la politique énergétique de la ville. Le développement des installations d'incinération - cogénération d'énergie permet d'envisager la création de réseaux de chaleur urbains pour des quartiers entiers.

Si l'organisation d'une ville peut se concevoir sur la notion d'écosystème urbain, peut-on pour autant ramener la gestion d'une ville à la régulation de cet écosystème ?

La donnée environnementale est aujourd'hui présente dans toutes les sphères de l'action municipale. Qualité de l'air, politique des transports, lutte contre le bruit, collecte et valorisation des déchets, économies d'énergies et exploitation de nouveaux gisements, aménagement urbain, protection du patrimoine, réhabilitation de l'habitat, traitement des friches industrielles, espaces verts, pôles de compétences industriels ou scientifiques, formation et recherche, information et participation des habitants, expositions et manifestations grand public... La palette des actions environnementales des communes françaises s'est considérablement élargie. Faut-il d'ailleurs s'étonner que certaines villes consacrent désormais plus de 25 % de leur budget à "l'environnement" ?

 

L'élu et les citoyens

Toutefois, la marge entre la théorie de l'écosystème urbain et sa pratique quotidienne est particulièrement importante. Trois obstacles ou contraintes freinent en effet l'application sur le terrain de cette écologie des systèmes urbains, trois obstacles qui dépendent de l'élu et des citoyens.

Le premier, très classique, tient des contraintes budgétaires propres à la gestion communale. Rentabiliser une installation d'incinération par la valorisation énergétique des déchets est une chose, en financer le surcoût d'investissement en est une autre. Cette contrainte budgétaire explique à elle seule le succès croissant de l'intercommunalité dans le domaine environnemental mais pèse de plus en plus lourdement sur les finances locales ou sur l'usager. Le rôle de l'élu sera ici de choisir, d'arbitrer.

Le second obstacle est celui du savoir. Le manque de connaissance des problèmes environnementaux limite considérablement la capacité de décision, en connaissance de cause, des élus locaux. Les biocarburants, qu'il fallut longuement expérimenter en milieu urbain avant d'être convaincu de leur intérêt pour la limitation de certaines pollutions, ne sont qu'un exemple parmi tant d'autres du champ de connaissances que nous avons encore à explorer. Le rôle de l'élu sera alors de rechercher l'expertise et la compréhension du problème.

Le troisième obstacle, et non des moindres, est baptisé de l'acronyme anglais "NIMBY" - Not In My Back Yard - ou en français "pas (de ça) dans mon jardin". Qu'un centre ville soit paralysé par la circulation automobile, chacun l'admettra et le regrettera. Qu'un projet de piétonnisation d'une artère commerçante voie le jour, et la fronde des commerçants gèlera le dossier. Ce syndrome NIMBY trouve, dans la somme des intérêts particuliers qu'est aussi une cité, un terrain propice.

Dépasser ces oppositions et contradictions sera encore du ressort de l'élu, à charge pour lui d'expliquer, de convaincre et surtout d'obtenir la participation du citoyen. L'environnement se vit et se gère au quotidien. Une collecte sélective des déchets, une régulation de la circulation automobile, une politique d'économie d'énergie ou de l'eau sont vouées à l'échec sans une sensibilisation massive des habitants et leur participation active. Tant il est vrai que l'homme est l'acteur premier de l'écosystème urbain.

NOTES

(1) Le Monde du 24 octobre 1994, " Le contentement des Maires ", enquête de l'institut CSA. Retour >>>

(2) Par exemple, l'obligation d'épuration des eaux urbaines imposée par la directive européenne du 7 mars 1991 (obligation qui n'existait pas précédemment en France !), ou les lois sur l'eau et les déchets de 1992. Retour >>>

(3) Les deux autres sources sont les installations de combustion (centrales thermiques, chaudières industrielles, chauffage domestique) et les usines (cimenteries, raffineries, installations sidérurgiques...). Retour >>>


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