| La Jaune et La rouge 1994 : L'ENVIRONNEMENT |
LES VALEURS DU MONDE RURAL
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Dans un numéro consacré à la nature et aux équipements structurants regardés d'un point de vue urbain, il était important d'entendre la voix du monde rural.
André-Jean GUÉRIN (69) et Michel ROSTAGNAT (75) ont rencontré Raymond LACOMBE, ancien président de la Fédération des syndicats d'exploitants agricoles,
président de Sol et Civilisation, père de Rémi (86), et Jean DUPUIS, président du Fonds pour
l'entreprise régionale traditionnelle (FERT).
En cette Saint-Michel de l'année 1991, avec la formule "Sous les pavés, la terre", vous appeliez les paysans de France, chargés des produits de leurs terroirs, à rencontrer les Parisiens.
Raymond LACOMBE - Cette initiative a mûri lentement. La politique agricole était en question. Au niveau européen, le problème des excédents se posait depuis les années 80. On devait prendre garde à ne pas se laisser piéger au niveau de l'agriculture, ne pas se laisser enfermer uniquement dans la technique agricole.
Les agriculteurs ont d'autres missions que de produire des biens agricoles, de jouer la productivité, d'augmenter les rendements. Ils ont un rôle éminent dans le maintien des grands équilibres naturels. En fait, les écologistes essentiels, ce sont les paysans. Il fallait qu'on ouvre un nouveau débat, différent de celui des revenus agricoles, sur la place des paysans dans la société française.
Cette question-là, il fallait la poser au président de la Commission. On a écrit neuf pages à Jacques DELORS. C'était en janvier, février 1990. Puis nous avons envoyé la même lettre à Michel ROCARD, à Jacques CHIRAC, à Pierre MÉHAIGNERIE et Jacques BARROT. Nous avons reçu un accord unanime.
Nous avons senti le besoin d'exprimer cela à un niveau plus large. Nous avons imaginé une manifestation des paysans qui monteraient à Paris en essayant non pas uniquement de défendre leur bifteck mais en tendant la main aux Parisiens : "nous sommes encore là, si vous avez besoin de nous, que pouvons-nous faire ensemble ?". C'était le message des 300.000 paysans mais aussi ruraux, artisans, commerçants, maires, rassemblés ce 29 septembre.
Et c'est ainsi que les Parisiens l'ont entendu, le matin en appréciant les produits du terroir et l'après-midi en constituant la barrière humaine qui remplaçait les CRS. Ce fut la première manifestation paysanne et rurale de l'histoire à lancer une sorte de message à la Nation, aux hommes politiques bien sûr et à l'opinion publique. Ce fut l'acte de naissance de Sol et Civilisation.
Quand on regarde l'évolution des campagnes françaises, on constate que, pour la première fois de leur histoire, les agriculteurs sont presque partout minoritaires. Les bourgs ruraux eux-mêmes ont connu une dégradation profonde de leur cadre de vie à leur périphérie. La campagne ne doit-elle pas revenir à l'école de nos villes anciennes ?
Raymond LACOMBE - Il y a une question de terminologie. "Paysan" c'est plus large qu'agriculteur. Ce sont les gens du pays, les gens qui font corps avec lui et qui ne sont pas prêts à quitter cette référence. Il y a une question culturelle forte. Le livre de Mendras sur la fin des paysans fait erreur. Au contraire, il faut parler d'un retour, un retour aux sources du pays.
On voit le paysan comme un passéiste et tout d'un coup des gens qui veulent retrouver leurs racines réemploient ce mot avec une autre façon de le concevoir. Autrement dit l'attachement à un pays, à un sol, à un terroir, même si on n'y travaille pas, on s'y reconnaît parce que c'est le lieu des relations.
Jean DUPUIS - L'attachement au pays n'est pas synonyme de fermeture au monde. Lorsque j'étais à Roquefort, j'ai connu des bergers basques qui ne connaissaient pas un mot d'américain et qui tous les ans prenaient l'avion, prenaient la garde de troupeaux et allaient transhumer là-bas pour revenir aussitôt au pays. C'est l'attachement au pays qui caractérise le paysan. Ça n'a rien à voir avec le refus de la modernité.
Peut-on dire qu'il y a des citadins paysans ?
Jean DUPUIS - La culture urbaine a trop détaché les gens de vrais milieux de vie. La contrainte économique est trop impérative. Il faudrait que les quartiers deviennent garants des identités. On retrouve notre problème rural. La ville a voulu imposer ses normes, en gommant progressivement les diversités.
Est-ce qu'à l'inverse, les agriculteurs d'aujourd'hui sont tous des paysans ?
Raymond LACOMBE - Pendant des années, on a encouragé la productivité. On a culpabilisé l'agriculteur qui, pour être productif, efficace, etc., ne devait pas être paysan. Il devenait entrepreneur. C'est un mot affreux. On en est arrivé au point que les jeunes agriculteurs n'arrivent pas à être en même temps les acteurs du pays. Ils ont beaucoup de mal à se libérer deux ou trois heures.
Il faudrait qu'on reprenne tout le programme de l'école, pas l'école rurale, mais l'école secondaire ou les écoles d'agriculture qui, pendant des années, ont donné une notion de l'agriculteur excluant cette dimension beaucoup plus large dont nous venons de parler et qui en faisait un simple producteur. Aujourd'hui, toute cette génération des trente, quarante ans, est prisonnière de cette formation. En plus, elle n'a pas eu, hélas, l'élargissement des mouvements de jeunesse de notre époque comme la JAC. Elle s'est centrée sur cette espèce de formation trop spécialisée.
La gestion patrimoniale des ressources, le "développement durable", reviennent à l'honneur. Quelle contribution le monde rural peut-il apporter à ce débat ?
Raymond LACOMBE - Quand on parle du patrimoine, si on avait été beaucoup plus observateur, si les urbanistes, au moins les DDE où il y a pas mal d'X, avaient davantage intégré le patrimoine si riche de ce pays, on n'aurait pas fait les erreurs d'urbanisme relevées un peu partout. Aujourd'hui quand tu traverses la France, dans les villes récentes, du moins dans les nouveaux quartiers des villes, tu trouves partout le même style. Il n'y a plus d'originalité. Et, avec l'originalité, s'est perdue une certaine fierté de sa ville ou de son village. Si on avait bâti avec notre diversité, on aurait un pays autrement différent alors qu'on l'a standardisé pour rien. Et cela s'est fait très vite.
Jean DUPUIS - Le patrimoine, c'est le lien entre les générations. On le fait naturellement en tant que père de famille. Autrefois l'agriculteur ne considérait pas sa terre comme un outil économique vendable. C'était la garantie de l'identité familiale. Tant qu'il avait son patrimoine, il savait qu'il avait suivi son père, que son fils le suivrait.
Raymond LACOMBE - Et il l'entretenait en bon état pour la passer au fils et au petit-fils. Quand il y avait un orage et que la terre descendait au ruisseau, c'était une catastrophe et pour éviter l'érosion, on faisait des raies dans les champs. En donnant cette finalité uniquement productiviste à l'agriculture, on a oublié les valeurs agronomiques de base pour tirer au maximum ce que la terre pouvait donner en une seule génération. Et ça, c'est une erreur tragique.
En quoi les mouvements de défense de l'environnement peuvent-ils porter vos préoccupations ?
Jean DUPUIS - Il y a un risque considérable. Les femmes veulent ressembler aux hommes, les enfants veulent devenir des adultes le plus tôt possible. Nous sommes dans des systèmes uniformisants. Le monde urbain, largement majoritaire, risque d'imposer ses façons de voir et de concevoir l'espace rural comme une dépendance urbaine et non pas comme l'expression d'une autre façon de vivre, de situer ses repères. Or c'est cela qui, du point de vue de la civilisation, est important. Le jour où tout le monde est pareil, tu es à la merci des expériences totalitaires. Il faut arriver à trouver des équilibres entre des gens qui sont différents mais qui admettent l'autre. Il faut éviter la domination d'une culture.
Raymond LACOMBE - La question que tu poses est importante. On l'a intégrée depuis déjà une dizaine d'années, au prix de débats certes homériques au départ, mais positifs, entre agriculteurs et écologistes. Il y a déjà eu un bout de chemin parcouru de part et d'autre.Jean DUPUIS - Le Père Jean-Robert ARMOGATHE disait un jour : "le danger dans l'écologie c'est de considérer la nature extérieurement à l'homme", parce qu'on la considère d'un point de vue naïvement utilitaire pour la ville, alors que l'important, c'est la présence de l'homme qui lui donne sa vraie valeur.
Raymond LACOMBE - On a réussi, je crois, à faire comprendre que la Nature et l'Homme devaient marcher ensemble et que c'est l'homme avec des vaches, des cochons et des productions qui entretenait la nature. On n'entretient pas la nature sans homme et sans production.
Quelle solution pour préserver la fonction de production de la terre aux portes des villes ?
Raymond LACOMBE - Tu soulèves le problème du rôle de l'administration. Quand le ministère de l'Agriculture avait mis en place les zones d'environnement protégé contre les POS, pas contre les DDE, on avait trouvé une espèce d'adaptation de l'aménagement au monde rural.
S'il y a des propriétaires qui spéculent, c'est qu'il n'y a pas assez d'Etat. Comment veux-tu que celui-ci vende son terrain 10.000 F le m2 et que pour celui-là à côté, il ne vale plus que 50 F. Il faudrait que l'impôt en prenne une partie pour aménager le reste. Nous, les agriculteurs, on l'avait demandé et on avait eu des débats avec les ministres de l'époque. Ce n'aurait pas été populaire, mais c'était nécessaire. Cela aurait été une mesure d'équité en tout cas. Le transfert de COS a bien essayé d'y répondre mais de façon peu efficace.
Aux portes des grandes villes, les élus semblent pris d'un véritable vertige du vide. Par peur d'hériter des rebuts de la ville, nombre d'entre eux n'hésitent pas à couvrir leur territoire de constructions d'un goût douteux.
Raymond LACOMBE - S'il n'y a pas un aménagement très strict des zones, sans que les POS soient révisables tous les six mois, ce sera une avancée galopante de la ville.
Jean DUPUIS - Il faut rechercher une culture démocratique plus élaborée. Qu'est-ce qu'un maire ? Je le vois dans les petites communes près de Roissy. C'est un monsieur qui doit donner aujourd'hui l'impression de faire quelque chose pour l'emploi. Alors, il crée des zones industrielles.
Raymond LACOMBE - En amont de ce débat, il y a celui de l'aménagement du territoire. Aller à 95 % d'urbains n'est pas une fatalité inscrite dans l'histoire. C'est parce que les hommes laissent faire. Sur le plan économique c'est une absurdité. Les infrastructures et les coûts indirects vont ruiner le pays. Une politique des PME-PMI irriguerait le territoire et amènerait de nouveaux équilibres.
Peut-on encore construire des villes aujourd'hui ?
Jean DUPUIS - Lorsqu'on a conçu les villes nouvelles, on a cru que des milieux de culture allaient spontanément se développer. Spontanément, oui mais sur vingt ans : il faut une génération. Tandis qu'un village, il existe. Tu n'as pas à le mettre en place, il existe, tu as à le préserver.
Raymond LACOMBE - Il y avait autrefois des lieux publics. Aujourd'hui, il n'y en a plus. Il n'y a même plus de maison du peuple. Quand on parle de culture, il faut que les hommes se rencontrent quelque part, à l'église, au bistro, dans la salle paroissiale, dans la salle communale. Il faut construire de nouvelles communautés autour de bâtiments publics qui les relient.
On en revient quand même à cette idée de cadrage global d'un pays. Sans une orientation de fond, prise au niveau de l'Etat mais en laissant le maximum d'initiatives aux locaux, on ne fera rien de bon. Parce que la décentralisation, c'était très bien, mais l'Etat ne fait plus rien. Il n'y a plus d'Etat. Moyennant quoi c'est la pagaille partout. Ceci est absurde. Plus on décentralise, plus il faut un Etat qui guide. Il ne fait pas lui-même, mais il doit guider.
Quelle doit-être la place des pouvoirs publics ?
Jean DUPUIS - Il faut que l'Etat, la Communauté européenne, apprennent à légiférer en creux. Les lois ne doivent pas ériger des contraintes mais tracer des protections à l'intérieur desquelles l'expression reste ouverte. Si vous remplissez l'intérieur, vous entrez en conflit avec des gens qui eux auraient pu s'y exprimer beaucoup mieux. Le milieu rural irlandais ne ressemblera pas au milieu rural grec, ni à celui du Mezzogiorno. J'ai dit à Jacques DELORS qu'une directive européenne uniforme sur la ruralité serait un contresens : la ruralité c'est la diversité, c'est le respect des identités.
Pour encourager cette diversité, il faut inscrire des mesures fiscales en faveur d'actions d'intérêt général menées par des associations. Ainsi nous avons repris en Haute-Loire une entreprise de traitement des cuirs, Les Tanneries du Puy. Trois faillites successives, ça ne valait plus rien. Le diagnostic du CIRI conduisait à la décision de fermer. Nous avons sauvé l'emploi, avec l'aide des pouvoirs publics pour réorganiser la filière, mais sans que cela ne coûte un franc à l'Etat.
En revanche les impôts versés aujourd'hui par l'entreprise et les salariés sont une recette appréciable pour la collectivité. A présent, nous voudrions transférer la propriété de l'entreprise pour constituer le capital d'une fondation qui aurait pour vocation de renouveler ce type d'opération. Mais le fisc veut imposer la valeur acquise. Nous sommes bloqués. Faudra-t-il réaliser l'opération à l'étranger après avoir délocalisé les emplois ?
Un projet de loi sur "l'aménagement et le développement du territoire" est actuellement en discussion. Il a permis la résurgence d'un discours volontiers qualifié de "ruraliste". Donne-t-il au monde rural les moyens de se battre à armes égales avec les grandes villes ?Jean DUPUIS - Des suggestions de moindre fiscalité dans les zones rurales, il ne reste rien dans la préparation de la loi. Le fisc s'est arc-bouté : on ne peut avoir deux catégories de contribuables. Arrêtons d'être hypocrites ! Mieux vaut deux catégories de contribuables que laisser mourir des zones rurales vivantes et grossir le nombre des chômeurs dans des banlieues en mal de vivre.
Nombre de nos camarades polytechniciens font ou ont fait carrière dans les services au monde rural. Qu'avez-vous à leur dire aujourd'hui ?
Raymond LACOMBE - Il nous faut des hommes formés et de grande valeur, il nous en faut dans l'agriculture et le monde rural. Mais il faut qu'ils aillent sur le terrain. Dans mon département, le DDE se plaignait qu'il ne pouvait plus envoyer ses ingénieurs dans les postes au fin fond de l'Aveyron. Je l'ai pris par le bras : "Dites donc directeur, votre gars, vous le payez beaucoup plus mal que quand il monte à Rodez ou à Paris. Il n'y a qu'à inverser, faites-lui une promotion quand il va là-bas." Ce serait une révolution de l'administration.
Nos polytechniciens, je leur dirais aussi de ne pas croire avoir la science infuse. Quand ils descendent dans un quartier ou dans un village, il faut qu'ils aient de l'humilité et qu'ils écoutent les gens. Ils apprendront beaucoup, ça les aidera dans leurs dossiers et leurs recherches et ils verront les effets de leur propre savoir multipliés.
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