| La Jaune et La rouge 1994 : L'ENVIRONNEMENT |
LES RISQUES NATURELS
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Noël 1993 : "Avalanches et inondations". "l'année catastrophe", voici à nouveau, après l'automne, les risques dits "naturels", à la une des quotidiens. La réalité, ce sont: des morts, peu nombreux, mais toujours trop nombreux, des coups de frein aux activités économiques atteintes, car implantées en zone à risques ou dépendantes de voies de communication endommagées, et des milliards de francs de dégâts, sans compter les milliers de foyers au mieux dérangés dans leur vie quotidienne.
E:n regard : l'impression de crises, maîtrisées par le corps social, et bien gérées par les responsables, y compris sur le plan médiatique.
Les lignes qui suivent se veulent modestement "impressionnistes", sans ambition d'exhaustivité. L'auteur souhaite seulement faire partager quelques approches, concernant les "risques naturels majeurs", d'ailleurs de plus en plus souvent admises.
Les risques naturels majeurs: trois définitions
Notre pays, au moins dans sa dimension métropolitaine, est modérément exposé aux "risques naturels", comparé à certaines autres régions du monde. Ces risques sont pourtant tous présents - ou presque (1) . Avant de les énumérer, il convient de préciser le vocabulaire - et le champ de notre propos.I - On distingue classiquement l'aléa et, la vulnérabilité dont la rencontre constitue le risque : l'aléa est le phénomène d'origine naturelle (ou "assimilée"), sans lequel il n'y a pas de risque : l'avalanche, la congère, pour la neige, l'inondation, ou la crue torrentielle, pour l'eau..., par exemple: ces phénomènes obéissent à des lois physiques et statistiques, et ont une incidence spatiale; la vulnérabilité caractérise, elle, les enjeux socio-économiques - les personnes et les biens - occupant le sol.
L'aléa se produisant sur un espace vulnérable génère le risque.
2 - On ne traitera ici que des risques naturels majeurs d'occurrence brutale, en mettant l'accent sur les risques d'origine climatique :
* "naturels" indique la source de l'aléa, qui peut être - de plus en plus souvent d'ailleurs - aggravé par l'action de l'homme: aujourd'hui, omniprésente dans la nature, son action peut en exacerber les manifestations: le skieur qui déclenche une avalanche, le berger -ou le malveillant, qui allume un incendie de forêts...
* "d'occurrence brutale", élimine les risques dont la manifestation est progressive - et le plus souvent diffuse - alors que les effets peuvent en être terribles : la sécheresse par exemple, ou les atteintes à la santé des forêts, ou l'engravement des grands réservoirs...
* enfin "majeurs" veut dire graves dans leurs conséquences collectives; ils impliquent donc une réponse de société. Ils peuvent être en particulier ''mortels''. Ils sont - on l'espère - peu fréquents.
On retient ainsi les risques liés à la neige et à l'eau, les mouvements de terrain, les chutes de blocs, les écroulements de falaises, les incendies de forêts; le tableau joint donne quelques indications sur l'impact en France, de certains d'entre eux.
Les exemples qui suivent ne traitent ni des séismes, ni des volcans.
3 - La chaîne de traitement du risque, distingue classiquement :
* sa définition
- connaissance de l'aléa, (grandeur, fréquence, incidence spatiale),
- connaissance des enjeux socio-économiques (nature, contraintes de localisation) qui permet de le cartographier.
* les techniques de prévention et de protection, qui vont de l'abstention aux aménagements de génie civil ou de génie biologique.
* sa gestion, reposant sur les dispositifs de prévention (y compris information/formation), d'alerte et de secours.
La cohérence des trois composantes "définition/aménagement/ gestion", est l'objectif vers lequel doit tendre le dispositif public. Il est nécessairement complexe, car il concerne des phénomènes physiques - assez immuables - et des acteurs nombreux - usagers, décideurs publics - élus et administrations - experts et techniciens, assureurs - qui interviennent avec des logiques différentes à des moments divers -pour des durées variables, et dont peu sont présents tout au long de la chaîne. C'est ce constat qui conduit à aborder maintenant la "perception du risque" par ces acteurs, avant sa réalité physique.
L'évolution de la perception des risques: trois tendances
Les risques naturels majeurs ne sont que l'un des thèmes de la riche histoire des rapports de l'homme à la nature: on conçoit donc que leur perception soit très évolutive.Ils furent d'abord manifestation divine - sans remonter au Déluge ! - ou maléfique: les cloches de Savoie sonnaient encore au XIXe siècle pour écarter les esprits mauvais qui déclenchaient les avalanches. Ils furent en même temps enjeux techniques et objet de maîtrise, avec déjà deux approches concurrentes et complémentaires: l'une de protection "immédiate" (les digues des fleuves), l'autre de gestion du territoire à long terme (la politique de restauration des terrains en montagne a concerné plus de 500 000 hectares). Le contexte était encore très rural, et la connaissance du risque présente dans les esprits.
Les développements des "trente glorieuses" se sont faits à la fois dans une ambiance de plus en plus "urbaine", déracinée et mobile, où la mémoire des risques s'est effacée, et où les populations notamment touristiques sont facilement inconscientes, et dans une explosion des sciences et techniques, rendant crédible, au moins en apparence, la conquête de nouveaux espaces - autrefois vierges, parce que inhospitaliers (la haute montagne, les champs d'inondation).
On peut constater aujourd'hui, "trois retours sur nous-mêmes".
1 - Les usagers, du fait notamment du mouvement écologiste, acceptent de moins en moins l'argument de la fatalité; ils souhaitent à la fois comprendre, et profiter d'une sécurité maximale, sans toujours en connaître d'ailleurs les conditions et le prix.
2 - Les décideurs publics, élus et administrations, éprouvent le besoin dans un contexte récemment décentralisé, de faire le bilan des procédures de contrôle actuelles, et de clarifier les responsabilités.
3 - Les experts et techniciens, intervenant aux divers stades de la décision d'aménager, voire de gestion des crises, souhaitent un dialogue plus clair avec les décideurs, sur les performances, les conditions d'utilisation, les limites de leurs outils.
Bref, la sensibilité dans la prise en compte des risques - à cause, il faut le dire, d'accidents récents - et grâce, il faut le dire aussi, à l'action des pouvoirs publics, des médias - permet aujourd'hui des évolutions, non crédibles il y a encore quelques années.
Voici à titre d'exemple quelques "pistes" qui pourraient contribuer à améliorer la prise en compte du risque dans les aménagements.
Notre dispositif législatif et réglementaire repose largement sur les "zonages" de territoire dont les événements actuels montrent les limites. Le Commissariat général au Plan vient de mettre en place une instance d'évaluation de la politique publique de prévention des risques naturels et qui abordera ce type de questions.
En France, c'est à l'Etat de dire le risque; or si l'aléa se constate, le risque se négocie, et le développement d'outils de négociation entre partenaires, élus, administrations et professionnels s'avère nécessaire. Deux exemples de ce qui pourrait être fait:
* le premier concerne les avalanches, et la sécurité dans les stations de montagne, pour lesquelles pourrait être testée une démarche "d'audit sécurité" et de "démarche qualité", menée par les professionnels de la neige, avec les élus et l'administration et les établissements de recherche spécialisée; voire des représentants des utilisateurs. Cette approche, mérite d'être tentée, compte tenu de la parenté du produit "neige" avec les produits industriels.
* le second s'applique au traitement du risque d'inondation selon une méthode actuellement testée pour les bassins versants de moyenne dimension (quelques centaines de km2): il s'agit de fournir aux décideurs un moyen "aisément utilisable" de simulation du comportement de l'ensemble d'un bassin versant selon les événement hydrologiques, - et des conséquences de divers modes d'aménagement; cette méthode, dite "inondabilité" (exemple du BV2 de la Bourbre en Isère), repose sur les principes suivants:
- appréciation simultanée sur l'ensemble d'un bassin versant des conséquences d'une crue et de sa propagation,
- définition collective d'un niveau de risque acceptable, et de protection souhaitée pour chaque parcelle du lit majeur de la rivière,
- visualisation cartographique (par système d'information géographique, et modèle numérique de terrain) du niveau de protection réalisée par tel ou tel aménagement au regard des objectifs collectivement définis.
Une telle démarche considère le risque, non plus comme un inconvénient dont il faut se débarrasser au plus vite, mais comme un événement qu'il faut gérer collectivement au mieux.
Ici trouve place la notion de laminage hydrologique qui cherche à stocker de façon diffuse sur le territoire, les eaux en excédent.
Il est clair qu'une approche socio-économique - on n'a d'ailleurs par abordé ici les problèmes des coûts des catastrophes - quelle qu'en soit la méthode, suppose une bonne localisation du risque (cartographie déjà évoquée) et que celle-ci doit s'appuyer sur une bonne connaissance de l'aléa. C'est ce que nous allons aborder maintenant.
La connaissance des phénomènes et la cartographie
La connaissance de l'aléa résulte d'abord d'une démarche de collecte et de traitement de données. Elles font appel aux sources les plus diverses permettant de reconstituer la "mémoire des Risques" qui se perd si facilement: l'oubli des catastrophes s'il aide à vivre, ne permet guère de se préparer ou d'éviter la suivante.Documents anciens bien sûr, tels que les archives du service de la Restauration des terrains en
montagne, les vieux cadastres - le cadastre sarde par exemple pour la Savoie - mais surtout maintenant les réseaux de mesures climatiques et hydrologiques, (Météo, EDF, DIREN (3)...), le réseau de Bassins versants représentatifs expérimentaux, (BVRE) organisé au niveau international (réseau Friend AMHY).
La mise en place et la gestion de ces réseaux sont coûteuses et leur prise en charge sur une longue durée toujours problématique. Ceci explique sans doute pour une part le cloisonnement relatif des offreurs de données entre eux, et des relations, parfois difficiles, avec les utilisateurs.
Ces données contribuent au calage de modèles de toute nature: physique, numérique, symbolique qui s'efforcent de représenter les phénomènes; le Centre universitaire et scientifique de Grenoble, dans le cadre d'un pôle "Risques naturels" significatif, dispose à cet égard d'équipes et d'installations spécialisées importantes (plateforme torrentielle au laboratoire hydraulique de France; soufflerie diphasique...). Parmi les modèles, citons le système expert utilisant la technique de l'intelligence artificielle, pour la modélisation de fonctionnement des bassins avalancheux.
Ces modèles se développent maintenant de façon transversale à divers phénomènes (mouvements gravitaires rapides, vent et neige, vent et feu) ou de façon à représenter les effets du cumul de ces phénomènes sur un même site (débits liquides et érosion torrentielle, par exemple).
Mais les données de terrain servent d'abord, bien entendu, à la localisation des aléas, et donc à leur cartographie. Un exemple est celui de la carte de localisation probable des avalanches, réalisée à partir de 1970, sur fonds IGN, sur plus de 600 000 hectares et dont une deuxième génération est en cours de mise en uvre, elle pourra donner lieu à une mise à jour annuelle si nécessaire.
Ces documents cartographiques provoquent de multiples questions; une typologie des cartographies utiles paraît bien nécessaire: à partir de l'analyse des besoins de chaque utilisateur, il s'agirait de définir le produit le mieux adapté, en termes d'échelles, de mode de représentation, de périodicité de mise à jour, de support.
On conçoit en effet que le document approprié diffère selon qu'il s'agit d'un document de "dégrossissage", de repérage de zones à risques à l'échelle de plusieurs départements, d'un document utilisé pour la gestion de l'espace agricole ou forestier. d'un document utilisé pour le zonage réglementaire à échelle fine, ou pour la gestion de crises.
Deux directions de travail paraissent utiles: le traitement des questions liées au changement d'échelle d'une part et la cartographie multirisques d'autre part. Cette dernière notion, encore peu opérationnelle, soulève maints problèmes: comment, par exemple, utiliser les résultats des travaux de modélisation pour les intégrer dans la cartographie et disposer de "cartes interactives", représentant les conséquences d'aléas de diverses fréquences.
L aléa, puis le risque une fois localisé et évalué, à l'aide des outils brièvement décrits précédemment, il reste l'essentiel c'est-à-dire à mettre en uvre les techniques de prévention et de protection adaptées. C'est d'ailleurs une obligation légale (loi n° 82 600 du 13 juillet 1982 déjà citée).
La gestion de l'espace en fonction du risque
Les techniques de prévention et de protection - outre l'abstention - font largement appel au génie civil: ouvrages écrêteurs de crues, digues, seuils torrentiels, ouvrages paravalanches ou pare-congères, ils sont bien entendu essentiels, et indispensables lorsqu'il faut traiter un "risque mortel".On a choisi ici d'évoquer en quelques lignes un mode de prévention complémentaire bien nécessaire, celui que permet une bonne gestion de l'espace, dans son rôle de prévention contre les risques.
Les exemples sont nombreux:
I - On a déjà cité celui des champs d'inondation, qu'il s'agit moins de réduire - on en voit les effets - que de gérer de façon solidaire au niveau d'un bassin versant.
2 - On se souvient de l'effort considérable de gestion sylvopastorale de l'Etat au siècle dernier, dans le Sud-Est de notre pays: aujourd'hui les centaines de milliers d'hectares de pins noirs d'Autriche qui ont, depuis, tenu le sol, arrivent à maturité, leur valeur économique est faible, les enjeux qu'ils protégeaient se sont déplacés vers l'aval : les risques sur le bassin de la Durance, sont de nos jours autant dans la basse vallée et au débouché à l'étang de Berre, que dans le haut bassin.
Il faut renouveler cette protection végétale en l'adaptant : on a mesuré avec précision son efficacité sur de petits territoires (BURE de DRAIX dans les Alpes du Sud) : par rapport au sol nu des marnes noires, le boisement réduit les pointes de crues d'un facteur variant de 3 à 10 et les volumes ruisselés d'un facteur de 3 à 5, en réduisant quasi à néant les transports solides, si dévastateurs.
Les techniques de renouvellement - par végétations herbacées, buissonnantes ou arbustives -se renouvellent elles aussi (utilisation de plantes natives, amélioration des substrats...). Un groupement d'intérêt scientifique regroupant un établissement de recherche, un parc national, des agriculteurs, une compagnie d'aménagement. une société privée, travaille dans les Alpes du Sud, à la mise au point des "filières" les mieux adaptées. (GIS "semences").
3 - Un troisième exemple est celui des incendies de forêts, où le couvert végétal non géré devient à son tour facteur de risques. On connaît le coût du dispositif de surveillance et d'intervention, par la collectivité -plus d'un milliard de francs par an, pour les 15 départements du Sud-Est.
Notre collègue Jean de Montgolfier avait développé, il y a quelques années, l'hypothèse d'une gestion patrimoniale de ces territoires, par implantation ou réimplantation d'exploitations agricoles et de troupeaux, pour l'entretien de "coupures stratégiques"; cette direction n'est pas utopique, elle est reprise actuellement.
Au terme de ce survol, constatons qu'il se constitue chez nous une véritable "économie du risque naturel", avec son réseau d'établissements publics de recherche ou d'études (Cemagref, BRGM (4), LCPC (5), CETE (6) ...), ses entreprises de mises en oeuvre, son administration. Les enjeux nationaux et internationaux (Décennie des risques naturels de l'ONU) le méritent.
Souhaitons que cette prise en compte s'appuie sur une véritable "culture des risques" et "culture des paysages" qui existaient autrefois, et qui doivent renaître en s'appuyant sur les actions, d'éducation et d'information (7), sur une bonne maîtrise des outils scientifique et technique, qui peuvent aussi recommander l'abstention, et une gestion près du terrain, aux échelles de territoire adaptées.
Cette "réappropriation" d'une culture du risque est le meilleur garant de l'efficacité des moyens techniques mis en oeuvre.
Sources: notamment à partir des publications de C. BRUGNOT, JP. FEUVRIER, B. CHASTAN et de leurs équipes.
(1) - Cf. tableau synoptique in fine. Retour >>>Carte d'inondabilité du bassin versant de la Bourbre, extrait.
Source CEMAGREF
(2) - Bassin versant. Retour >>>
(3) - Directions régionales de l'environnement. Retour >>>
(4) - Bureau des recherches géologiques et minières. Retour >>>
(5) - Laboratoire central des Ponts et Chaussées. Retour >>>
(6) - Centre d'études et de travaux d'équipement. Retour >>>
(7) - Citons à cet égard l'excellente exposition "Qu'est-ce qu'on risque" présentée à la Cité des sciences de la Villette en 1992, et qui dort actuellement dans des cartons faute de moyens pour organiser la présentation initialement prévue dans différentes villes. Retour >>>
TABLEAU SYNOPTIQUE
Nature du risque Territoire concerné Dépenses et/ou dommages annuels estimés Exemples
d'événements récentsFeux de forêts Sud-Est et Sud-Ouest
Tendance dans les zones de déprise
Plus de 4 millions d'hectares concernés
Budget de l'Etat annuel de prévention et prévision : environ 1 milliard de francs
1.000 F/an/ha en "zone rouge"
En 1989: 77 000 ha parcourus dont les deux tiers en zone méditerranéenne. Inondations 9 500 communes
2 millions de personnes (941 communes prioritaires pour le zonage)
Coût annuel moyen: 1,5 milliard de francs de dommages dont 2/3 direct Nîmes 1988 : 9 morts, 6,5 milliards de dépenses dont 4 de réparation automne-hiver 1993 Laves torrentielles
Ecroulements et chutes de blocs
Environ 4 500 communes pour tous les mouvements de terrain (433 communes prioritaires pour le zonage) 300 à 500 MF de dégâts par an Coulée boueuse du Plateau d'Assy (72 morts en 1970)
Laves torrentielles de
Bourg-Saint-Maurice
(1981 50 MF) et de l'été 1987 (Le Grand Bornand, 29 morts)Avalanches 580 communes (98 communes prioritaires) De 1982 à 1986, 19 communes sinistrées.
Coût moyen des dégâts par événement: 1,3 MF.
30 morts/an en moyenne
1970 : UCPA Val-d'lsère, 35 morts
1981: une centaine de bâtiments détruits, 2 morts
1985 :45 morts dans l'année
1990: blocage des routes de Tarentaise.
Source DRM - Information préventive 1990 actualisée.
p.m : risques sismiques 5 900 communes, volcaniques 40 communes (Outre-Mer).
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