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Jaune et La rouge 1995 : L'ENVIRONNEMENT |
AMÉNAGEMENT
ET ENVIRONNEMENT EN ALSACE : À TRAVERS LE PAYSAGE
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Années 1960 : l'Alsace avait montré la voie et joué le jeu de la planification en se dotant de schémas directeurs d'aménagement et d'urbanisme (SDAU) qui couvraient l'ensemble du territoire.
Fin des années 1980 : malgré la rigueur qui sied aux responsables et aux habitants de cette région, force est de constater que les SDAU ont subi des ans un irréversible outrage et que la sensibilité des populations à leur environnement et aux paysages est à son comble.
Dans un cas, le projet d'implantation d'une usine japonaise de "high tech" (avec 400 emplois à la clé) provoque l'ire des écologistes parce que le SDAU ne prévoyait aucune industrialisation dans ce secteur au pied du vignoble et à l'entrée sud de Colmar...
Au même moment, on conteste violemment des implantations situées dans une zone industrielle, au prétexte que le SDAU est ici totalement dépassé et sans rapport avec le contexte d'aménagement du moment.
Dans les deux cas, les entreprises se sont installées, démontrant définitivement l'obsolescence des documents d'urbanisme issus du coeur des trente glorieuses.
Etats généraux de l'aménagement et du paysage haut-rhinois
On peut dire que cette prise de conscience était devenue inéluctable et que l'Alsace revient de loin : le modèle de développement et d'aménagement des SDAU des années 1960 provoque en effet un frisson rétrospectif et les responsables alsaciens doivent, sans le reconnaître forcément, une fière chandelle aux mouvements écologistes qui ont fait valoir au fil des ans des préoccupations aujourd'hui considérées comme presque évidentes.
De lourdes infrastructures de transport, la production d'énergie (huit centrales nucléaires étaient prévues sur le cours alsacien du Rhin) et une industrialisation dense : voilà pour la frange rhénane. Une agriculture intensive dans la plaine avec des zones d'habitation denses au pied des collines sous-vosgiennes et du vignoble, et le massif vosgien comme zone refuge.Voilà le schéma linéaire imaginé par les fonctionnaires d'une administration encore hypercentralisée, très loin d'avoir remarqué que dans la vieille et dense Alsace où il existe, certes, très peu de lieux où "la main de l'homme n'ait pas mis les pieds", il subsiste une mosaïque de paysages qui est le fruit du travail et des aménagements humains dans une nature riche et variée. Et le géographe E. Juillard avait relevé que "les créations de l'homme se sont incorporées en Alsace à la nature et ont opposé aux bouleversements de l'Histoire une certaine force d'inertie".
On a dès lors posé la question de l'aménagement de la région Alsace en 1990 à travers la notion de
paysage, considéré comme une résultante de toutes les activités humaines dans un milieu naturel donné, "une carte de visite, un geste offert à celui qui passe" comme l'écrivait Michel Barnier en 1989.Et ce sont les collectivités qui ont montré la voie puisque Jean-Jacques Weber, député et président du Conseil général du Haut-Rhin, lançait une opération d'envergure sans précédent : "les Etats généraux de l'aménagement de l'espace et des paysages haut-rhinois", suivie quelques mois plus tard d'une démarche prospective du Conseil régional d'Alsace, sous la houlette du sénateur Hubert Haennel, appelée "Alsace 2005".
Les évolutions qui avaient marqué les paysages durant les trente glorieuses ont en effet entraîné des bouleversements et des dégradations importantes, parfois irrémédiables pour longtemps, et marquées par une tendance à l'uniformisation et à la banalisation : entrées de villes anarchiques, multiplication incohérente des zones d'activités, extension des banlieues sans caractère, affichage mal contrôlé, déstructuration du milieu rural du fait de l'industrialisation de l'agriculture et de la déprise agricole (avec un reboisement non maîtrisé), urbanisation de la montagne et "rectification" des rivières, multiplication des infrastructures de transport et des réseaux aériens de distribution d'énergie...
Cette liste n'est pas "à la Prévert", elle relève d'une logique qui a fait notre confort et une certaine qualité de vie, une efficacité économique et la productivité qui font la richesse d'une région, à condition pourtant de ne pas y avoir laissé son âme, dont le paysage est une composante sûre.
Les Etats généraux ont consisté en un immense exercice (réussi !) de démocratie directe ; il s'est agi de définir la "gueule" du Haut-Rhin des deux ou trois prochaines décennies.
Des mois de travail, entre Haut-Rhinois et Alsaciens, et avec des intervenants extérieurs, auront permis de concocter des documents de référence inédits qui permettront d'assurer un développement harmonieux de ce département, jusque et surtout dans sa composante visible par chaque citoyen au quotidien, par tous les touristes attirés par le vin et la bonne chère certes, mais aussi par une mosaïque de paysages typiques et frappés du sceau de l'histoire, ancienne et récente, de l'Alsace.
Le paysage est désormais conçu dans ce département comme une composante vivante (et non figée) de l'aménagement du territoire et il ne devrait plus se faire de route, d'usine, de quartier, d'équipement, d'agriculture sans que soit vérifiée la cohérence avec le "plan paysager départemental", déjà connu sous le nom de PPD dans le jargon des "aménageurs" promus, grâce à ces références, au rang de gardiens du paysage de toute une région (voir illustration : principes généraux pour des paysages de qualité).
La "dimension paysagère" de tous les projets est désormais intégrée et au-delà d'une politique du "tout-en-amont" qui consiste à prendre en compte l'insertion dans le paysage, on cherche aujourd'hui à réparer les dégâts de ces quelques années pendant lesquelles la mécanisation, le développement des moyens techniques et une certaine insouciance ont créé des ambiances, des perspectives, des "zones" que l'on regrette ou que l'on évite...
Environnement et aménagement du territoire : un enjeu culturel
Il y a dans cette mobilisation générale pour un développement volontariste mais harmonieux, une composante culturelle indéniable. "L'Alsace, où tout est à sa place" que chantait Charles Trénet, semble vouloir tirer de son histoire riche et mouvementée, de sa géographie variée et dense et de l'enracinement dans sa double culture, un modèle avant tout orienté vers l'avenir pour figurer, avec ses traditions, au "top" de ces régions qui feront l'Europe.Région française qui sert de référence aux grandes orientations de l'aménagement du territoire voulues par Charles Pasqua et Daniel Hoeffel - respectivement ministre de l'Intérieur et ministre de l'Aménagement du territoire - l'Alsace est aussi rhénane, ouverte à ses voisins allemands et suisses avec lesquels elle peut, sans complexe, envisager des développements en synergie.
Et la protection de l'environnement constitue, pour ces partenaires, une préoccupation ancienne, probablement culturelle, mais aussi provoquée au fil des décennies par un développement économique rapide et dense.
C'est ainsi qu'on en est, en 1994, à mener à la fois le débat sur un projet de Parc national dans les Hautes-Vosges (où existent déjà deux parcs naturels régionaux) et le meilleur tracé pour deux (!) TGV (Est et Rhin-Rhône), leurs liaisons avec l'ICE (train à grande vitesse allemand), l'intangibilité du huitième plus grand massif forestier français (la Hardt, 130.000 ha), le tracé du canal à grand gabarit Rhin-Rhône (remis sur les rails récemment après trente ans de tergiversations) et le développement d'un tourisme exemplaire (26.000 emplois directs ou indirects dans le Haut-Rhin !) très dépendant de la qualité de cet avenir...
Si enfin "exemple alsacien" il devait y avoir, il tiendrait probablement beaucoup au débat démocratique qui existe entre partenaires qui se respectent et s'écoutent : des élus conscients de leurs responsabilités à l'écoute d'associations qui font valoir surtout des compétences et des connaissances qui convainquent ; des administrations et des établissements publics qui commencent à intégrer efficacement les avantages d'une décentralisation d'autant plus réussie qu'elle est ancrée dans une identité culturelle qui compense ses imperfections et son caractère inachevé.
Les résultats des "Etats généraux du paysage" ou de la démarche "Alsace 2005" ne seront perceptibles que progressivement, pour peu que des outils réglementaires, comme la péréquation de la taxe professionnelle, en renforcent encore l'efficacité.
Aménagement et environnement conciliés dans le souci du paysage : c'est sûrement une contribution collective importante à la préservation d'un bien commun auquel nous sommes parfois trop habitués pour en percevoir les évolutions : ne s'agirait-il pas d'une belle définition de l'action politique, une touche de réel optimisme dans un paysage (politique) lui aussi quelque peu perturbé ces temps-ci...
BIBLIOGRAPHIE
- Projet d'aménagement départemental - Etats généraux du Haut-Rhin - Conseil général du Haut-Rhin - 1993.
- Projet paysager départemental - Idem - 1993.
- Paysage et politique - Ph. ARNOLD - Saisons d'Alsace n° 125 - 1994.
- Chacun pour tous : le défi écologique - Michel BARNIER - Stock - 1990.
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