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La Jaune et La rouge 1994 :

L'ENVIRONNEMENT
LA QUALITÉ DE L'ENVIRONNEMENT, NOUVEL ENJEU POUR L'AGRICULTURE


Jean de MONTGOLFIER (64),
chef du Département Environnement de l'ENGEES*
* École nationale du Génie de l'Eau et de l'Environnement de Strasbourg

L'agriculture et, plus largement, le monde rural sont en profonde mutation, c'est un lieu commun de l'affirmer, et, dans cette mutation, les préoccupations lices à l'environnement occupent une place de plus en plus grande. Au-delà de ces constatations, cet article propose quelques réflexions sur les rapports entre agriculture et environnement dans une perspective d'évolution à long terme, en prenant deux risques: celui d'une simplification outrageuse de la complexité et de la diversité du passé et du présent, et celui d'une prospective aventureuse.

 

Hier


Depuis son invention au néolithique, l'agriculture a connu de nombreux bouleversements. Sans remonter à l'installation des villes gallo-romaines ou aux défrichements du Haut Moyen-Age, prenons comme modèle de référence l'agriculture "classique" qui s'est développée depuis la première révolution agricole, à la fin du XVIIIe siècle, et qui a duré jusque vers 1950.

Celle-ci se caractérisait notamment par une intégration en général très poussée des productions animales et végétales, une autoconsommation importante, une gestion parcimonieuse de toutes les ressources offertes par le territoire, une forte présence, aux côtés de l'agriculture, de l'artisanat et du commerce rural.

Encore que certaines régions fussent déjà très marquées par la spécialisation de leurs productions, c'est cette agriculture "classique" qui a façonné les paysages ruraux français, avec toute leur richesse et toute leur diversité, correspondant à une adaptation très fine des méthodes de culture et d'élevage aux caractéristiques locales.

Les problèmes d'environnement n'étaient jamais posés explicitement en tant que tels, mais, en fait, ils étaient constamment sous-jacents dans les pratiques très évoluées que les paysans mettaient en oeuvre pour gérer le sol, les eaux, favoriser les plantes et les animaux utiles, éliminer les "mauvaises herbes" et les "nuisibles".

Et la "gestion en bon père de famille" des paysans n'était-elle pas déjà un "développement durable" à l'échelle du patrimoine familial, et même souvent villageois ? Bien sûr, il ne faut pas tomber dans le travers d'idéaliser cette période, et il convient de se rappeler qu'elle correspondait aussi à un mode de vie rude, à un niveau de vie souvent très pauvre, et à un état sanitaire fréquemment fort déficient.

Cette agriculture classique a été bouleversée depuis plusieurs décennies par ce qu'on appelle la seconde révolution agricole, et ce mouvement s'est particulièrement accéléré depuis les années 1950. Il est lié à plusieurs facteurs:

* des facteurs économiques: dès le XIXe siècle les productions locales ont été concurrencées par celles d'autres régions plus productives, puis par celles importées. L'agriculture a donc du s'adapter ou disparaître. Dans un grand nombre de régions elle s'est remarquablement adaptée; dans quelques-unes, les plus défavorisées (Cévennes, Corse, Alpes du Sud...), elle a quasiment disparu.

* des facteurs techniques: les moteurs ont remplacé les animaux de trait, en fournissant une énergie bien plus considérable; les engrais artificiels ont remplacé fumiers et déchets en apportant des éléments fertilisants bien plus abondants; les pesticides, herbicides, produits vétérinaires ont remplacé les méthodes empiriques de lutte contre les ravageurs et les maladies bien plus efficacement; la sélection génétique poussée a développé des races végétales et animales bien plus productives.

* des facteurs politiques: cette évolution a été accompagnée par l'Etat, d'abord dans le cadre d'une politique nationale, puis d'une politique européenne.

 

Aujourd'hui


Où en est l'agriculture en France aujourd'hui ? Les problèmes économiques, sociaux et "environnementaux" qu'elle rencontre proviennent des transformations très profondes qu'elle a subies, et des succès remarquables qu'elle a remportés.

Le principal de ces succès est une progression tout à fait spectaculaire de la productivité, de l'ordre de 5 à 6 % en moyenne par an, sur plusieurs décennies, soit un doublement tous les douze à quinze ans. Ces progrès se sont manifestés d'abord dans le domaine des productions végétales, puis dans celui des productions animales, et ils continuent aujourd'hui. Ils ont permis une diminution très rapide de la population active agricole.

Au XIXe siècle, il y avait de l'ordre de vingt millions de personnes vivant directement de la terre; aujourd'hui il y a environ un million d'agriculteurs; on considère souvent qu'au début du siècle prochain environ 300 000 personnes suffiraient à assurer un volume de production égal à l'actuel.

En ce qui concerne les rendements (c'est-à-dire la production rapportée à l'hectare, tandis que la productivité concerne la production rapportée à l'unité de main-d'uvre) les chiffres sont moins élevés: de l'ordre de 2 % par an en moyenne, mais la tendance est tout aussi constante sur la longue durée. Tant que la demande excédait l'offre, les progrès des rendements ont permis de mieux la satisfaire.

Puis, à partir des années 1960, la progression de la demande intérieure s'est ralentie, et stagne aujourd'hui. Le relais a pu être pris par les exportations, qui ont beaucoup crû dans les années 1970 et 1980; mais à leur tour celles-ci ont atteint un plafond (qui est d'ailleurs jugé beaucoup trop élevé par nos partenaires américains du GATT...).

L'abandon des terres marginales, surtout dans les régions montagneuses ou méditerranéennes, a partiellement compensé l'augmentation des rendements dans les régions les plus productives. Mais, face à la stagnation de la demande intérieure et extérieure, l'Europe a dû se résigner à réformer profondément la PAC, en imposant des limitations soit à la production (comme les quotas laitiers), soit à la superficie cultivée (mise en jachère obligatoire d'une partie des terres labourables).

Outre ces problèmes économiques et sociaux, ces progrès de la productivité et des rendements ont eu aussi des effets très importants sur l'environnement.

Les pollutions diffuses pour les engrais et les pesticides constituent une question aujourd'hui très étudiée, sur laquelle cet article ne s'étendra pas. La grande attention qui leur est accordée depuis quelques années conduit à les combattre par des moyens de plus en plus appropriés: adaptation des doses d'engrais aux besoins réels des cultures; lutte optimisée contre les risques phytosanitaires; gestion des lisiers.

Bien que des difficultés importantes subsistent encore, on peut être assez optimiste quant à la limitation, à moyen terme, de ces pollutions diffuses d'origine agricole.

Une autre conséquence majeure de l'intensification concerne l'utilisation de l'espace et la structuration des paysages ruraux. Le changement d'échelle de ce paysage est considérable. L'agriculture paysanne pouvait se contenter de petites parcelles, d'autant plus que leur dispersion constituait souvent un atout, en permettant à l'agriculteur d'exploiter une palette de sols et de milieux aux potentialités différentes.

Au contraire l'agriculture moderne mécanisée a besoin de grandes parcelles, bien regroupées. Les anciens chemins sont trop étroits pour les machines; les haies et talus sont gênants.

Le remembrement est l'occasion de remodeler le paysage rural, en regroupant de multiples parcelles, parfois de quelques ares seulement, en un petit nombre de parcelles de plusieurs hectares; en redessinant le réseau viaire; en supprimant une bonne part des haies trop denses ou des arbres épars.

En réalité, il ne fait qu'entériner, brutalement, le passage de l'agriculture paysanne à l'agriculture intensive moderne. On commence à se préoccuper de remembrements "paysagers": mais jusqu'où peut-on aller dans la conservation d'éléments correspondant à un mode d'exploitation disparu ?

Outre cet effet de transformation d'échelle, l'agriculture moderne agit également dans le sens d'une banalisation des paysages. Beaucoup de régions tendent à se spécialiser dans les productions qui rapportent localement le plus fort revenu, et à abandonner les autres, allant jusqu'à créer des paysages de quasi-monoculture ("mer" de maïs) très différents de la campagne traditionnelle.

De multiples éléments de celle-ci (chemins, terrasses, petits ouvrages d'hydraulique, haies, murets, rangs de vigne) disparaissent car les agriculteurs, de moins en moins nombreux et de plus en plus productifs, n'ont plus le temps de les entretenir, le "coût d'opportunité" de leur temps de travail s'étant énormément accru. A l'inverse, dans les secteurs les moins productifs, on assiste au développement progressif de la friche, qui se transforme peu à peu, en quelques dizaines d'années, en forêt grâce à l'évolution végétale spontanée.

Quelles sont les conséquences de ces évolutions sur la biodiversité de la flore et de la faune ? La culture intensive sur de vastes parcelles en provoque une réduction drastique. Par contre, l'effet de l'abandon dans les zones de déprise agricole est plus nuancé: dans certains cas cas, l'arrêt du pâturage des prairies naturelles amène à une réduction de la biodiversité végétale.

Mais les friches sont souvent très riches, surtout en espèces animales. Malgré quelques problèmes locaux (incendies de forêt) qui peuvent être combattus par des moyens adéquats, la prétendue "désertification" est loin d'être une catastrophe écologique. Au contraire, elle correspond souvent à une "remontée biologique" et à une "maturation" des écosytèmes.

Au-delà des questions de pollution et de paysage, c'est le style et la qualité de la vie dans les régions rurales qui sont bouleversés. Si la "désertification" se produit effectivement dans certaines régions, c'est sur le plan humain, et non sur le plan écologique qu'elle a lieu.

Mais il ne faut pas oublier qu'aujourd'hui, dans une majorité de régions rurales, la population a recommencé à croître, et que la population active agricole ne forme plus qu'une petite fraction de la population totale. C'est un changement majeur par rapport à la société "paysanne".

Demain


Afin de mieux cerner quels peuvent être à l'avenir les enjeux de l'environnement pour l'agriculture, risquons-nous à proposer deux scénarios: un scénario tendanciel de différentiation forte des espaces ruraux, et un scénario alternatif convivial d'intégration de leurs fonctions multiples.

Dans le premier de ces scénarios, on suppose que les tendances à l'accroissement des rendements et à la spécialisation des productions se poursuivent. L'espace agricole se "dualise" de plus en plus. Les productions végétales et animales se concentrent alors sur des secteurs ou des régions de plus en plus intensifiés et font appel à des techniques toujours plus sophistiquées, intégrant largement la robotique, les systèmes experts, le génie génétique...

Les agriculteurs, en nombre fort réduit, sont à la fois des entrepreneurs dynamiques et des techniciens aux compétences étendues. Le rôle qui leur est reconnu par la société consiste essentiellement à produire à des prix compétitifs des matières premières pour les industries agro-alimentaires, en respectant des normes sanitaires très strictes, et en réduisant le plus possible les pollutions.

A l'opposé, les espaces les moins productifs sont délaissés par les activités agricoles; soit ils passent par les différentes étapes de la reconquête végétale spontanée: friches postculturales, friches arbustives, forêts pionnières, forêts matures; soit ils sont dévolus à des activités particulières: habitat "au vert", zones de loisirs ou de sport, domaines de chasse...

Ces différents espaces sont entretenus par des entreprises spécialisées (de débroussaillement, de parcs et jardins...) distinctes des entreprises agricoles. Le paysage rural traditionnel ancien n'est plus maintenu que dans des écomusées plus ou moins vastes, ou autour de zones résidentielles de très haut standing.

Les espaces forestiers eux-mêmes sont "dualisés": d'un côté des "forêts" vouées à la production de la matière première "bois", avec des techniques très intensives; de l'autre des "friches forestières" où l'exploitation du bois ne suffit plus à couvrir les frais de la sylviculture: ces "friches" sont entretenues pour un coût minimum compatible avec l'ouverture au public (entretien des chemins, enlèvement des ordures, abattage des arbres dangereux).

Leur état de non-exploitation ne les empêche pas d'avoir souvent une grande valeur écologique et paysagère. Entre ces deux catégories, subsistent quelques forêts "haut de gamme" traitées à l'ancienne, et fournissant des bois de prix (type chênes de tranchage de Tronçais).

Dans le scénario alternatif convivial, au contraire, on suppose que les espaces ruraux ont conservé des fonctions multiples: ils sont à la fois lieux de production agricole, avec des techniques moins intensives, cadre agréable pour l'habitat des non-agriculteurs, supports d'une flore et d'une faune riches et diversifiées, occasions de loisirs proches de la nature.

Les agriculteurs, restés assez nombreux, jouent un rôle important dans l'entretien de ces espaces. A côté des agriculteurs à titre principal, de nombreux habitants ruraux, ayant leur profession dans des secteurs secondaires ou tertiaires, pratiquent aussi une agriculture marginale, voire de loisir, et jouent un rôle très important dans l'entretien de l'espace et des paysages. On est finalement assez proche des utopies écologistes qui ont fleuri depuis la fin des années 1960.

Quels sont les éléments nécessaires pour qu'une évolution dans ce sens puisse se dessiner ? Tout d'abord il faut une rémunération adéquate "effets externes positifs" c'est-à-dire des fonctions, autres que la production de matières premières agricoles, remplies par les agriculteurs. La commercialisation de produits fermiers, les diverses formes d'accueil à la ferme en sont un élément important.

Par ailleurs, les diverses mesures "agri-environnementales" de la PAC (rémunération de pratiques agricoles favorables à l'environnement) vont aussi dans ce sens, bien qu'elles restent encore assez limitées. Mais l'argent ne suffit pas: il faut aussi disposer de techniques "douces" intégrées, modernes et efficaces. Celles-ci sont souvent plus élaborées, et plus délicates à mettre en uvre, que les techniques "dures", car elles doivent s'adapter très finement aux conditions locales des milieux naturels.

Enfin il faut un consensus social fort pour construire un nouveau "pacte social" rural, qui sera non pas un retour à un passé définitivement disparu, mais la création de nouveaux rapports de gestion entre la société globale, le territoire qu'elle occupe, et les groupes sociaux qui agissent effectivement sur les territoires. Au plan des discours, beaucoup de choses ont changé depuis quelques années. Au plan des pratiques, les choses avancent moins vite.

Ces deux scénarios ne sont que des cas extrêmes, mais leur écart permet de mesurer l'ampleur des enjeux qui sont actuellement en cause dans les rapports entre agriculture et environnement.

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