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La Jaune et La rouge 1994 :

L'ENVIRONNEMENT
L'ENVIRONNEMENT DANS L'ENSEIGNEMENT À L'X


Michel CAMUS (55),
directeur de l'Enseignement et de la Recherche
à l'Ecole Polytechnique

L'actualité nous donne un peu plus chaque jour la conviction que la protection de l'environnement est un des enjeux majeurs de notre Société en cette fin du XXè siècle. Cette protection est l'affaire de tous mais elle concerne plus particulièrement les ingénieurs et cadres. D'abord parce qu'en tant que citoyens responsables occupant dans la Société une position privilégiée, ils doivent afficher vis-à-vis des problèmes que cela pose une attitude raisonnée qui échappe aux influences passionnelles et qui doit être exemplaire.

Ensuite parce que, quelles que soient leurs fonctions, leurs décisions risqueront d'avoir des conséquences sur l'environnement et qu'ils auront impérativement à en tenir compte. Enfin parce que certains d'entre eux se verront même proposer de nouveaux métiers liés à la protection de l'environnement.

Il faut donc les y préparer dès leur formation initiale.

A cet égard, les polytechniciens sont certainement dans une situation privilégiée. En effet, leur formation de base de haut niveau pluridisciplinaire leur donne l'ensemble des compétences et des connaissances qui devraient leur permettre, le moment venu, de faire face aux problèmes d'environnement. En premier lieu, parce que ces problèmes sont généralement complexes: leur appréhension nécessite de grandes facultés d'analyse et leur solution un bon esprit de synthèse, qualités généralement reconnues chez les polytechniciens.

D'autre part, les disciplines de base qui sont enseignées à l'Ecole se retrouvent toutes, à des titres et à des degrés divers, dans les questions d'environnement : c'est le cas bien évidemment pour la chimie et la biologie, mais cela est également vrai pour la physique et la mécanique (notamment la mécanique des fluides) pour les mathématiques (problèmes de modélisation) et - aussi - pour l'économie.

Faut-il donc ajouter à ces disciplines un enseignement spécifiquement consacré à l'environnement qui serait dispensé à tous les élèves ?

Cela est malheureusement extrêmement difficile car les espaces réservés aux enseignements de tronc commun (suivis de manière identique par tous les élèves) sont déjà complètement remplis, à la limite même du raisonnable, par les disciplines de base qui constituent le fondement de la formation polytechnicienne et qui en font en grande partie la richesse et la spécificité.

A moins d'introduire de profondes modifications dans l'architecture du cursus (ce qui deviendra peut-être possible dans le cadre des orientations du schéma directeur de l'Ecole) il n'est donc pas envisageable aujourd'hui de proposer à tous les élèves un enseignement sur l'environnement qui serait même réduit à une simple sensibilisation.

Pour autant, l'environnement n'est pas totalement absent dans l'enseignement à l'X : il figure en bonne place dans les séminaires d'humanités et sciences sociales proposés de manière élective aux élèves de 1ère année. Il est également le thème de stages d'option scientifique, stages d'environ 3 mois pendant lesquels chaque élève effectue, à la fin de sa scolarité, un travail personnel donnant lieu à la rédaction d'un mémoire et à sa soutenance (sorte de microthèse).

Pour présenter l'esprit et le contenu du séminaire "L'homme et son environnement" proposé aux élèves de 1ère année, le mieux est de reproduire ici le texte de présentation rédigé par son responsable, Jérôme Giraudat :

Dans le passé les catastrophes étaient naturelles, ressenties comme des fatalités, imposées par le destin. Aujourd'hui, elles semblent souvent avoir été favorisées par les modifications rapides du milieu naturel sous l'emprise de l'homme. Ainsi, le rapport de l'homme à la nature, longtemps discuté par les philosophes, n'est plus aujourd'hui uniquement affaire d'intellectuels. C'est devenu un problème de société. La nécessité d'une véritable politique de gestion de l'environnement s'est récemment imposée.

En l'absence d'une réflexion approfondie basée sur une connaissance exacte des phénomènes mis en jeu, l'accélération des processus, l'exacerbation de la compétition économique, les préoccupations immédiates peuvent conduire à des décisions contraires à une gestion raisonnée de l'environnement. Cette réflexion doit fournir une vision lucide, globale et à long terme permettant la pérennité de décisions, dont les conséquences bénéfiques ne seront sensibles que pour les générations futures. A l'inverse, des erreurs d'appréciation peuvent provoquer des dommages irréversibles, parfois planétaires.

La perception scientifique, sociale, politique de la question de l'environnement s'accompagne le plus souvent d'une volonté de contrôler ou d'améliorer l'interrelation homme-nature. Cependant les objets et les problématiques scientifiques sont parfois difficiles à identifier ou à cerner. La nécessité d'intégrer les multiples aspects de l'activité humaine rend la recherche sur l'environnement par essence interdisciplinaire. Celle-ci n'est ni le lieu de discours flous, ni la simple juxtaposition de démarches isolées. Elle est en prise directe avec les réalités et les contraintes économiques et sociales.

Les actions qui en résultent prennent le plus souvent la forme de politique de gestion des ressources et des déchets, d'innovations, technologiques ou sociales, d'une volonté organisée de modifier les comportements. Elles exigent une collecte précise de l'information nécessaire et l'élaboration de processus décisionnels éventuellement aidés par des modélisations théoriques. Ainsi, cette réflexion sur l'environnement doit contribuer à la définition d'un projet de société conduisant à un développement durable et garantissant une équité entre les générations et les sociétés humaines.

L'enseignement du séminaire comporte une douzaine de séances de deux heures. Chacune se décompose en un exposé d'une heure environ, donné par le conférencier invité, précédé d'une présentation orale par un binôme d'élèves.

Ainsi, chaque élève inscrit au séminaire est-il invité à préparer; sous la direction de l'enseignant responsable et si possible, en relation avec le conférencier, un court exposé traitant d'un sujet complémentaire de celui abordé par le conférencier: On attend de l'élève qu'il démontre sa capacité à transmettre oralement un message scientifique et technique, construit sur la base d'une recherche bibliographique rigoureuse.

Sujets traités :

* Environnement: question et perspectives pour la recherche.

* Le changement total.

* Le cycle de l'azote.

* La gestion mondiale des ressources vivantes.

* Les produits de la protection des plantes: risques et bénéf ces.

* Le risque radioactif:

* Cancer et environnement culturel. - Médecine et environnement tropical.

* L'eau !

* Les réactions de la population face aux problèmes de l'environnement.

* Télédétection de la couverture végétale.

* Influence de l'homme sur les écosystèmes.

S'agissant des stages d'option scientifique, voici quelques-uns des sujets proposés en 1993 et ayant pour thème l'environnement:

* Fiscalité et effet de serre.

* Economie de la décharge et valorisation des déchets.

* Analyse et modélisation de l'impact croisé de deux volets de la politique environnementale sur la filière de post-consommation: le cas de l'industrie du ciment.

* Influence de facteurs écosystèmiques sur la charge en épibiontes du zooplancton du lac de Créteil.

* Morphologie des plantes. Importance de corrélations dans l'environnement pour la sélection.

* Etude de la dégradation d'un écosystème.

Les élèves ayant choisi ces sujets ont effectué un travail de très grande qualité à tel point que deux d'entre eux ont été récompensés par l'attribution d'un prix d'option.

L'un d'eux mérite d'être plus particulièrement signalé: le sujet de son stage, effectué au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) était "Le stockage et la libération du carbone par les milieux naturels : le cas des écosystèmes forestiers tropicaux".

Il a fait une étude tellement intéressante que le CIRAD lui a demandé de la poursuivre au-delà de la fin de sa scolarité à l'X.

On voit ainsi que si l'environnement occupe dans l'enseignement à l'X une place encore modeste, il donne lieu à des travaux de grande qualité. Il convient par ailleurs d'ajouter que la formation des élèves ne se borne pas aux seules activités inscrites au programme d'enseignement. D'autres éléments peuvent la compléter tels que:

* le stage de contacts humains (un mois en début de 2e année) pendant lequel les élèves sont immergés dans une entreprise où ils se voient confier une tâche d'exécution et qui permet à bon nombre d'entre eux de découvrir sur le terrain les problèmes d'environnement ;

* les conférences dites de formation générale, qui figurent dans l'emploi du temps et qui sont prononcées par des personnalités de grand renom. Ces conférences sont consacrées aux grands problèmes de notre temps et certaines peuvent l'être à l'environnement. C'est ainsi qu'une conférence sur ce thème, prononcée par Jean-René Fourtou, a été proposée au mois de novembre dernier, aux élèves des deux promotions présentes à l'Ecole ;

* la fréquentation de certains laboratoires de l'Ecole dont les activités sont plus ou moins lices à divers aspects de l'environnement (par exemple, les laboratoires de météorologie dynamique, de chimie, de biologie, d'économétrie).

Il faut enfin signaler que les élèves peuvent consacrer une partie de leur temps (et généralement ils ne s'en privent pas, fort heureusement !) à des activités libres périscolaires organisées au sein des "binets". C'est ainsi que, sous l'impulsion et avec la collaboration de quelques jeunes anciens, des élèves viennent de créer un nouveau binet sous la forme d'une association Objectif environnement dont la première manifestation a été d'organiser à l'Ecole, les 22 et 23 novembre, un colloque Science et environnement.

Ce colloque ouvert à tous les élèves, a attiré également de nombreuses personnes extérieures. Il a eu un grand succès et sera certainement reconduit annuellement. Cette initiative tout à fait intéressante méritait d'être saluée: elle est le signe de l'intérêt que les élèves commencent à porter à l'environnement et il faut espérer qu'elle sera suivie d'autres actions de sensibilisations qui doivent être encouragées.

Telle est la place occupée par l'environnement dans l'enseignement à l'X. Comme il a été dit, elle est encore modeste et certains penseront qu'elle est insuffisante: qu'ils veuillent bien considérer que la scolarité à l'Ecole est très courte, qu'il y a de plus en plus de choses à apprendre et que la direction est chaque jour l'objet de demandes ou de recommandations provenant notamment d'anciens élèves qui proposent d'ajouter de nouveaux enseignements tous aussi indispensables les uns que les autres.

Il faut donc faire des choix en tenant compte de ce que les deux années passées à l'X ne sont qu'un maillon dans la formation des polytechniciens et qu'elles doivent impérativement être complétées: les choix qui sont faits sont en faveur d'une solide formation générale qui est un élément constitutif de l'identité polytechnicienne.

Je pense avoir montré que, malgré cela, l'environnement est bien présent à l'Ecole polytechnique.

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