SOMMAIRE

Editorial
Jean Marc Jancovici (81),, Président de X-Environnement

Changement Climatique, pétrole et gaz : les mêmes échéances
P.R. Bauquis, H. Le Treut, B. Rogeaux

Démographie et environnement : vers une régulation planétaire ?
H. Domenach, Démographe et Directeur de recherches à l'Institut de Recherches pour le Développement (I.R.D.)

L’économie du prochain siècle, ou l’inversion des raretés
Dominique Dron, professeur à l’Ecole des Mines de Paris, Hervé Juvin, président d’Eurogroup Institute

Croissance et environnement en Chine : un arbitrage difficile
Jie He, Département d’économie et GREDI, Faculté d’administration, Université de Sherbrooke, Québec, Canada

Au-delà du PIB, quelles mesures alternatives ?
Jean Gadrey, Professeur à l’Université Lille 1

Pourquoi sommes-nous devenus écocides ?
Dominique Bourg, Univsersité de Lausanne

Peut-on dissocier croissance matérielle, progrès et besoin de sens ?
Patrick Viveret

La dématérialisation de l’économie : mythes et réalités
J.M. Jancovici, Président de X-Environnement

Est-ce qu’il y aura un après pétrole ?
T. Gaudin

Quels leviers pour gérer les biens publics
Patrick Criqui, Membre du Comité de Veille Ecologique de la Fondation Nicolas Hulot

Conclusions : quels défis pour l’ingénieur
Thierry Chambolle


 

Éditorial

Jean Marc Jancovici (81), Président de X-Environnement

Il aura finalement fallu 35 ans pour que la question fondamentale posée par le rapport Meadows (souvent appelé « rapport du Club de Rome ») revienne au centre du débat politique dans notre pays. Avec le recul du temps, il est évident que ce travail a fait - et continue à faire - l’objet de multiples contresens, il est vrai favorisés en France par un choix particulièrement malheureux pour la traduction du titre.(1) En effet, que se demandaient les auteurs de ce travail ? Tout simplement si la « croissance économique durable » était possible : qui ne se pose la question aujourd’hui ?

La réponse de l’époque, fournie en pleines « Trente Glorieuses », avait assurément de quoi effrayer : l’étude affirmait que les flux physiques et l’économie ne seraient pas décorrélés assez rapidement pour éviter un effondrement économique massif au cours du 21è siècle, sous le double effet du manque de ressources et de l’excès de pollution, et la chute serait d’autant plus dure que la croissance préexistante aurait été forte. L’argument majeur était simple : dès lors que l’économie se nourrit de la dépréciation du capital naturel et non de ses seuls intérêts, ce qui est de plus en plus le cas, la dégradation cumulative du capital naturel résultant de la croissance économique en cours finira « un jour » par interdire autre chose qu’une décroissance structurelle de l’activité d’homo industrialis.

35 ans de progrès scientifiques et techniques n’ont hélas pas rendu cette crainte caduque, bien au contraire : les limites de la planète et les échéances étant de mieux en mieux cernées, la question du « découplage » est donc plus que jamais brûlante d’actualité. Le récent rapport Stern, par exemple, indique que faute d’organiser délibérément la baisse de nos émissions de CO2, le principal danger n’est pas de faire hurler les opposants à l’économie de marché, mais bien de faire imploser cette dernière.

Les temps redeviennent peut-être propices à un débat approfondi : le « Grenelle de l’environnement », que le gouvernement dev(r)ait (2) organiser dans quelques semaines, remet, finalement, le Club de Rome au goût du jour. Il s’agira de tracer les contours d’une « économie écologique », qui ne suppose pas une transgression des limites, tout en maintenant un relatif niveau de prospérité, au surplus transférable au reste de l’humanité qui le réclame légitimement. N’est-ce pas revenir dans la pratique sur la question des « limites de la croissance » ?

Pour susciter un maximum d’attention à cette question cruciale, nous avons reçu un renfort de talent : celui de Yann Arthus-Bertrand, qui nous a offert de quoi illustrer merveilleusement ce numéro, et que je remercie vivement pour avoir rendu possible cette première pour notre honorable revue. Et grâce soit aussi rendue à tous ceux qui ont permis la réalisation de ce numéro, bien sûr, soit en faisant la chasse à l’auteur, (3) soit en faisant partie de ces derniers, qui - oserais-je finir par un bon mot ? - n’ont pas ménagé leur peine pour essayer de nous en éviter plus tard. Merci infiniment à eux, et bonne lecture !

NOTES

1. Le titre anglais, « The limits to growth », a été traduit - on se demande bien pourquoi - en « Halte à la croissance ? » (qui au surplus est souvent cité en remplaçant le point d’interrogation par un point d’exclamation). Retour

2. Le choix de « devrait » ou « devait » va dépendre de la manière dont les choses se seront passées entre la rédaction de ce texte et sa parution ! Retour

3. Alain Grandjean (coordination), Marie-Véronique Gauduchon, Guillaume de Smedt, Benoit Leguet, Franck Le Gall, Jérôme Perrin. Retour

 

Changement Climatique, pétrole et gaz : les mêmes échéances

P.R. Bauquis, H. Le Treut, B. Rogeaux

Les données et les incertitudes du changement climatique

Le rôle possible des actions humaines sur le climat, via l’augmentation de l’effet de serre, est un thème ancien, que l’on fait souvent remonter aux anticipations du prix Nobel de Chimie Svante Arrhenius au début du 20eme siècle. Mais c’est en fait beaucoup plus tard, à partir de l’Année Géophysique Internationale en 1957, que les mesures systématiques du professeur Keeling vont fournir les preuves d’une augmentation réelle du niveau atmosphérique en dioxyde de carbone (CO2). Nous sommes alors dans une phase d’évolution extrêmement rapide des émissions de gaz à effet de serre : dans les années 50 les émissions de carbone sont de 2 milliards de tonnes (Mt) par an, contre 7 à 8 Mt aujourd’hui. En quelques décennies la teneur atmosphérique en CO2 va augmenter de plus de 30%. Le méthane, l’oxyde nitreux, l’ozone et certains fréons subissent aussi une évolution très rapide.

Cette perturbation survient à un moment très particulier de l’histoire de notre planète, après 5 à 10 000 ans d’un climat très stable, d’une stabilité inégalée au cours des 2 millions d’années de l’ère Quaternaire. Nos civilisations se sont en effet développées durant un âge interglaciaire particulièrement long, dont nous savons que les conditions astronomiques qui ont contribué à le mettre en place se poursuivront pendant plusieurs milliers d’années encore. Bien sûr cet équilibre préindustriel n’était pas parfait : le dernier millénaire est marqué par un réchauffement appelé « optimum médiéval », suivi du refroidissement dit du « petit âge de glace », certainement associé à des modifications de l’insolation. Mais ces fluctuations naturelles sont de l’ordre de quelques dixièmes de degré, en moyenne globale, alors que l’augmentation des gaz à effet de serre est susceptible de créer des perturbations beaucoup plus fortes, de plusieurs degrés, qui rappellent plutôt par leur amplitude les écarts de 5 à 6°C qui caractérisent la différence entre climats glaciaires et interglaciaires.

Ce processus de rupture très rapide et très récente d’un équilibre (ou quasi-équilibre) millénaire a des conséquences très importantes, que l’on ne peut comprendre sans détailler les facteurs d’inertie très nombreux qui existent dans les différentes composantes de notre environnement global. Le CO2 émis par les activités humaines, par exemple, est repris pour partie par les puits naturels que sont la végétation naturelle et les océans, mais la part restante (actuellement : la moitié environ) est susceptible de rester un siècle dans l’atmosphère. La durée de vie des autres gaz à effet de serre varie aussi de quelques années à quelques centaines d’années. Les émissions de la fin du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle sont donc encore bien présentes dans l’atmosphère, et elles sont susceptibles de continuer à agir sur le climat au cours des décennies à venir. La responsabilité des pays émetteurs, en premier lieu les pays occidentaux, est donc engagée à long terme.

Ceci est d’autant plus vrai que l’inertie liée à la durée de vie atmosphérique des gaz à effets de serre n’est pas seule en jeu : il s’y ajoute une inertie du système climatique lui-même, dont les différentes composantes vont réagir à des échelles de temps très variées au chauffage provoqué par l’effet de serre additionnel. L’atmosphère, une partie des surfaces continentales, ou encore la banquise qui recouvre l’Arctique ont une réaction très rapide, qui se manifeste par exemple par un cycle saisonnier très marqué, en réponse aux fluctuations d’ensoleillement. La vapeur d’eau atmosphérique, par exemple, agit comme un facteur d’amplification presque instantané des variations climatiques. L’océan, lui, se divise en deux parties. L’océan de surface, une couche de cinquante mètres de profondeur en moyenne, constitue le véritable thermostat de notre système climatique. Son temps de réaction est de quelques décennies, ce qui explique à la fois que, d’une part, les premiers symptômes clairement identifiables de la réponse climatique à l’augmentation brutale des gaz à effet de serre (qui commence dans les années 50) sont apparus tardivement, dans les années 90, mais aussi, d’autre part, que les mesures de réduction des gaz à effet de serre que nous prendrons, ne modifieront l’évolution des température de surface de la planète qu’avec un délai identique de quelques décennies. L’océan plus profond, les grands glaciers continentaux comme le Groenland, les écosystèmes complexes tels que les grands massifs forestiers, ont un temps de réaction encore plus lent, de l’ordre de quelques siècles. Le relèvement du niveau de la mer, que les modèles situent dans une fourchette de 20 à 50 cm en 2100, à laquelle il faut rajouter la part de fonte éventuelle du Groenland, encore impossible à chiffrer, n’est sans doute que marginalement modifiable à cette échelle de temps, parce qu’il est conditionné par des processus lents tels que la progression du réchauffement vers le fond des océans (qui provoque leur dilatation) ou par la fonte des grands glaciers de montagne – les mesures que nous devons prendre dès maintenant nous protégeront d’évolutions plus graves pendant les siècles prochains.

Les effets de seuil et les risques associés à la non-linéarité du système climatique

A ces inerties variées, le système climatique naturel ajoute une particularité dangereuse : c’est un système non-linéaire, susceptible d’évolution rapide au-delà de certains seuils. Cette part des évolutions climatiques est à la fois la plus difficile à appréhender scientifiquement, mais aussi potentiellement la plus riche de conséquences pour les écosystèmes naturels comme les sociétés humaines. C’est ainsi que la valeur approximative de 2°C de réchauffement global a été déterminée comme un seuil de danger au-delà duquel il est possible d’avoir des impacts devenant beaucoup plus forts sur la mortalité des écosystèmes, la stabilité des courants ou des calottes glaciaires. Il faut prendre ce seuil de 2°C comme une petite lampe rouge, un signal de danger qui s’allume pour dire que l’on entre dans un monde qui est très différent du nôtre, et dans lequel auront lieu des évolutions que nous ne sommes pas encore mesure d’anticiper de manière détaillée. L’examen scientifique attentif du début de changement climatique actuel est crucial si l’on pouvoir anticiper les évolutions plus importantes et plus rapides qui nous attendent dans le futur : fragilisation des zones côtières par une montée accélérée du niveau de la mer, modification rapide des aires géographiques adaptées à certains types de végétations ou d’animaux, y compris les insectes vecteurs de maladie, modification des fréquences d’événement extrêmes, qu’il s’agisse de cyclones plus intenses ou de sécheresses récurrentes …

Actuellement tous les scénarios d’émission envisagés par le GIEC nous conduisent au-delà de ce seuil de 2°C. Il ne faut donc pas stabiliser, mais bien réduire nos émissions de gaz à effet de serre, et le faire dès les premières décennies de ce siècle si l’on veut maintenir la part du réchauffement global à laquelle nous devrons de toute façon nous adapter en deçà d’un niveau que nous pourrons effectivement gérer.

 

La raréfaction des ressources en énergies fossiles : mythes et réalités

Le long chemin de la cacophonie vers la symphonie

Lorsqu’on écoute des spécialistes parler des ressources et des réserves de pétrole, de gaz naturel, mais aussi de charbon, il s’en dégage une impression de cacophonie. Comment des personnes ou organismes a priori compétents dans les diverses disciplines (géologie, économie), qui concourent a élaborer une vision sur les futures productions des diverses énergies fossiles, peuvent-ils à ce point diverger dans leurs opinions ? Peut-on espérer une certaine harmonisation de celles-ci, à défaut d’euphonie, et a quel horizon ?

Avec le changement climatique, la question pétrolière est pourtant une question essentielle pour nos sociétés : pourrions-nous gérer sans violence une éventuelle pénurie mal anticipée de cette ressource si difficile à remplacer qu’est le pétrole ?

Il est vrai que le contre-choc pétrolier qui s’est traduit dans les années 80 par une baisse de la demande mondiale, suivie d’un effondrement des cours du baril et des profits pétroliers, est resté comme un traumatisme majeur dans le monde du pétrole. Peut-on reprocher aux producteurs et aux dirigeants des compagnies pétrolières de chercher à protéger leur marché –et leurs profits- en repoussant dans leurs déclarations l’horizon des tensions pétrolières ?

Ainsi en 2006 les compagnies EXXON, BP, ENI, ont expliqué au plus haut niveau (CEO, directeur de la stratégie), ou affirmé par des campagnes médiatiques qu’il n’y avait pas de risque de rareté physique : « no sign of peak oil ». Ils ont été soutenus par la plupart des universitaires ou consultants s’intéressant à la question, comme le CERA, ainsi que par les grandes organisations internationales, Agence Internationale de l’Energie (AIE) en tête. Le fait que cet organisme, chargé d’éclairer les gouvernements des états de l’OCDE, ne dispose ni de géologues ni de producteurs pour éclairer sa lanterne sur ce sujet dont la compréhension passe par les géosciences laisse quelque peu inquiet.

Pourtant, nous commençons à voir se constituer sur la question une certaine harmonie, notamment parmi les acteurs français, comme Total et l’IFP, qui convergent maintenant autour d’un possible pic de production ou d’un « plateau en tôle ondulée » vers 2020 (+/- 5ans), à un niveau proche de 100 Mb/d (+/- 5 Mb/d), (1) soit 5 Milliards de tonnes par an. Ce point de vue est partagé par certains groupes américains comme Chevron Texaco. Est-ce que ce consensus local préfigure un accord plus large, dans lequel la symphonie des acteurs, au plan mondial cette fois, viendrait remplacer l’actuelle cacophonie ?

Il est vrai que la question du profil probable de la production pétrolière mondiale est complexe…

Un problème d’iceberg ou une simple question d’élasticité au prix ?

Pour les géoscientifiques, la question des futurs profils mondiaux de productions relève avant tout de leur discipline. Leur vision de cette question est qu’il s’agit d’un problème d’iceberg. La « partie visible » des réserves, ce qui est publié, ce sont les réserves prouvées, c’est-à-dire celles qui peuvent être produites au prix actuel avec les technologies actuelles. Malheureusement, ces réserves prouvées qui constituent la partie émergée et donc visible de l’iceberg, sont un mélange constamment variable de nouvelles découvertes et de réévaluations des réserves préexistantes. Ces réserves prouvées ne permettent pas de se faire une idée de la partie immergée que constituent les réserves possibles et probables et les découvertes a venir. La totalité de l’iceberg reflète le concept de réserves ultimes qui n’a malheureusement aucune existence statistique et ne peut être discuté qu’entre spécialistes. C’est pourtant le concept le plus utile pour tenter une approche de la détermination du Pic de la production pétrolière mondiale. Quand ? A quel niveau ? Et, implicitement, à quel prix du brut ?
A défaut de pouvoir utiliser l’approche des réserves ultimes, il reste aux analystes de la question du Pic à se rabattre sur les courbes d’écrémage et sur la théorie de King Hubbert qui apporte de précieux éclairages complémentaires. Le schéma ci-dessous illustre par exemple comment s’est constitué l’iceberg (réserves prouvées + probables) au cours du temps, et montre que les nouvelles découvertes sont loin de compenser la fonte de l’iceberg due au niveau actuel de la consommation.

Les économistes, quant à eux, pensent que tout est affaire d’élasticité au prix : ils ont une foi inébranlable dans la loi de l’offre et de demande. Pour nombre d’entre eux la question des réserves de pétrole et de gaz n’existe pas réellement, car ils les supposent infinies au plan physique. Tout bien économique ayant une élasticité de l’offre liée à son prix, il suffirait de monter suffisamment le prix pour faire s’évanouir la question de l’insuffisance de l’offre. Le seul problème est que cette élasticité est très faible pour le pétrole alors qu’elle est forte pour toutes les autres ressources minérales, charbon et uranium compris. La raison sous-jacente à cette différence fondamentale est que le pétrole présente une gitologie discontinue de type tout ou rien (le forage est dans la partie imprégnée du réservoir ou il est en dehors) alors que les autres ressources minérales présentent des gitologies très différentes de types plus ou moins continues. Les teneurs de coupure des minerais pour l’uranium ou les épaisseurs et profondeurs limites des couches exploitables pour le charbon viennent borner temporairement la valeur des réserves.

 

 

En fait dans la grande famille des ressources pétrolières, il existe une sous-famille dont les réserves se comportent vis-à-vis des prix comme celles du charbon : c’est la sous-famille des bruts ultra-lourds et des sables bitumineux, à laquelle on pourrait adjoindre celle des schistes bitumineux. Pour ces hydrocarbures pâteux et solides ou pour ces kérogènes in situ, l’élasticité des réserves au prix est forte contrairement à celle des pétroles traditionnels. Pour ces ressources les contraintes majeures sont celles de l’énergie-voracité de leur mise en valeur, des pollutions locales et des émissions de CO2. Plus on voudra pousser les taux de récupération, plus il faudra consommer d’énergie par tonne nette produite : certains évoquent maintenant la possibilité d’un recours massif au nucléaire pour fournir les calories et l’hydrogène.

Quand la politique vient ajouter quelques autres dissonances.

Pour les responsables politiques d’un pays producteur, il n’est pas illégitime de chercher à optimiser la rente pétrolière et de l’étendre sur la durée. Dans d’autres domaines ceci serait d’ailleurs considéré comme de la gestion en « bon père de famille » d’une ressource finie et non renouvelable.

De fait, les pays détenant plus de 80% des réserves mondiales (OPEP, plus Russie et Mexique) semblent souvent freiner délibérément les investissements étrangers dans l’exploration et la production de leurs ressources en hydrocarbures, et ne montrent que peu d’enthousiasme à y investir massivement eux-mêmes.

La réalité de ces facteurs politiques est indéniable, et vient se sur-ajouter aux limitations physiques qui demeurent toutefois le facteur essentiel. La prise en compte de cette nouvelle contrainte permet en fait de diminuer la cacophonie ambiante et facilite maintenant la convergence des observateurs. Depuis environ deux années, les optimistes qui voyaient la production pétrolière mondiale grimper allègrement à 120 Mb/d en 2020 puis à 130 en 2030, modifient fortement leur discours. Ils reconnaissaient désormais que l’on ne dépassera sans doute pas 110 ou même 100 Mb/d, en raison de ces contraintes politiques.

Finalement, le pic mondial pétrolier pourrait apparaître dès 2010 au lieu de 2020 et se situer à un niveau de 90 ou 95 Mb/d au lieu de 100. Le pic gazier pourrait intervenir peu après, avec un décalage probable d’une vingtaine d’années.
Faut-il s’en offusquer ? Faut-il exercer des pressions politiques et militaires pour modifier ces politiques restrictives ? Faut-il au contraire s’en féliciter ? Nous penchons plutôt pour cette dernière position, car seuls des prix encore nettement plus élevés que les prix actuels d’environ 70 $ / baril permettront les nécessaires modifications de comportement et la diminution de notre énergie-voracité.
L’offre de pétrole pourrait donc décliner prochainement. Quelles solutions de substitution pourront alors proposer l’économie mondiale ?

 

Quelles solutions face aux contraintes climatiques et à la rareté du pétrole ?

Des solutions pour remplacer le pétrole émergeront, poussées par les lois de l’économie…

Lorsque le pétrole deviendra plus rare et plus cher, l’économie s’adaptera pour tenter de proposer le plus rapidement possible les solutions de remplacement les moins coûteuses.

Depuis que le prix du baril a dépassé 40$, l’exploitation des sables bitumineux du Canada est devenue rentable, de même que les huiles extra-lourdes de l’Orénoque. Les réserves mondiales de pétrole ont alors été potentiellement augmentées d’un montant supérieur aux réserves de l’Arabie Saoudite.

Au delà du seuil de 70$, l’industrie est incitée à fabriquer du pétrole synthétique à partir de charbon, par exemple en développant le procédé Fischer-Tropsch utilisé aujourd’hui en Afrique du Sud. Des recherches sont aussi en cours pour tenter de valoriser de manière acceptable les schistes bitumineux, dont les réserves sont considérables notamment aux USA.

Vu les réserves de sables bitumineux, d’huile extra-lourde et surtout de charbon (et de schistes ?), l’industrie pourrait en théorie mettre sur le marché des volumes considérables de pétrole synthétique, susceptibles de différer les tensions de plusieurs décennies. Le total des projets de liquéfaction du charbon envisagés aux USA représente ainsi près de 5 Millions de barils par jour à l’horizon 2030, et autant en Chine : cela mobiliserait environ 1 milliard et demi de tonnes de charbon… à un horizon où la séquestration du CO2 ne sera certainement pas généralisée.
Pour autant, il est peu probable que la date des tensions sur le marché pétrolier soit sensiblement différée : sans même évoquer les éventuelles limitations liées au CO2, ces solutions de remplacement ne pourront se développer que très progressivement. Il faut en effet compter au moins dix ans pour mettre en exploitation de nouvelles mines, construire les usines, réaliser les nécessaires infrastructures comme par exemple les gazoducs -ou les éventuelles centrales nucléaires ?- qui apporteront la chaleur nécessaire à l’exploitation des sables bitumineux au Canada. Si le pic pétrolier intervient rapidement, ces substituts ne feront en fait qu’adoucir la forme de la « tôle ondulée ».

Les solutions les plus « économiques » (au sens de l’économie de court terme) sont aujourd’hui des solutions carbonées, qui émettront beaucoup de CO2 vu les mauvais rendements de la fabrication de pétrole synthétique. Elles seront donc privilégiées par les mécanismes économiques, lesquels n’intègrent pas spontanément les contraintes de long terme liées au changement climatique.

… mais les solutions « éthiques » qui visent à construire un avenir soutenable supposent un encadrement de l’économie, et une acceptation par les consommateurs-citoyens

A côté de ces solutions « économiques », existent des solutions qui répondent à la fois aux raretés fossiles et aux contraintes liées aux émissions de CO2. Nous appellerons « éthiques » ces solutions qui visent à protéger les générations futures et qui permettront aussi de partager plus équitablement avec les pays les plus pauvres cette ressource précieuse qu’est le pétrole, grâce à une diminution de la demande dans les pays riches.

Le contenu des solutions « éthiques » s’impose à la logique, et commence maintenant à être repris par tous les scénarios qui cherchent à construire un avenir soutenable. Ces solutions consistent à construire de nouveaux systèmes énergétiques qui utilisent des vecteurs non carbonés pour les usages transport et chaleur (électricité, biocarburants, hydrogène, réseaux de chaleur, biomasse en remplacement du gaz et des carburants pétroliers), et qui produisent ces vecteurs en limitant les émissions de CO2 (séquestration de CO2, nucléaire, ENR). La réduction de la demande, soit par une meilleure efficacité énergétique, soit par sobriété, apparaît nécessaire dans tous les scénarios pour boucler les bilans. Nous n’entrerons pas ici dans la question controversée de savoir si l’on peut qualifier d’éthique le nucléaire, la séquestration du CO2, ou les biocarburants lorsque ceux-ci entrent en concurrence avec l’alimentation des plus pauvres…
Les divers scénarios « éthiques » ne diffèrent finalement entre eux que par la pondération de ces solutions, laquelle reste effectivement à discuter. Pour les transports par exemple, quelle sera la part de l’électricité, de l’hydrogène, ou des biocarburants dans les énergies finales utilisées ?

Enfin, les solutions éthiques n’ont de sens que si elles sont développées au niveau mondial. Ce sont naturellement les émissions mondiales de CO2 qui doivent être réduites, non celles de l’Europe ou de tout autre continent pris de manière isolée.

Mais ces solutions plébiscitées par le citoyen ne se développeront pas spontanément : elles s’accompagnent généralement de sur-coûts notables pour le consommateur des pays riches... et de sur-coûts considérables pour le consommateur des pays pauvres.

Le problème, c’est que les solutions « éthiques » sont rarement « économiques »

La sobriété consiste à renoncer à une consommation : baisser la température de chauffage, débrancher la climatisation, remplacer un déplacement en avion par une télé-conférence ou un album de photos touristiques, utiliser un vélo pour les trajets de proximité, etc. Le coût économique direct de la sobriété est nul, mais adopter ce type de comportement suppose un effort réel et comporte un coût implicite pour le consommateur que les économistes associeraient à un « surplus du consommateur », auquel il lui est demandé de renoncer.

A part la sobriété, seuls les efforts d’efficacité énergétique les plus faciles à mettre en oeuvre (ceux qui permettent d’économiser de l’ordre de 20% de la consommation) et le nucléaire apparaissent à la fois « économique » et « éthique ». Toutes les autres solutions « éthiques » aujourd’hui opérationnelles s’accompagnent d’un surcoût notable, dès lors que ne sont pas comptabilisées les externalités de long terme.
Transformer les systèmes énergétiques en développant les solutions éthiques coûterait d’après nos estimations de l’ordre de 2% du PIB dans nos pays pendant 50 ans, mais beaucoup plus dans les pays en développement.

Nous savons que demain, il faudra être riche pour acheter du pétrole. Nous oublions par contre souvent qu’il faut être riche pour s’en passer : en l’absence d’infrastructures énergétiques de réseaux, le pétrole est en effet la seule énergie facilement utilisable, par exemple pour produire l’électricité localement avec des groupes électrogènes. Les pays les plus pauvres ne pourront évidemment pas financer les solutions de remplacement que sont les centrales hydrauliques, nucléaires, l’éolien ou le solaire, faute de disposer des nécessaires réseaux électriques, et encore moins financer le développement des coûteux véhicules électriques ou à hydrogène ! Il n’est pas certain non plus que ceux qui utilisent massivement la solution peu coûteuse qu’est le charbon pourront financer facilement le surcoût de la capture et du stockage du CO2… à supposer que la géologie locale le permette.

Se posera donc la question de la solidarité internationale, du financement des solutions éthiques à l’échelle mondiale, et du partage de la ressource vitale qu’est le pétrole, seul moyen de survie dans certaines régions.

 

Quand faudra-t-il se décider à mettre en place les solutions « éthiques » ?

Dans un monde idéal, c’est au début des années 90 que le président Mitterrand (et ses homologues des pays développés) aurait pu décider de lancer un programme volontariste pour développer les solutions « éthiques » permettant à la France de consommer beaucoup moins de pétrole en 2020 tout en limitant les émissions de CO2.

Les dix à quinze premières années auraient été consacrées à la R&D et à la mise au point industrielle de nouveaux procédés optimisés : véhicules, batteries, réseaux de chaleur alimentés par des énergies non fossiles, isolation des bâtiments, pompes à chaleur utilisant la géothermie de surface… Cette période aurait également été nécessaire pour l’aménagement des infrastructures, par exemple les isolations des bâtiments ou les centaines de milliers de bornes de recharge pour véhicules électriques ou hybrides rechargeables sur la voirie et dans les parkings.

A partir de 2000 - 2005 les chaudières au fioul en fin de vie auraient été systématiquement remplacées sans surcoût notable par d’autres systèmes pas ou peu émetteurs de CO2 et les quelques deux millions de véhicules mis à la casse chaque année en France auraient été remplacés par des véhicules électriques, hybrides, ou très peu consommateurs de carburants classiques (3 litres au 100 km). Des aménagements urbains faciliteraient les déplacements en vélo, ou multi-modal. En conséquence, à partir de 2000, chaque année aurait vu l’effacement de 2 à 2,5 millions de tonnes de pétrole en France (ce qui nous aurait amené en 2005 à une consommation proche de 75 millions de tonnes de pétrole au lieu des 87 millions de tonnes effectivement consommées). Dès 2020, le tiers des trajets automobiles aurait été électrifié, avec le remplacement de 15 millions de tonnes de carburants par quelques 50 TWh, fournis par exemple par 4 réacteurs EPR, ou 25 000 éoliennes de 1 MW.

Nous verrions alors venir avec beaucoup plus de tranquillité le prochain choc pétrolier à l’horizon 2010-2020, et nous serions sur la trajectoire réaliste de la division par un facteur 4 ou 5 en 2050 des émissions de CO2, avec une cible de l’ordre de 0,4 tonnes carbone de CO2 par individu (contre 1,7 en 2005). Mais il aurait fallu être visionnaire pour prendre une telle orientation à l’époque du contre-choc pétrolier où le prix du baril déclinait vers les 10$…

Dans un monde plus réel, il faut hélas souvent attendre que l’essentiel des clignotants passent au rouge pour agir. Pourtant, plus on agira tardivement, plus les surcoûts financiers à l’arrivée seront importants : il faudra déclasser de manière anticipée des équipements non encore en fin de vie, et les remplacer par des solutions que l’on n’aura pas eu le temps d’optimiser par la R&D adéquate. Ces surcoûts seront de plus alourdis par le coût des dégâts climatiques, lequel sera aggravé par les retards pris dans les décisions comme le remarque le récent rapport Stern. Enfin, leur coût social sera élevé : l’inégalité face à de fortes hausses des prix des énergies entraînera inévitablement des tensions dont la gestion sera difficile.

 

Pourrons-nous développer assez rapidement les solutions éthiques pour maintenir la croissance ?

Le pétrole est une énergie remarquablement concentrée, qui sera difficile à remplacer à volume et coût constants. Même en mobilisant toutes les énergies aujourd’hui accessibles, nos modèles peinent à trouver des scénarios réalistes capables de satisfaire la croissance de la demande mondiale d’énergie au delà de 2040 – 2050.

En effet, les énergies fissiles et les énergies diffuses renouvelables, qui constitueront l’essentiel de notre consommation énergétique d’après-demain, ne pourront se développer que progressivement : il nous faut au moins 30 ans pour développer une filière de surgénérateurs, et plusieurs décennies pour construire des systèmes électriques intégrant une proportion significative d’éolien et de photovoltaïque intermittents, capables de se substituer aux énergies fossiles. Le charbon sera la seule ressource énergétique concentrée capable de faire face à la demande dans les prochaines décennies. Mais cette solution est écologiquement catastrophique si elle n’est pas accompagnée de la capture et du stockage du CO2 émis.

Le graphique ci-contre illustre le scénario extrême d’une utilisation massive de toutes les énergies accessibles. A l’horizon 2050, le parc hydraulique mondial est doublé pour atteindre 5 000 TWh (ce qui épuise pratiquement le potentiel mondial de l’hydraulique), les autres ENR dépassent 10 000 TWh (contre moins de 400 TWh aujourd’hui, ce qui suppose une reconfiguration des systèmes électriques pour intégrer ces énergies intermittentes), le parc nucléaire est multiplié par 5 pour atteindre près de 15 000 TWh (ce qui suppose l’ouverture de nombreuses mines d’uranium), et le charbon passe de 4 à 20 milliards de tonnes (soit 14 Gtep), ce qui est très peu « éthique » car seule une faible proportion du CO2 émis sera captée et séquestrée à cet horizon.

Au final, une croissance mondiale de la demande énergétique supposée à 1,6% par an (tirée par une démographie en croissance de 0,9% par an) arrive à une impasse peu après 2050… malgré donc des réserves de charbon supposées à 2000 milliards de tonnes, soit 500 fois la consommation 2005.

Les seules solutions « éthiques », qui limiteront l’utilisation du charbon, conduisent à une décroissance de l’offre énergétique mondiale dès 2025 – 2030.

Les potentiels d’efficacité énergétique accessibles à cet horizon ne seront pas suffisants, et la seule issue sera alors une forme de sobriété, c’est-à-dire de changement de mode de vie pour consommer moins d’énergie. Cette sobriété sera-t-elle partagée dans le monde ou reportée sur les régions les plus fragiles, c’est-à-dire celles qui sont les plus faibles militairement ou celles qui comme l’Europe disposent de peu de ressources énergétiques ? La sobriété sera-t-elle assumée librement dans le cadre de sociétés démocratiques, ou s’orientera-t-on vers des régimes totalitaires qui gèreront les pénuries de manière autoritaire ?

La sobriété assumée est certainement le choix éthique par excellence. Mais personne ne change son mode de vie sans une incitation forte : d’où pourra venir cette incitation ?

 

Les prochaines crises, une chance historique pour l’humanité ?

L’économie est par nature indifférente à l’éthique : son moteur est l’enrichissement personnel, qui passe par la croissance et la productivité. Comme l’a remarqué le philosophe Hans Jonas, seule une « heuristique de la peur » peut reconstruire l’éthique que le marché a détruite.

Les prochaines crises pétrolières et les alertes climatiques, auxquelles il faut ajouter les autres questions majeures que sont les disponibilités des ressources en nourriture et en eau potable, les inégalités dans le développement et les atteintes à la biodiversité… ne seront-elles pas finalement une chance pour l’humanité, l’occasion unique de repenser nos modes de vie, de préserver la démocratie et de construire de nouvelles solidarités dans le monde, à supposer (espérons-le) qu’elles ne soient pas déjà les premiers signes d’une catastrophe annoncée et irréversible ?

Finalement, le vrai choix n’est pas entre les solutions « économiques » et les solutions « éthiques », mais plutôt entre choisir maintenant les solutions « éthiques », dans un contexte pacifié et alors que nous disposons encore des ressources énergétiques abondantes qui faciliteront les nécessaires transitions, ou imposer ce choix demain à nos enfants, dans un contexte de crise sans précédent dans l’histoire du monde : manque d’eau, d’énergie, possibles guerres mondiales autour de ressources vitales raréfiées, crises économiques généralisées, climat définitivement détérioré.

Les difficultés qui s’annoncent nous donneront peut-être la capacité de mettre en place – le plus vite possible, espérons-le - les choix éthiques qui s’imposent : finalement, le plus probable est que le 21ème siècle sera éthique ou ne sera pas.

NOTES

1. Mb/d = Million de barils / jour Retour



Démographie et environnement : vers une régulation planétaire ?

Hervé DOMENACH, Démographe, Directeur de recherches à l'Institut de Recherches pour le Développement

Selon un compteur symbolique de la population mondiale, (1) la Terre comptait 6 623 611 000 individus au 21 juin 2007. On estime ainsi que la planète enregistre chaque jour 350 000 naissances et 160 000 décès, soit presque 200 000 habitants supplémentaires. La lente progression de l’espèce humaine (Tab.1) n’a eu d’effets majeurs sur l'environnement que très récemment, et le sentiment que la Terre est prodigue de ses ressources reste encore bien ancré dans la mémoire collective, entravant en conséquence la prise de conscience des déséquilibres démo-environnementaux présents et à venir.

 

de 1 à 2 milliards : 123 ans entre 1804 et 1927
de 2 à 3 milliards : 33 ans entre 1927 et 1960
de 3 à 4 milliards : 14 ans entre 1960 et 1974
de 4 à 5 milliards : 13 ans entre 1974 et 1987
de 5 à 6 milliards : 12 ans entre 1987 et 1999
de 6 à 7 milliards : 14 ans entre 1999 et 2012 (e)
de 7 à 8 milliards : 15 ans entre 2012 et 2028 (e)
de 8 à 9 milliards : 26 ans entre 2028 et 2054 (e)

(e) = estimation

Tableau 1. - Effectif de la population mondiale selon le nombre d’années pour atteindre un accroissement de 1 milliard supplémentaire.

 

La population mondiale a augmenté de 5 milliards d’individus au cours des deux siècles passés et se stabilisera probablement autour de quelques 9 milliards au milieu du siècle actuel. Cette accélération prodigieuse de la croissance démographique nourrit l’idée qu’elle est à la source de tous les problèmes actuels, mais elle n’est que l'un des facteurs qui contraignent l’environnement terrestre, et pas nécessairement le plus prépondérant.

 

Une intense métamorphose démographique jusqu'en 2050

Environ 95 % de l’accroissement démographique actuel dans le monde concerne les pays non occidentaux, et la proportion de leurs effectifs dans la population mondiale qui était de 68 % en 1950, atteindrait 87 % en 2050. Si ces estimations devaient se confirmer, (2) on assistera à une formidable redistribution de la population mondiale : en 2050, l’Inde deviendrait le pays le plus peuplé (1 530 millions d’habitants), devançant la Chine (1 400 millions), et de loin les Etas-Unis (408 millions) puis le Pakistan (348 millions), tandis que l’Afrique compterait trois fois plus d’habitants que l’Europe, alors que la situation était exactement inverse en 1950 (Cf. Tab.2). En revanche, quelques pays, occidentaux notamment, risquent d'affronter des phénomènes de dépopulation : entre autres nombreux exemples, la Russie passerait de 145 millions en 2000 à 101 millions en 2050, si elle maintenait sa fécondité actuelle de 1,2 enfants par femme.

 

Tableau 2. Effectif (en millions) de population selon les grandes régions du monde (1950-2050).

 

Grandes régions 1950 1970 1995 2025 2050 (e)
Afrique
Amérique du nord
Amérique latine
Asie
Europe
Océanie

Monde

224
166
165
1402
549
13

2519

364
226
283
2147
656
19

3697

719
297
477
3438
728
28

5687

1349
386
702
4759
716
41

7953

1969
457
805
5325
660
46

9262

Source : World Data sheet, Population reference Bureau, 2005

Une population mondiale vieillissante

En 2005, 28% des Terriens ont moins de 15 ans, contre 10% âgés de 60 ans et plus, tandis qu'en 2050 la proportion des « moins de 15 ans » ne serait plus que de 20% et celle des « 60 ans et plus » aurait doublé, atteignant 22%. (Tab.3). Cette évolution spectaculaire répond à deux facteurs :

- la baisse de la fécondité partout dans le monde : 2,7 enfants par femme en moyenne aujourd'hui, qui tendrait vers 2,1 enfants en 2050, soit précisément le seuil de renouvellement démographique. Mais les femmes maliennes et nigériennes font encore plus de 7 enfants en moyenne ... (3)

- l'espérance de vie à la naissance, en moyenne actuellement de 65 ans, augmente continuellement et serait au-delà de 70 ans en 2050. Mais la dispersion actuelle reste considérable : 82 ans au Japon contre seulement 37 ans en Zambie.On estime à 700 millions environ le nombre de personnes âgées de « 60 ans et plus » en 2005, elles seront trois fois plus nombreuses en 2050, atteignant probablement les 2 milliards, tandis que les effectifs de plus de 80 ans passeront de 85 à 400 millions environ.

Dans certains pays, le renouvellement des générations ne sera plus assuré : nombre de pays européens notamment devront intégrer des immigrants, tandis que dans le continent africain, la population en âge d’activité se situerait entre 65 et 70% de sa population totale, ce qui pourrait lui donner un atout socio-économique considérable face aux autres régions du monde. Le passage d’un monde plutôt jeune à un monde plutôt vieux aura des répercussions majeures sur nos modes de vie, nos habitudes de consommation et de confort, dans un contexte de prise de conscience des limites de nos ressources.

 

 

 

Tableau 3. Distribution de la population mondiale (en %), par grands groupes d'âge et aire géographique, en 2005 et projetée en 2050 (hypothèse moyenne)
Source : World population prospects, the 2006 revision, Highlights, FNUAP, ONU, New York.

 

Le processus irréversible d'urbanisation

Le FNUAP (4) a publié en juin 2007 son rapport annuel sur l'état de la population urbaine dans le monde : avec 1 million de citadins supplémentaires chaque semaine, ce sont surtout les villes de 500.000 habitants en moyenne dans les pays en développement qui augmenteront considérablement, tandis que la population des mégapoles connaîtrait probablement une poursuite de croissance lente (Tokyo est actuellement l'agglomération la plus importante avec 33 millions d'habitants). En 2030 environ, la population urbaine dépasserait les 5 milliards et tendrait vers plus de 6 milliards en 2050, tandis que parallèlement le rapport estime la population actuelle des « taudis » du monde à 1 milliard, effectif impossible à projeter.

Des doctrines à l'expression scientifique (5)

C'est avec les mercantilistes, qu'est abordée la relation population-ressources : l'Essai sur le principe de population de Malthus (1798) ose l'idée de surpopulation, affirmant que « La population tend constamment à s'accroître au-delà des moyens de subsistance et qu'elle est arrêtée par cet obstacle ». Au XXème siècle, le débat se concentre sur la relation population-développement, traitée essentiellement selon le discriminant économique, jusqu'à l'introduction contemporaine du concept de développement humain puis de développement durable, permettant enfin à l'environnement de trouver sa place dans cette équation. En caricaturant, deux tendances se sont affrontées : pour l'une, la croissance démographique est la source de tous les drames humains (guerres, épidémies, famines, infanticide, pauvreté, etc. et aujourd'hui dégradation de l'environnement) ; pour l'autre, elle n'est que l'un des facteurs d'une équation planétaire complexe.

 

La démographie est le produit de l'histoire sociale

Lors de la première conférence sur l'environnement (Stockholm, 1972), Ehrlich avec son livre La Bombe P, (6) diffuse le concept de capacité de charge, (7) et les organisations internationales prennent conscience des limites physiques et biologiques de la Terre. Certains agronomes et biologistes pensent alors qu'est déjà atteint le seuil de l’irréversibilité : effet de serre, amenuisement de la biodiversité, érosion des terres cultivables, raréfaction de l'eau. Pour les néo-malthusiens, un seul remède : il faut inverser la tendance à la prolifération des hommes : le biologiste J. Dorst (8) parle d'une véritable pullulation, l'écologiste F. Ramade assure que la plupart des maux de l'humanité proviennent de sa reproduction anarchique. Plus nuancé, l'appel d'Heidelberg (9) présentait la surpopulation comme un mal à soigner d'urgence.

Mais parallèllement les anti-malthusiens, avec Proudhon, Marx, Engels, avaient réfuté vigoureusement l'argument sur la surpopulation : « chaque mode de production, chaque système social possède ses propres lois de population », et Meillassoux portait cette conclusion : « La démographie ne commande pas l'histoire, elle en est d'abord le produit », l'homme étant un être social avant tout, doté d'une capacité intrinsèque d'adaptation et d'innovation. Allant à l'encontre des politiques de limitation des naissances, J. Simon (10) pose comme principe, que plus la population croît, plus sa capacité d'innovation technologique accélère le processus d'adaptation. Axée sur le développement agricole, la thèse de E. Boserup (11) met en avant l'idée que l'homme s'adapte et progresse technologiquement en fonction du risque attaché à sa survie : la raréfaction de la terre provoque l'intensification agricole, la recherche de systèmes de production plus efficaces, un usage moins dégradant des ressources naturelles, une gestion plus rationnelle de l'eau.

 

Surpopulation et développement durable

Aucune de ces thèses ne résiste à l'examen des faits contemporains : la surpopulation est relative selon les territoires et les mutations écologiques restent peu prévisibles, ce qui a conduit certains auteurs à relativiser le risque environnemental,(12) tandis qu'un courant mondialiste modéré prenait acte de ce que la pression démographique n'est plus la cause directe des problèmes d'environnement. Le FNUAP illustre bien ces idées, en annonçant un positionnement néo-malthusien (13) : « Par ses activités, l'homme soumet la nature à des contraintes qui se traduisent par une ponction de plus en plus lourde sur les ressources naturelles essentielles à toute vie : l'eau et la terre... Dans les pays en développement, un ralentissement de la croissance et une répartition plus équilibrée de la population permettraient d'atténuer les pressions économiques qui s'exercent sur les terres agricoles, les sources d'énergie, les bassins versants, les forêts... » puis, en soulignant l’importance d’autres facteurs : pauvreté, concentration de la population, état de dépendance et dette extérieure, épuisement des ressources naturelles par les industries extractives et l'agro-industrie exportative.

Le développement durable est dorénavant au cœur du débat : la précarité de l'environnement (14) impose de trouver des réponses aux mutations provoquées par les activités humaines. Ainsi, le rapport Bruntland (15) constate que la pauvreté est à la fois effet et cause des problèmes d'environnement. Tabutin et Thiltges (16) relevaient dans le rapport de la Commission Sud en 1990, cette phrase qui en dit long sur le changement d'attitude des grandes agences internationales : « La pression démographique n'est qu'un des sept facteurs portant atteinte à l'environnement, les autres étant les régimes fonciers, le type de développement agricole, la pression économique du Nord, l'impératif d'industrialisation et de croissance, l'adoption d'habitudes de consommation nécessitant toujours plus d'énergie, et enfin l'exode des populations rurales vers le Nord ».

 

 
 

L'introuvable optimum de population pour la planète Terre

De nombreux travaux utilisant des algorithmes à estimation de distribution ont tenté de résoudre cette question de l'optimum de population, qui se confronte immédiatement à celle de l'optimum de consommation, dépendant à son tour des facteurs de production et des pratiques socio-cuturelles. Il existe des milliers de modèles qui évaluent la capacité de charge anthropique de la Terre entre 10 et 25 milliards d'individus pour la plupart, selon des stocks de données (datas warehouses) qui atteignent plusieurs milliers de gigaoctets... Dès lors, comment percevoir une corrélation analytique intéressante ? L'amplitude des résultats obtenus à partir de ce que les Anglo-saxons dénomment le datamining, c'est-à-dire l’art de dénicher des tendances à travers des bases de données « distribuées », montre qu'un consensus autour d'un optimum de population est de plus en plus improbable.

Il existe néanmoins des outils susceptibles d'apporter des éléments a posteriori, telle l'équation de Commoner (17) : l'impact de la population sur l'environnement (I) y est déterminé par trois facteurs : la taille de la population (P), la consommation de biens par tête (A) et la technologie (T). Ce dernier facteur résume plus précisément la quantité de ressources utilisée et de dégradation générée par la production et la consommation par unité de biens et services.
Soit : I = P x A x T
Cette formule peut se lire, en termes de dégradation, de la manière suivante :

 

Elle permet d'estimer l'évolution de l'impact relatif de la croissance de la population. Par exemple, aux USA entre 1960 et 1985, la population a augmenté de 1,3% et la consommation d'énergie de 2,8% par an ; en supposant que les changements technologiques soient peu importants, la part de la population dans l'augmentation de consommation d'énergie serait de 48%. La réalité est plus complexe : les trois facteurs sont interdépendants, et le risque de dégradation est dépendant du poids des technologies employées. Dans ses travaux, Commoner montre en comparant 65 pays du Sud, que le poids de la technologie utilisée est deux à trois fois supérieur au poids démographique17.

 

L'improbable régulation démo-environnementale

L'urbanisation, les infrastructures et les activités polluantes mettent en danger la gestion « durable » des usages des territoires. Selon les données du WWF, (18) le bilan global des écosystèmes naturels fait état d'une diminution de 35% environ des richesses naturelles de la Terre entre 1970 et 2000, plus d’un milliard d'hectares auraient été dégradés en raison des engrais chimiques et des pesticides, de l'agro-productivisme, de la déforestation… Entre mille exemples, la désertification achevée du Nord-Ouest haïtien pour cause de commerce intensif de charbon de bois, stigmatise bien les situations d’irréversibilité dont l’inventaire devient toujours plus complexe ; la culture extensive du soja transgénique en Argentine et au Brésil, pour nourrir notamment les élevages européens de poulets en batterie, détruit à vive allure la forêt et dégrade les sols. Pour rendre compte de ce constat alarmiste, quelques institutions utilisent depuis 1994 le concept d’empreinte écologique (E.E.), qui évalue la charge qu’une population donnée fait peser sur les écosystèmes. Le WWF donne quelques exemples illustratifs pour le consommateur occidental : le remplacement de 5 heures de voyage en avion par le même trajet en train, permettrait de réduire son E.E. de 1000 m2 , le remplacement de la consommation de viande une fois par semaine par un substitut végétarien permettrait de réduire son E.E. de 1000 m2 par an. Mais il faut garder à l'esprit que cela ne concerne que des personnes nanties et conscientes du problème, soit quelques 2 à 300 millions de personnes en hypothèse haute, à peine 3 à 5% de la population mondiale. La moyenne mondiale de l'empreinte écologique est de 2,2 ha par terrien mais un Européen a besoin de 5 ha pour maintenir son niveau de vie et si tout le monde consommait autant qu'un Européen, il faudrait l’équivalent de deux planètes supplémentaires. Un Nord-Américain a besoin de 9,4 ha et si tout le monde consommait comme lui, il faudrait cinq planètes supplémentaires....

 

Une nécessaire gouvernance mondiale

Même si l'on prend en compte l'évolution des technologies et la capacité humaine à s'adapter aux situations de crise, l'environnement apparaît désormais comme un problème global alors que les échelles décisionnaires restent au niveau local ou régional, ce qui pose la question des solidarités internationales.

 

L’émergence de la société civile

Au Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg, en 2002, la contestation a été jusqu’à considérer le développement durable comme un « mot-clé et un mot d’ordre de plus » selon les termes d’Aminata D. Traoré. (19) Ces réactions à un ordre mondial, de plus en plus fondé sur les critères de l’économie ultra-libérale, sont la traduction des inégalités croissantes : accès aux ressources, risques écologiques, protection épidémiologique... Inégalités de survie aussi : les deux-tiers de l’humanité ont 10 à 20 ans de moins à vivre que le tiers vivant dans le monde nanti. Si la croissance Zéro, que seule une gouvernance planétaire pourrait réguler, n'est pas encore à l'ordre du jour, nombre d'économistes s'intéressent dorénavant à la question de la moindre croissance, aux fins de trouver un équilibre entre un indicateur économique et un indicateur de bien-être : PIB versus BIB. (20) La démographie contribue à l'émergence d'indicateurs nouveaux favorisant une mesure du BIB, comme l'indicateur de fracture mondiale qui utilise les niveaux de richesse, l'espérance de vie, la mortalité infantile, la densité de population, etc.

 

L’excès de richesse comme l’extrême pauvreté menacent l’environnement

Il est probable que la planète n’en soit encore qu’aux prémices d’un processus intense de mobilité spatiale résultant des mutations environnementales. Et si, par exemple, la température moyenne de la planète augmentait, ne serait-ce que d’un degré ou deux, dans les décennies à venir ? La question est désormais posée institutionnellement et il s’agit d’anticiper les multiples conséquences, et notamment ce qu’il adviendrait des populations concernées par la montée des océans (Bengladesh, le littoral chinois, les îles...), la disparition de terres arables, la désertification et la diminution de la fertilité des sols (L'Afrique, le Moyen-Orient, la Chine, l'Inde, le Pakistan, mais aussi l'Espagne, la Grèce, le Portugal… soit une centaine de pays dans le monde), les famines liées aux sécheresses, les épidémies. Le monde connaîtra ces cinquante prochaines années les plus importants contrastes démographiques de son histoire : douze pays verront leur population tripler ; cinquante et un verront chuter la leur, notamment en Europe. Dans un contexte planétaire où la richesse des uns, tout autant que l’extrême pauvreté des autres constituent de graves menaces pour l’environnement, n'apparaissent toujours pas clairement les politiques à mener pour surmonter les antagonismes entre la satisfaction des besoins primaires des populations défavorisées et la surconsommation des peuples nantis, entre les acteurs des pollutions et ceux qui les subissent.

 

NOTES

1. Cf. www.worldpopclock.com. Nombre de pays ne disposant pas d'un système censitaire fiable ou ayant des données trop anciennes, on peut considérer que l'incertitude concernant les effectifs de population mondiale est de plus ou moins 2 à 3%. approximativement. Retour >>>

2. Les projections de population dépendent des hypothèses formulées pour la fécondité, la mortalité, les migrations, et nécessitent donc des réajustements permanents, notamment parce que l'on ne dispose pas de modèle socio-économique permettant de rendre compte des évolutions de fécondité. Hors évènements de rupture (guerre, épidémies, cataclysmes...), les évolutions démographiques sont cependant suffisamment lentes pour offrir une relative fiabilité à moyen terme. Retour

3. Cf. "Tous les pays du monde", Population et sociétés n° 414, juillet 2005. Retour >>>

4. FNUAP : Fonds des Nations Unies pour la Population. Retour >>>

5. Cf. Domenach, H., 2006, « Entre sciences et doctrines : la relation population – environnement », Nature, Sciences Sociétés, vol. 14 : 174 – 178. Retour >>>

6. Ehrlich, P., 1971. The Population Bomb. New York, Ballantine Press, (publié chez Fayard sous le titre La Bombe P, Paris, 1972). Retour >>>

7. carrying capacity en anglais, soit le nombre d’individus que peut supporter un territoire. Retour >>>

8. Dorst, J., 1962. Avant que nature meure, Neuchâtel, Delachaux et Niestle. Retour >>>

9. L'appel d'Heidelberg, signé par plusieurs centaines de scientifiques, dont une bonne cinquantaine de prix Nobel s'élevait contre l'émergence d'une idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et considérait l'urgence d'une écologie scientifique qui permettrait de venir à bout de fléaux tels que la surpopulation, la faim et les pandémies. Il fut présenté à la conférence de Rio en 1992. Retour >>>

10. Simon, J., 1981. The Ultimate Ressource, Princeton University Press. Retour >>>

11. Boserup, E., 1970, Evolution agraire et pression démographique, Flammarion, Paris. Retour >>>

12. Le Bras, H., 1994. Les Limites de la planète : mythes de la nature et de la population, Paris, Flammarion. Retour >>>

13. L'état de la population mondiale en 1998, rapport de Nafis Sadik, FNUAP.Retour >>>

14. Les signaux écologiques se multiplient : le GIEC qualifie de “très probable” le rôle des activités humaines dans l’augmentation des températures moyennes depuis le milieu du XXe siècle et indique que 3,2 milliards d’humains pourraient être sévèrement touchés par des pénuries d’eau d'ici 2080, Retour >>>

15. Paru en 1987, ce rapport du nom du 1er ministre norvégien, rapporteur du projet de la Commission mondiale pour l'enviroennement et le développement, avait introduit le concept de "sustainable development" (traduit par "développement durable"), défini comme "un développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs", s'appuyant sur trois piliers devenus opérationnels dans nombre de grandes entreprises ; social, envieonnemental et économique, auxquels on ajoute maintenant un quatrième pilier : la gouvernance. Retour >>>

16. Tabutin, D., Thiltges, E., 1991. Démographie et environnement : une synthèse des faits, doctrines et poltiques dans les pays du Sud, Louvain-la- neuve, Université catholique de Louvain,UNESCO. Retour >>>

17. Commoner, B., 1988. Rapid Population Growth and Environmental Stress in Consequences of Rapid Population Growth in Developing Countries, U.N. expert group Meeting, New York, 231-263. Retour >>>

18. Le World Wide Fund (Fonds mondial pour la nature) a 4,7 millions de membres à travers le monde Retour >>>

19. Aminata D. Traoré, L’oppression du développement, Le Monde Diplomatique, septembre 2002, et Viol de l’imaginaire, Actes Sud, Fayard, Paris Arles, 2002. Retour >>>

20. Produit Intérieur Brut versus Bonheur Intérieur Brut.. Retour >>>


 

L’économie du prochain siècle, ou l’inversion des raretés

Dominique Dron, professeur à l’Ecole des Mines de Paris ; Hervé Juvin, président d’Eurogroup Institute

« Les premiers seront les derniers ». L’expression vaudra-t-elle pour tout ou partie des ressources et des produits que nos sociétés utilisent et fabriquent, pour tout ou partie des pouvoirs, des influences et des acteurs de nos économies ? Il semble que ce siècle à peine ouvert pose déjà les marques de basculements fondamentaux dans nos références physiques, culturelles, politiques et financières.

Nous entrons dans un monde différent, à grande vitesse. Celui dont nous sortons fut structuré en cinquante ans, dans ses territoires, ses circuits économiques et les habitudes de ses populations, par la disponibilité constante de pétrole et de transports à bas coût, par la gratuité des éléments dits naturels, et par un usage illimité de la planète. Cette parenthèse, les aléas géopolitiques, les accidents météorologiques et les nouvelles raretés de l’eau, de l’air, de l’espace, devraient la clore plus rapidement que le seul épuisement des ressources énergétiques n’y conduirait. La peur pour la survie va bouleverser le jeu politique, le bilan des entreprises et l’objet même de l’activité économique.

Commençons par le monde physique : jusqu’au siècle dernier, et encore aujourd’hui dans beaucoup de représentations mentales, les hommes et leurs productions étaient rares, le globe, vaste, ses richesses inépuisables, sa stabilité éternelle. Il a suffi de dix ans, depuis le Protocole de Kyoto, pour que se répande cette idée, qui deviendra bientôt commune (1) : l’ère du rationnement de l’usage du monde a débuté. Nous savons mais « nous ne croyons pas ce que nous savons » (2) et nous n’en tirons pas encore les conséquences, bien que les signes s’accumulent et touchent à l’évidence.

Prenons l’usage de l’espace : nous avons déjà artificialisé le tiers des terres émergées, au point que l’occupation humaine les régit plus que les lois naturelles physiques et chimiques. Le réchauffement climatique, l’exploitation agricole et une gestion souvent négligente de ressources finies et des déchets industriels produisent conjointement la montée des océans, la salinisation des terres, (3) l’érosion, l’étalement urbain, la multiplication des infrastructures. Aujourd’hui, le vrai luxe c’est l’espace : pas seulement l’espace bien placé au cœur de patrimoines culturels ou au carrefour des activités en vue, mais aussi l’espace qui reste vivant, qui permettra de tenir « les autres » à l’écart, et de fournir de quoi boire, se nourrir, et se chauffer.

Notre usage effréné des différentes formes de la vie crée ses propres raretés : urbanisation, pollution, surexploitation, déforestation, espèces invasives font disparaître les espèces vivantes et leurs habitats à un rythme analogue à celui des cinq grandes extinctions géologiques. Il nous a suffi de 20 ans pour consommer 80% des poissons habitant les grandes profondeurs ; de 40 ans pour que s’écroulent les stocks de morue de la mer du Nord qui nourrissaient l’Europe depuis deux ou trois mille ans ; de 50 ans de « Révolution Verte » pour diviser par 10 à 100, selon les régions, la diversité des plantes cultivées ; de moins d’un siècle pour que le quart des mammifères du monde, le tiers des plantes supérieures et les trois quarts des poissons pêchés se trouvent en danger sévère et, pour beaucoup, en voie de disparition. Nous savons, pourtant, que, face au changement climatique, l’humanité ne pourra s’adapter aux modifications d’ores et déjà inéluctables si suffisamment d’espèces et de biotopes ne s’y adaptent pas de leur côté. Plus ils seront fragiles, moins ils pourront le faire or nous n’avons pas encore créé de compteur pour mesurer et garantir la tenue de notre « ceinture de sécurité écosystémique ».

Nous comptions si peu nos prélèvements sur le vivant que nous avons cru pouvoir nous en dispenser pour leur exploitation même. Pour obtenir des récoltes plus importantes et prévisibles, les développements agronomiques et économiques ont presque tous visé à affranchir l’alimentation des contraintes naturelles : qualité des terres, soleil, pluie, insectes, « cat nat (4) ». Sous l’effet conjugué des errances météorologiques (sécheresses, pluies, maladies) et agronomiques (érosion pédologique et biologique, salinisation des terres, effondrement des nappes, pollutions des sols et des eaux), les productions agricoles plafonnent ou sont fragilisées. À titre d’exemple, des rendements réduits de 60 % pour les céréales australiennes en 2006 voisinent, après 7 années consécutives de déficit céréalier mondial, avec la chute des productions légumières européennes de 5 à 50% selon les variétés. Avec ses températures étonnamment élevées et erratiques au printemps, l’année 2007 annonce des récoltes perturbées en Europe et aux Etats-Unis,  (5) et provoque déjà un rationnement de l’eau en Europe. Devant la perspective, inattendue mais réelle, du retour de la faim, une « Révolution Doublement Verte », davantage fondée sur les fonctionnements des écosystèmes, devient inévitable en raison de la rareté des biens vitaux (eau, terres arables, climats modérés), de la croissance démographique et de l’enrichissement des régimes alimentaires dans de nombreux endroits du globe.

 

Journal « Les Echos », 14 mars 2007

La richesse, l’abondance, ne protègent pas de tout, et notamment pas des phénomènes climatiques intenses prévisibles y compris dans les régions tempérées. Les dommages directs ont quintuplé en trente ans. Ils multiplient les coûts de l’assurance et confrontent nos techniques de prévention, de gestion et de partage du risque à des frontières nouvelles. La première puissance du monde s’est révélée dramatiquement dépourvue à la Nouvelle-Orléans face à Katrina. Que feront le BanglaDesh, l’Inde, le Vietnam, le Royaume-Uni ou les Pays-Bas face à la montée des eaux ? L’égalité face aux errances du climat devient une nouvelle réalité. Pour prévenir l’aggravation de risques vitaux, des solidarités de fait vont se nouer entre entreprises et territoires : les premières ne s’enrichiront pas sur un océan de ruines. L’entreprise s’est rêvée sans usine. Pour s’affranchir complètement du territoire, il lui faudrait se rêver sans client…

Si nous ne comptons pas nos prélèvements sur la vie, nous savons, par contre, mesurer nos consommations d’autres ressources (combustibles fossiles, eau). Sur les marchés pétroliers et gaziers, les offreurs que sont la Russie, l’Algérie, l’Iran, les pays du Golfe persique sont, aujourd’hui, en situation dominante. Ce basculement a un prix. Structures et équipements énergétivores, issus des décennies passées, installent par leur inertie les régions du monde qui les ont adoptés ou les adoptent encore en situation de demande et donc de vulnérabilité croissante. La rareté relative qui s’instaure ainsi fournit aux détenteurs des ressources énergétiques certains des moyens de la puissance politique, voire de la guerre. Elle exigera des pays industrialisés et émergents qu’ils transforment radicalement leur image d’une croissance fondée sur la surabondance et la quasi gratuité de l’énergie. Si les ressources de base, énergétiques ou autres, sortent des relations de marché pour entrer dans le monde du politique et de la puissance, payer pourrait ne plus suffire. Il est temps que les consommateurs des pays riches, confiants dans leur capacité d’achat, en prennent conscience : les énergies classiques, dépendant de ressources appropriables, sont en voie de cartellisation mondiale rapide à des niveaux de concentration et de politisation inédits. L’argent pourrait donc ne plus forcément acheter ni l’indépendance, ni l’abondance.

Selon le dernier rapport du GIEC, (6) un scénario tendanciel nous conduirait dès 2050 à une température moyenne du globe plus élevée de 1,8 à 2°C par rapport au XIX° siècle, soit un triplement de la vitesse du réchauffement du XX° siècle. Deux degrés de plus, c’est, selon le GIEC, au moins 2 milliards d’humains sous le seuil du stress hydrique, notamment en Asie du sud-est, autour de la Méditerranée et en Amérique Latine. C’est aussi entre 150 et 200 millions de migrants climatiques en un demi-siècle. La terre habitable et cultivable en deviendra d’autant plus précieuse et disputée. Le début de concurrence entre cultures énergétiques et cultures alimentaires accroît, déjà, la pression inflationniste des dérèglements climatiques sur le prix des denrées. Dans l’ensemble de la zone Euro, l’alimentation s’est renchérie de 2,8% en 2006, suivant de près l’énergie. De l’autre côté de l’Atlantique, nous avons tous en mémoire les manifestations populaires mexicaines devant la flambée de la tortilla de maïs provoquée par la faim d’éthanol des moteurs américains ; or les objectifs annoncés sont de 30% des surfaces en maïs étatsuniennes dédiées aux carburants.

Cette rareté va créer des rentes considérables et concentrées, susciter de la compétition là où elle n’existait pas, et bouleverser la hiérarchie des prix. Les marchés mondiaux, ou leur fiction, ne sortiront pas intacts de cette situation. Les biens vitaux se renchérissent notablement plus que d’autres en situation de pénurie, jusqu’à l’infini selon les économistes. En cas de menace vitale, les réactions sont violentes. Des pays en situation de trop forte dépendance pourraient se trouver confrontés pour l’eau ou l’alimentation à un ordre extra-économique, situation déjà rencontrée mais pour l’instant localisée. Si ce n’est pas la fin de l’économie, ce pourrait être la fin de logiques où l’économie financière dominait échanges et activités. Pour s’inventer des modes de vie et des économies robustes dans ce monde marqué par les limites, l’humanité doit adopter quatre objectifs inédits : piloter le climat dans une direction viable ; aider la nature à faire face au choc thermique en cours au lieu de la considérer seulement comme un gisement de ressources ; mesurer les usages de tous les biens vitaux naturels ; apprendre l’interdépendance solidaire.

Face à cette situation, les limites du marché comme régulateur, comme organisateur et comme garant apparaissent clairement. Infirmité dans la prise en compte du long et même du moyen terme, accentuée par les nouveaux maîtres de la planète financière (fonds d’investissements et fonds spéculatifs) qui poussent les intervenants plus anciens à les imiter sur cette pente destructrice. Difficulté à intégrer l’extrême volatilité liée à des changements de paradigmes économiques et de plus en plus, politiques. Difficulté des acteurs à être informés et à savoir pour anticiper. Et surtout, prime au comportement d’imitation, qui fait de la crise le seul mode d’adaptation. Quelques signaux traduisent la prise de conscience de certains acteurs (quelques fonds de pension, assureurs, réassureurs,, régulateurs) mais il semble difficile de préparer les enjeux proches autrement que par un changement de règles structurelles, et de modèle d’entreprise.

Trois évolutions apparaissent fondamentales. En premier lieu, la coopération pour la survie. Depuis la dislocation de l’Empire soviétique, le modèle de la concurrence de tous avec tous, dans tous les domaines et sur tous les sujets, apparaît comme le seul mode de relation possible entre sociétés, à l’intérieur des sociétés, voire entre individus. La naissance d’un marché de la relation privée illustré par le succès de sites Internet comme « Meetic », éclaire, à cet égard, d’un jour inattendu la généralisation de la compétition. C’est oublier un peu vite une loi des sociétés animales et plus largement des êtres vivants : des espaces de coopération sont indispensables à la survie individuelle et à la reproduction de l’espèce. Le modèle de la concurrence dont le point d’aboutissement est la société par actions cotée, gérée par des investisseurs pour des investisseurs, n’est pas le seul. Il serait dangereux qu’il le devienne, et fasse oublier ces autres systèmes (coopératives, mutuelles, entreprises familiales), tout aussi légitimes, qui font la part de la compétition et du lien, de l’engagement et du collectif. La nécessité d’un univers coopératif est d’une brûlante actualité pour contenir le changement climatique dans des limites viables. Ce nouveau visage du monde devrait être discuté et préparé à l’initiative de l’Europe avec les démocrates américains et le Japon avant les élections américaines. Il ne pourra aboutir qu’en impliquant les principaux pays du sud (Chine, Inde, Afrique du sud, Brésil…) dans une logique d’intérêt commun, donc de moyens partagés plutôt que de confrontation. Une telle perspective mériterait d’être développée dans le cadre des entreprises stratégiques européennes. Rendre les clients massivement propriétaires des grands fournisseurs d’« utilities » peut permettre de gagner en fiabilité de moyen terme et en marge de manœuvre tout en rapprochant propriétaires et clients. La coopération revêt enfin ses fonctions traditionnelles en luttant contre les imperfections des marchés : difficulté à prendre en compte les externalités des activités productives, à intégrer le long terme dans les paramètres de contrôle effectif des entreprises, comme pourraient contribuer à le faire fonds d’investissement et assureurs.

Un système collaboratif mondial est aussi la seule alternative à une « recolonisation », plus ou moins violente et assumée, qui permettrait à un petit nombre de pays ou d’acteurs de gérer les nouvelles raretés du monde, au nom du bien commun et sans doute de leurs intérêts particuliers. Il est urgent de redéfinir la part de la coopération, comme mode de relation entre une activité économique et ses parties prenantes, et celle de la compétition, la part du collectif et celle de la concurrence, sous peine d’affrontements qui ne resteront pas qu’économiques. Parmi les conditions de résilience de la société, compteront aussi les marges de manœuvre que les pouvoirs publics se donneront et donneront aux citoyens et aux consommateurs par rapport à ces méga-acteurs au pouvoir de marché d’autant plus colossal qu’il jouera sur des biens vitaux. Ces précautions concerneraient la structure financière et de gouvernance des acteurs, les clauses des marchés publics, les règles d’accès aux ressources et à leur gestion, l’équilibre entre ressources concentrées et déconcentrées (surtout pour l’énergie), la régulation de la concurrence.

En second lieu, l’affirmation d’une politique européenne, volontariste, axée d’abord sur la robustesse et l’anticipation climatique,  (7) énergétique et sociétale, qui pourrait utilement prendre le relais de la fantomatique « stratégie de Lisbonne ». L’Europe a beaucoup d’arguments pour réussir la prochaine révolution économique, celle qui va faire de la production du milieu de vie humain et de la restauration de ses conditions vitales la première activité industrielle. Prendre conscience de ces enjeux politiques et sociaux, plus qu’économiques, est un bon moyen de dépasser les forces centrifuges aujourd’hui déchaînées.

Enfin, l’intégration du long terme dans les comptes des acteurs économiques, au moyen d’une comptabilisation extensive de leurs externalités. L’activité économique doit être mesurée dans tous ses effets, positifs et négatifs, dans la totalité de leur périmètre, bien au-delà du seul processus de production et de vente. Ce compteur commun doit être indépendant et fiable, car il sera garant de la cohésion et de la confiance sociales pour le tournant que nos organisations et nos économies doivent prendre dans les dix prochaines années. En ces temps de refonte institutionnelle, il est judicieux de se souvenir que le partage équitable des ressources vitales, eau, terres ou capacité à émettre des gaz à effet de serre, est une condition essentielle pour la robustesse d’une société et la durée d’une économie. Il n’existe à ce jour que deux manières de répartir une ressource rare autrement que par la force : les prix, les files d’attente ; ou un mélange des deux dont les quotas négociables sont une illustration.

C’est aussi par là que l’entreprise se réconciliera avec ses territoires, son milieu et sa responsabilité. Nous jouons tous, pour l’eau, l’espace, les gaz à effet de serre, les énergies limitées (hydrocarbures, mines, biomasse), un jeu à somme finie, où les débordements des uns se traduiront dorénavant par la spoliation sensible des autres. Jared Diamond (8) tire de ses analyses historiques deux conditions pour qu’une société résiste et s’adapte à une menace vitale sur son environnement : que les dirigeants assimilent suffisamment tôt la gravité de la menace, et qu’ils sachent renoncer aux attributs de la richesse et du pouvoir lorsque ceux-ci sont dévastateurs. Ce fut le cas pour les temples et palais de bois japonais, cause de déforestation catastrophique, et des cochons importés dans les îles Tuvalu, dont la multiplication détruisait la faune et la flore locale. A contrario, ni les Mayas, ni les Pascuans, ni les Vikings du Groenland ne satisfirent ces conditions : ils ont disparu.

L’enjeu d’une économie robuste, c’est-à-dire construite à temps, n’est pas l’arrêt du développement, ni le recul de l’activité ou de la création de valeur. Il s’agit au contraire de préparer l’économie de la qualité de la vie au sens aigu du terme, l’économie du bien-être et des opportunités de satisfaction pour le plus grand nombre. Il s’agit de réussir un défi inédit de ce siècle ; la production du monde,  (9) qui substitue là où c’est possible les effets du génie humain à des gratuités de la nature épuisées, disparues, ou menaçantes, et les épargne ou les restaure là où c’est la seule issue. Enfin, il s’agit, à travers la tenue des territoires, la force du lien et de l’engagement, la primauté de la société sur l’économie, de remplacer la mesure omniprésente du prix par la mesure naissante de la qualité de la vie. Il en va non seulement de la richesse, mais aussi de la paix du monde.

 

 Encadré par Philippe Gros, Directeur de la Recherche Halieutique, Ifremer

Un panorama mondial de l’exploitation des ressources animales aquatiques, fondé sur les déclarations officielles nationales, a été présenté en mars 2007 aux membres du Comité des pêches de la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), i.e., aux 118 principaux États pêcheurs et aquaculteurs de la planète. En 2004, la production a atteint 140 millions de tonnes (Mt), dont 106 Mt destinés à la consommation humaine (pêche : 60 Mt, aquaculture : 46 Mt). La valeur des exportations (72 milliards de $ US, 38% du volume de la production) a crû de 24% en 4 ans.

Depuis la fin des années 80, la production halieutique plafonne (90 à 95 Mt/an), et c’est l’aquaculture (dominée par la Chine) qui assure la croissance globale de l’approvisionnement. La moitié des stocks halieutiques est exploitée au rendement maximum, un quart est surexploité à épuisé (10% en 1974) , un quart est modérément exploité (40% en 1974).

Les causes de la surexploitation sont connues : la faible régulation de l’accès à des stocks non appropriés entraîne la surcapacité des flottes (leur potentiel de capture excède la productivité naturelle). C’est en ajoutant aux mesures de conservation (e.g., aux Total Allowable Catch) un dispositif d’allocation des droits de pêche (par exemple des quotas individualisés, transférables ou non) que l’on parviendra à stopper « la course au poisson ». 

 


NOTES

1. Un monde de ressources rares, E. Orsenna, Librairie Académique Perrin, 2007. Retour >>>

2. Pour un catastrophisme éclairé, JP Dupuy, Paris : Seuil, 2002. Retour >>>

3. Nous perdons chaque année 8% des terres agricoles irriguées mondiales par érosion, assèchement ou salinisation selon M. Griffon (Nourrir la planète, Editions Odile Jacob, 2006.) Retour >>>

4. Catastrophes naturelles, ou calamités agricoles, qui ont fait l’objet d’assurances particulières (USA), ou de fonds publics de compensation en France. Retour >>>

5. Cf. Wall Street Journal, 10 mai 2007. Les bassins d’eau espagnols ne sont remplis qu’à 40% du niveau habituel, le volume des pluies en Allemagne en avril est de 90% plus bas que la normale. Retour >>>

6. IPCC Fourth Assessment Report, Technical summaries: autour de 550ppmCO2 en 2050 (Working group 1) Retour >>>

7. Cf. D. Dron, L’Europe au régime, Libération 270705 ; et en 2006-7 les propositions de J. Delors, H. Védrine. Retour >>>

8. J. Diamond, Effondrement, ou comment des sociétés choisissent de survivre ou de disparaître, PUF, 2006. Retour >>>

9. Voir H. Juvin, La production du monde, collection Le Débat, Gallimard, novembre 2007  Retour >>>

 

Croissance et Environnement en Chine : un arbitrage difficile

Jie He, Département d’économie et GREDI, Faculté d’administration, Université de Sherbrooke, Québec, Canada

Introduction : la difficile articulation entre l’environnement et la croissance

La République Populaire de Chine a connu un changement radical de politique économique à partir de 1978. En effet, les réformes économiques intérieures de la Chine ont touché progressivement le secteur agricole, urbain/industriel et tertiaire à travers la transition d’une économie planifiée à une économie de marché. Ces réformes se sont traduites aussi par une intégration croissante dans l’économie mondiale, comme en témoignent l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 2001 et le renforcement des relations avec les pays d’Asie du Sud-Est et les pays africains. Après 20 ans de réformes les succès économiques sont remarquables : une croissance exceptionnelle tant par son ampleur que par sa durée (9% par an avec des pointes à plus de 11% dans plusieurs secteurs industriels), et une forte augmentation du commerce international et du flux entrant des investissements directs étrangers (IDE). En 2003, la somme des exportations et des importations a atteint 60% du PIB, et depuis 2004 la Chine est devenue le pays recevant le plus d’IDE au monde.

 

Graphique 1. Évolution de certains indicateurs macroéconomiques en Chine (Source : China Statistic Yearbook, 2004)
Graphique 1. Évolution de certains indicateurs macroéconomiques en Chine (Source : China Statistic Yearbook, 2004)

L’amélioration des situations économiques a fait fortement diminuer la pauvreté et permis l’accroissement général des revenus et de la compétitivité économique. La Chine est désormais l’une des plus grandes économies du monde. Encore à la sixième place en 2005 elle est passée devant la France, le Royaume-Uni et devrait dépasser l’Allemagne en 2007 pour devenir la troisième puissance économique mondiale derrière les Etats-Unis et le Japon.

Néanmoins, bien que les politiques économiques soient plus efficaces, elles soulèvent de plus en plus d’inquiétudes sur le plan environnemental car la Chine est à la fois très peuplée et pauvre en matières premières dans un écosystème fragile. Selon les statistiques les plus récentes, 22% de la population mondiale se concentrant dans ce pays possède seulement 11% des terres cultivables, 4% des ressources forestières et 5% de l’eau douce du monde. Or, les activités économiques du pays, avant et après 1978, ont souvent été réalisées au détriment de l'environnement. Avec son effet de masse la croissance économique de ces cinquante dernières années s’est accompagnée d’une forte dégradation de l’environnement, de la qualité de l’air et de l’eau. La Chine est actuellement le deuxième émetteur de gaz à effet de serre juste derrière les Etats-Unis, et dans beaucoup de grandes villes, la pollution dépasse largement les standards internationaux. Parmi les 338 villes possédant un système d’inspection de pollution aérienne, 2/3 des villes ont un taux de pollution considérablement élevé. Si 16 des 20 villes les plus polluées du monde sont chinoises, on estime également que dans les 11 plus grandes villes chinoises environ 50 000 décès prématurés chaque année sont dûs à la pollution. Globalement, la pollution atmosphérique coûte à la Chine 2% à 3% de son PIB, car les pluies acides engendrent des pertes supérieures à 110 milliards de yuan (13,3 milliards $) par an, selon des experts chinois.

En raison de l’industrialisation et de l’urbanisation rapide ainsi que de l’utilisation d’engrais et de pesticides pour l’agriculture, la Chine connaît également une pénurie d’eau potable, de graves problèmes d’érosion de la terre et de désertification. Les pluies acides liées aux problèmes de la pollution de SO2 touchent un tiers du territoire et le pays perd 740 000 hectares de forêts par année. Si aucune politique volontariste n’est mise en œuvre, la poursuite de la croissance et de l’urbanisation risque d’aggraver une situation déjà très préoccupante.

Malgré une croissance économique remarquable, presque tous les indicateurs économiques per capita en Chine sont encore très bas par rapport à ceux des pays développés (voir Figure 2a), et ce, en raison de la taille de la population. La Figure 2b suggère que la Chine est à l’étape préliminaire de l’industrialisation, alors que le Japon, la France et les États-Unis sont des pays post-industrialisés. Ainsi, la Chine doit toujours traverser la « montagne » de l’intensité industrielle, représentée ici par la Corée du Sud. Même si la solution pour la Chine afin de contourner le sommet de cette « montagne » demeure le progrès technique, nous ne pouvons pas anticiper une solution totale du problème de pollution.

 

Graphique 2. Comparaison Chine/Pays développés Sources : World Development Indicator, 2003
 Graphique 2. Comparaison Chine/Pays développés Sources : World Development Indicator, 2003

La discussion sur la relation entre la croissance et l’environnement depuis 30 ans a abouti à une hypothèse très connue souvent appelée la courbe de Kuznets environnementale (CKE). Une interprétation de cette hypothèse est que la pollution augmente d’abord avec la croissance économique au début du développement. Puis, lorsque le revenu atteint un certain seuil critique, cette pression environnementale s'inverse pour diminuer avec la croissance. Des analyses économiques prédisent le point de retournement où l’augmentation de la pollution se découple de la croissance économique à 5000$-8000$ de PIB par tête (Stern, 2004 ; Grossman et Kreuger, 1991, etc.). Puisque la Chine possède actuellement un niveau de PIB par tête de 1200 $, cette hypothèse signifie-t-elle que les Chinois doivent continuer à supporter la détérioration de l’environnement pour s’enrichir ? En tenant compte du fait que la situation est déjà très grave, existe-t-il un danger que la capacité naturelle d’absorption de la pollution soit déjà atteinte en Chine avant qu’elle ne s’approche de ce point de retournement ?

 

L'apparition d'un découplage entre la dégradation de l'environnement et la croissance

Les faits montrent que le découplage entre la croissance économique et la détérioration environnementale s’est déjà produit en Chine à un seuil de PIB bien inférieur à celui prédit par l’hypothèse de CKE,. Les graphiques de la Figure 3 illustre que les écarts entre la croissance économique et l’évolution de la plupart des indicateurs de pollution deviennent de plus en plus importants dans le temps. Alors, si le dynamisme de la situation environnementale en Chine montre une amélioration relativement tôt, quelles sont les sources de cette amélioration ?

 

Graphique 3. Découplage entre la croissance et la détérioration de l’environnement Source :China Statistical Yearbook (2004)
Graphique 3. Découplage entre la croissance et la détérioration de l’environnement Source :China Statistical Yearbook (2004)

Une analyse de décomposition sur l’émission industrielle de SO2 (He, 2005a) semble fournir quelques indices. Dans la Figure 4, les variations de l’émission de SO2 montrées par la ligne noire, sont décomposées en contributions de la croissance économique (effet d’échelle), des changements structurels (effet de composition) et des progrès techniques (effet technique). Il est évident que les variations relativement lentes de l’émission de SO2 par rapport à la croissance économique sont dues à la réduction de la pollution issue des progrès techniques. Ces derniers annulent en grande partie l’augmentation de pollution dûe à la croissance économique et à l’évolution de l’industrialisation.

 

Graphique 4. Décomposition de l’évolution de l’émission de SO2 Source : He (2005a)
Graphique 4. Décomposition de l’évolution de l’émission de SO2 Source : He (2005a) 

Les limites de la mise en place d'un corpus réglementaire et législatif

Indépendamment des progrès techniques, les efforts de l’État dans les diverses mesures de contrôle de la pollution ne doivent pas être ignorés. Plusieurs études de la Banque mondiale ont déjà montré que la performance du système de contrôle de pollution en Chine est nettement plus efficace contrairement à la croyance populaire. Effectivement, un rapide développement d’un corpus réglementaire et législatif fut observé durant les 30 dernières années.

La montée d’une conscience environnementale en Chine peut être décelée au début des années 70 lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a révélé pour la première fois les effets négatifs de la pollution sur la santé en Chine. En 1971, le premier organisme s’occupant de l’utilisation et de la gestion des eaux usées a ainsi été créé. La protection de l’environnement a été introduite dans l’agenda de l’administration de l’État en 1973. Ensuite, le gouvernement a créé en 1974 une agence d’état spécialisée dans la protection de l’environnement : la SEPA, soit en français, l’agence nationale pour la protection de l’environnement. De 1973 à 1978, sous les efforts de la SEPA et du Conseil des affaires de l’État, une série de politiques visant à protéger l’environnement ont été établies, comme « le système des trois simultanés », « le système de l’élimination avant la date limite », etc. En 1978, la Constitution chinoise était amendée par l’ajout du fameux article 11 soulignant l’obligation pour l’État « de protéger et d’améliorer l’environnement, ainsi que de prévenir la pollution et les autres formes de périls publics ». La promulgation de la Loi sur l’Environnement lors de la 11ème Assemblée populaire nationale (APN) en 1979 est, dans cette optique, un jalon important dans la construction d’un système légal de protection de l’environnement. Au cours des cinq années suivantes, les lois sur la protection de l’environnement marin, sur la prévention de la pollution des eaux et sur la prévention de la pollution atmosphérique ont été promulguées les unes après les autres. Parallèlement, durant la même période, le Conseil des affaires de l’État et la SEPA n’ont cessé d’établir des règles visant à améliorer la gestion de l’environnement. Ces dernières ont concerné la gestion des paiements pour les déversements, les études d’impact des nouveaux projets sur l’environnement, le système d’alerte des accidents de pollution, la gestion des comportements polluants des petites entreprises au niveau des cantons et des villages, etc.

Cependant, bien que la promulgation de ces différentes lois témoigne de la mise en place d’un cadre politique visant à protéger l’environnement, elle ne signifie pas pour autant l’application des lois et des règlements en réalité. Durant la période 1970-1990, la protection de l’environnement était certes souhaitable, toutefois la priorité du gouvernement et de la population chinoise demeurait la vigueur de la croissance économique et l’amélioration des conditions de vie.

Au cours des années 1990, la relation entre l’environnement et la croissance économique dans la stratégie du gouvernement chinois s’est complexifiée. D’une part, la croissance économique est passée d’une économie planifiée à une économie de marché qui offre à la Chine davantage de possibilités de croissance grâce au renforcement de sa compétitivité sur le marché mondial. D’autre part, l’accentuation de la dégradation environnementale et la pression exercée par la communauté internationale pour mieux contrôler la pollution ont conduit la Chine à prendre des mesures plus concrètes. Ainsi, l’évolution du cadre politique de contrôle de la pollution ne se traduit plus uniquement par une diversification des lois de prévention et de protection et un renforcement du pouvoir de la SEPA, mais aussi par la mise en oeuvre de contrôles sur l’application des règlements et l’apparition des instruments économiques de suivi de la pollution. Au même moment, la Chine a commencé à assumer et même renforcer son rôle international dans le domaine de l’environnement ce qui s’est manifesté, entre autres, par la signature des conventions « environnement et développement » et de l’accord de Kyoto pour la prévention des changements climatiques et de la convention de Stockholm afin d’éliminer et limiter la production, l'utilisation et les rejets des polluants organiques persistants (POP).

À la suite d’une vingtaine d’années de développement, le corpus des lois de contrôle de la pollution en Chine est presque complet. Bien que celui-ci ait déjà aidé la Chine à réaliser, jusqu’à un certain degré, un découplage entre l’augmentation de la pollution et la croissance économique, il existe encore de nombreux problèmes d’efficacité des mesures environnementales. Les problèmes les plus flagrants sont le manque d’efficacité des mesures de contrôle et le fait que la plupart des méthodes utilisées sont celles d’une économie planifiée à laquelle il manque des incitations économiques et des initiatives privées. De plus, la Chine éprouve souvent de la difficulté à surveiller et punir les petites entreprises en faute. Également, la pénalité infligée aux grands pollueurs reste encore trop faible. En fait, les mécanismes de contrôle n’exigent des pollueurs que de payer la partie dépassant la norme, et s’il existe différents polluants, ils ne paieront que pour le polluant qui dépasse le plus la norme. Wang (2000) montre ainsi que le taux de paiement actuellement appliqué en Chine pour une unité de pollution est seulement égal à la moitié du coût d’investissement dans les technologies de dépollution et 1/10 du coût sur la santé publique. Donc, pour un producteur, polluer et payer les pénalités coûte moins cher que de se moderniser et réduire ses émissions.

 

Principaux problèmes du système de protection de l’environnement en Chine

Ce manque d’efficacité pourrait être expliqué par plusieurs raisons sociales, économiques et administratives.

En premier lieu, le caractère stratégique de l’environnement n’est pas vraiment pris en compte par le gouvernement chinois qui considère toujours que la croissance économique et l’enrichissement matériel sont prioritaires. Cela explique le fait que la promulgation des lois et des règlements n’entraîne pas forcément leur application et que la position administrative actuelle de la SEPA, même si elle s’améliore, reste toujours marginale par rapport aux autres ministères qui s’occupent des affaires économiques.

Deuxièmement, la mise en application de certaines politiques de protection de l’environnement repose aussi sur un compromis entre l’environnement et le bénéfice économique. Plutôt que d’appliquer de façon égale la législation à toutes les entreprises, le gouvernement chinois a souvent tendance à prendre en compte la capacité d’une entreprise à supporter ces mesures lors de leur application. La rigueur de la régulation environnementale sur une entreprise est aussi souvent assouplie en fonction du nombre d’employés. En outre, certaines politiques économiques vont à l’encontre des principes de la protection de l’environnement. Un bon exemple est que le prix de matières premières tels que le charbon et l’eau est toujours plafonné, ce qui a pour but de promouvoir certains secteurs industriels lourds souvent considérés comme stratégiques dans le processus de développement et d’industrialisation.

Troisièmement, la coopération entre les gouvernements centraux et locaux est insuffisante. Cela a pour effet que les gouvernements locaux appliquent avec beaucoup de souplesse les mesures de protection de l’environnement. Bien que l’importance de l’environnement fut déjà signalée par le gouvernement central dès 1990, les critères servant à évaluer la capacité des chefs des gouvernements locaux restent toujours fortement liés à l’économie : la croissance de PIB, la création de l’emploi, les exportations, l’entrée des IDE, etc. Puisque la structure administrative en Chine est similaire à un système fédéraliste, les différentes provinces se sentent en compétition de sorte que les gouvernements locaux ont souvent tendance à sacrifier l’environnement pour obtenir de meilleures statistiques économiques. On note très souvent la négligence voire même la dissimulation de la vérité sur les dégâts environnementaux dans les rapports gouvernementaux des provinces. Seulement quelques provinces déjà relativement riches et aisées, comme Shanghai, Jiangsu, Zhejiang, etc., commencent à vraiment s’intéresser au problème de l’environnement,

Par ailleurs, le non achèvement d’un système juridique indépendant en Chine nuit au bon fonctionnement du système de contrôle, car les décisions peuvent être influencées par le pouvoir de négociation des entreprises, par les bénéfices commerciaux, par les activités de corruption et par les interventions du gouvernement. Même si dans plus de 90% des cas, la décision d’un juge est acceptée par les partis concernés, les juges chinois admettent que leurs décisions sont prises en tenant en compte de facteurs tels que la capacité à payer les amendes et les interventions potentielles provenant du gouvernement. Pour les 10% de cas restants, ils sont résolus par des médiations semi-formelles entre les régulateurs, les pollueurs et les victimes.

La nouvelle tendance du développement économique de la Chine pourrait faciliter l’amélioration de l’efficacité du système de protection de l’environnement, par l’apparition et la perfection des instruments de marché, l’ouverture et le renforcement de la conscience publique sur l’environnement. Malgré cela, nous ne pouvons pas ignorer quelques difficultés dont les causes profondes pourraient continuer à empêcher l’apparition d’une meilleure gestion de l’environnement en Chine.

1. Le conflit entre le besoin d’un système législatif efficace et l’héritage de la philosophie confucéenne. Pour achever la construction de systèmes législatifs et juridiques et renforcer l’efficacité du contrôle de la pollution en Chine, le changement de la position subalterne des systèmes juridiques par rapport au gouvernement et la construction d’une véritable société de droit sont inévitables. Cependant, ceci bouscule l’héritage de la philosophie confucéenne, qui a guidé l’organisation du système politique en Chine depuis plusieurs milliers d’années et souligne la vertu du leader politique au lieu d’un système législatif efficace. Ainsi, le défi le plus important dans l’évolution politique et sociologique de la Chine consiste à gérer l’articulation entre la tradition idéologique et la construction d’une société de droit et de lois.

2. L’accroissement des disparités régionales devient de plus en plus marquant en Chine en raison de la croissance économique exceptionnelle. Le système de contrôle de pollution étant souvent déterminé par l’aspect économique de la région elle-même, la disparité entre les différentes régions pourrait constituer un grand danger pour les provinces les plus pauvres, car elles pourraient sacrifier la qualité de leur environnement dans le but de stimuler leur croissance économique.

3. L’amélioration du niveau de vie, l’urbanisation et l’accroissement de la demande pour des biens manufacturés sont des facteurs qui entraîneront nécessairement l’augmentation du trafic routier. Selon He et Roland-Holst (2005), la consommation quotidienne du transport deviendra la source de pollution le plus importante en Chine à partir de 2015. Par conséquent, encourager l’amélioration des transports publics dans les zones urbaines demeure un défi majeur.

4. Finalement, selon l’hypothèse du « havre de pollution », la Chine, possédant un niveau de réglementation de protection de l’environnement relativement moins rigoureux, risque de devenir un havre de pollution vers lequel les pays riches auront intérêt à délocaliser leurs productions polluantes. Ainsi, face à un accroissement inévitable de la mondialisation, un autre défi pour le gouvernement chinois reste de bien arbitrer entre le bénéfice économique qu’il pourrait tirer de l’économie mondiale et les dégâts environnementaux qu’il pourrait subir.

Bref, une réforme plus profonde du système de contrôle de la pollution en Chine est toujours indispensable. Cependant, cette réforme n’influence pas uniquement l’aspect environnemental. Effectivement, ces mesures vont forcément entraîner des changements dans le domaine social, politique, économique et structurel, car une réforme efficace et réussie requiert la coordination des politiques dans ces domaines.

BIBLIOGRAPHIE

He, J. (2005a). Impacts environnementaux de l’industrialization et du commerce international en Chine : Cas de l’émission industrielle de SO2. Thèse de doctorat, CERDI, Université d’Auvergne, Clermont-Ferrand, France.

He, J. (2005b). Estimation on the Economic Cost of China’s New De-sulfur Policy During Her Gradual Accession to WTO: The Case of Industrial SO2 Emission, China Economic Review, 16(4): 362-402.

He, J. (2006). , Pollution haven hypothesis and Environmental impacts of foreign direct investment: The Case of Industrial Emission of Sulfur Dioxide (SO2) in Chinese provinces, Ecological Economics, 60(2006): 228-245.

He, J. et D. Roland-Holst (2005). Chinese Growth and Atmospheric Pollution: An empirical assessment of challenges and opportunities. Etudes et Documents, CERDI, Université d’Auvergne.

Wang, H. (2000). Pollution Charges, Community Pressure, and Abatement Cost of Industrial Pollution in China. Policy Research Working Paper, numéro. 2337, Washington, DC: Banque Mondiale.

 


 

Au-delà du PIB, quelles mesures alternatives ? 

Jean Gadrey, Professeur à l’Université Lille 1

 « Le Japon va mieux, les Japonais moins bien... ». Tel était le gros titre de la première page du Monde de l’économie du 18 novembre 2003. L’article qui suivait, au demeurant d’un grand intérêt, montrait qu’en dépit d’indicateurs économiques et financiers témoignant d’une santé retrouvée, « la question qui préoccupe les Japonais est la détérioration des équilibres sociaux... À une plus grande précarité de l’emploi, à l’aggravation des inégalités sociales en termes de revenus, mais aussi en fonction de l’âge, du sexe ou du niveau d’éducation s’ajoutent les disparités entre les régions ».

Comment en est-on venu à ce qu’on puisse affirmer qu’un pays va mieux quand ses habitants vont moins bien, et à ce que personne ou presque ne s’étonne d’une telle formulation ?

 

Au-delà du PIB

Le PIB n’ayant pas été conçu pour évaluer la « qualité de la croissance », il ne tient pas compte des bénéfices non marchands (le bénévolat, le travail domestique, la progression du temps libre choisi, etc.) ni des coûts des dégâts sociaux et environnementaux. La croissance ainsi mesurée repose donc sur une vision très étroite de la richesse. Elle ne s’intéresse pas à sa répartition (la croissance pour qui ?) et encore moins aux « rendements de la croissance en termes de bien-être ».

Le PIB en lui-même (et plus généralement la comptabilité nationale et ses méthodes) n’est pas coupable des dérives médiatiques et de la vénération politique dont il est l’objet. C’est un outil robuste et pertinent pour de nombreuses analyses économiques. Les nouveaux indicateurs dont nous allons présenter des exemples ne visent pas à le supprimer. Ils visent à le compléter et à en relativiser fortement l’usage dans le débat public sur le sens du développement, pour qu’on ne confonde plus la fin et les moyens. Ils se présentent comme les outils d’une convention de richesse alternative.

 

Qu’est-ce que le PIB ?

En termes simples, c’est la somme des valeurs marchandes (très exactement : des valeurs ajoutées) de toutes les productions annuelles de biens et de services dans un pays, à laquelle on ajoute le coût de production des services non marchands des administrations (exemple : l’enseignement). Avec une précision : pour faire des comparaisons entre pays, ou pour suivre les variations du PIB dans le temps (c’est la croissance économique), on « élimine » l’influence des variations de prix, afin d’estimer le PIB « en volume » ou « à prix identiques ». Pour les variations temporelles dans un pays, on parlera de « mesures à prix constants ». Pour les comparaisons entre pays (il s’agit alors souvent du PIB/habitant), on parlera de « parités de pouvoir d’achat ».

 

Quels indicateurs alternatifs ?

Les nouveaux indicateurs qui permettent de mesurer autrement le progrès intègrent aussi les dimensions sociales et/ou environnementales du progrès (voir tableau ci-dessous (1)). Des indicateurs plus ou moins complexes peuvent ensuite être « agrégés » de différentes manières en un indicateur synthétique. Ces travaux, qui se multiplient et se diffusent, sont intéressants mais pleins d’incertitudes. 

 


 

 L’indice de satisfaction de vie

Une solution simple consiste à mener des enquêtes directes pour mesurer à quel point les gens s’estiment « satisfaits de leur vie », et à comparer l’évolution de ces réponses dans le temps ou selon les pays. Ceci permet de montrer par exemple qu’en France, bien que le PIB par habitant ait progressé de plus de 80 % depuis 1973, la satisfaction de vie moyenne est restée pratiquement identique : la croissance ne fait pas le bonheur, en tout cas selon cette mesure. Ce constat est assez général, la France étant entre des pays où le « bien-être subjectif » a plutôt tendance à diminuer (Japon, Allemagne, États-Unis) et d’autres où il progresse légèrement (Italie, Danemark). On remarque aussi que la satisfaction de vie moyenne en France est assez faible relativement aux autres pays.

 

Néanmoins, l’interprétation et l’usage de l’indicateur de satisfaction de vie restent délicats. C’est pourquoi la grande majorité des nouveaux indicateurs alternatifs empruntent d’autres voies, fondées sur des variables dites objectives, mesurant les phénomènes économiques, sociaux et écologiques.(2)

L’indice de santé sociale américain

Cet indice synthétique figure dans la famille des indicateurs « sociaux » ou « socio-économiques » sans préoccupation environnementale, tout comme les indicateurs de développement humain du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement)

Il est aujourd’hui obtenu en faisant la moyenne de seize variables, dont chacune prend des valeurs comprises entre 0 et 100. Pour chacune des seize variables, on attribue la note 0 à la "pire valeur" atteinte au cours de la période de construction de l'indice (en général deux ou trois décennies), et la note 100 à la meilleure. On y trouve des critères de santé, d'éducation, de chômage, de pauvreté et d'inégalités, d'accidents et de risques divers. C'est une sorte de résumé des grands problèmes sociaux contemporains, en tenant compte de leur présence dans le débat public américain. Cet indice a acquis une certaine notoriété à partir de la publication en 1996 dans le magazine Challenge, du graphique suivant présentant simultanément la courbe de la croissance économique américaine et celle de cet indice de santé sociale depuis 1959, avec un décrochage spectaculaire des deux indices à partir de 1973-74.

 

Graphique 2. L’indice de santé sociale américain à neuf variables, de 1959 à 1996
Graphique 2. L’indice de santé sociale américain à neuf variables, de 1959 à 1996

L'indice de bien-être économique

Mis en place par les Canadiens Osberg et Sharpe, il est construit en faisant la moyenne de quatre indicateurs synthétiques, portant respectivement sur les flux de consommation au sens large, les stocks de richesses (économique, humaine et environnementale), les inégalités et la pauvreté économiques, et l'insécurité économique (risques économiques liés au chômage, à la maladie, à la vieillesse, et ceux des familles monoparentales). Les dimensions économiques et sociales y jouent un rôle nettement plus important que les questions environnementales. Sa construction étant très transparente, rien n'empêche après débat de choisir d'autres pondérations. (3) Ces chercheurs ont pu appliquer leur méthode à six pays de l'OCDE [États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Norvège et Suède], mais pas au cas de la France, en raison de l'absence de disponibilité de certaines données sur les inégalités. (4) Les graphiques 3 et 4 présentent deux cas très contrastés, Royaume-Uni et Norvège. Dans le premier cas, l'indice de bien-être économique stagne à partir de 1980 puis plonge jusqu’en 1991 avant de remonter, sans retrouver son niveau de 1980, alors que la croissance économique a été bonne en moyenne. Ce sont les indices d'égalité et de sécurité économiques qui ont fait plonger l'indice global au cours des années 1980. Dans le cas de la Norvège, on peut dire que le progrès économique (une croissance un peu supérieure à celle du Royaume-Uni) et le progrès du "bien-être économique" ont évolué de concert.

 

 
Graphique 3. L’indice de bien-être économique (IBEE) et le PIB par habitant en Norvège, 1980-1999, base 1 en 1980

 

Graphique 4. L’indice de bien-être économique (IBEE) et le PIB par habitant au Royaume-Uni, 1980-1999, base 1 en 1980
Graphique 4. L’indice de bien-être économique (IBEE) et le PIB par habitant au Royaume-Uni, 1980-1999, base 1 en 1980

L’empreinte écologique d’une population

Sans toujours nous en rendre compte, nous avons en commun avec les tribus primitives le fait que notre consommation exploite un « territoire » de la planète. L’empreinte écologique d’une population traduit en chiffres cette dépendance : c’est la surface de la planète, exprimée en hectares, dont cette population dépend, compte tenu de son mode de vie, pour ses besoins :

- en produits du sol (surfaces pour l’agriculture, la sylviculture) et en zones de pêche ;
- en terrains bâtis ou aménagés (routes et infrastructures) ;
- en forêts capables de recycler les émissions de CO2 (empreinte énergie) et plus généralement en surfaces d’absorption des déchets.

La surface d’empreinte écologique peut être calculée pour l’ensemble de l’humanité, pour un pays, pour une région ou une ville, pour un ménage (sur la base de ce qu’il consomme), pour un poste de consommation finale (alimentation, logement, transports…), etc. Par exemple, la consommation alimentaire annuelle moyenne d’un Français exige 1,6 hectare dans le monde. Son empreinte totale (alimentation, logement, transports, autres biens et services) est de 5,6 hectares. Pour un Américain, on obtient 9,6 hectares, record du monde développé.

Premier résultat : depuis 1961, toutes les surfaces composantes de l’empreinte écologique mondiale ont progressé, mais c’est « l’empreinte énergie » qui a le plus augmenté (graphique 5).

 

 Graphique 5. L’empreinte écologique mondiale, 1961-2003 (en milliards d’hectares)
Graphique 5. L’empreinte écologique mondiale, 1961-2003 (en milliards d’hectares)

Deuxième résultat : l’empreinte écologique « supportable » par la planète était de 2,9 hectares par personne en 1970, et elle n’a cessé de diminuer sous l’effet de la progression de la population, de la régression des terres arables, des forêts, des ressources des zones de pêche, etc. Elle est passée à 2 hectares en 1990 et elle n’est plus que de 1,8 hectares en 2003. À l’inverse, l’empreinte écologique moyenne des hommes a fortement progressé depuis 1960, passant de 70 % de la surface du globe utilisable à des fins bio-productives en 1961 à plus de 125 % en 2003. Si ce dernier chiffre est exact, il signifie que, dès à présent, l’humanité emprunte chaque année à la nature 25 % de ressources renouvelables de plus que les flux annuels de régénération naturelle de ces ressources.

Cette comptabilité s’appuie sur les modes de consommation et sur les techniques de production en vigueur. Ce point est essentiel : d’autres modes de vie non régressifs et d’autres technologies de production (par exemple les énergies renouvelables, l’agriculture faiblement consommatrice de l’eau des nappes phréatiques et n’épuisant pas les capacités naturelles des sols…) peuvent réduire fortement l’empreinte écologique sans compromettre des objectifs jugés fondamentaux de la civilisation en termes de qualité et de diversité de l’alimentation, des logements, des déplacements, des soins médicaux, etc. Mais la question de la poursuite indéfinie de la croissance matérielle est posée par ces constats.

Troisième résultat : le chiffre de 1,25 planète recouvre de fortes inégalités, compte tenu du fait que la majorité des habitants du monde a une empreinte écologique très faible, en raison d'un niveau de vie et de consommation très réduit. Si tous les habitants de la planète avaient le mode de vie des Américains, le calcul montre qu'il faudrait environ cinq planètes pour y faire face. Si tous avaient le niveau de vie moyen des Français, il en faudrait près de trois, chiffre cité par Jacques Chirac au sommet de la terre de Johannesburg en 2002. Quelles que soient les incertitudes de telles mesures, elles témoignent sans aucun doute du caractère « non soutenable » du modèle de développement occidental.

 

Conclusion : les choses bougent, et la « demande politique » d’indicateurs alternatifs progresse vivement

Pour les promoteurs des indicateurs alternatifs, l’objectif n’est pas seulement d’informer le débat public. Il est aussi d’obtenir leur utilisation politique effective, par exemple pour que les critères européens et internationaux de "convergence" et de "bonne gouvernance" s’appuient au moins autant sur de tels indicateurs que sur les traditionnelles performances économiques et financières des nations. En France, ils défendent l’idée d’un rapport annuel sur les comptes du « développement humain durable », présenté en même temps et avec le même statut que les comptes de la Nation. Des perspectives semblables s’esquissent à l’échelon des régions et des territoires, qui vont probablement jouer un rôle politique croissant. Les médias et les institutions commencent à citer ces nouveaux indicateurs. Ceux du PNUD sont enseignés dans les lycées. Les ONG s’en emparent. Ils font déjà partie du débat public. Mais c’est la participation de ces indicateurs aux processus de prise de décision au plus haut niveau qui signera une authentique avancée dans la « reconsidération de la richesse ».

Limitons-nous à deux indices très encourageants – il en existe bien d’autres.

La Commission européenne organise en novembre 2007 une grande conférence internationale dont le titre est : « Au-delà du PIB : mesurer le progrès pour améliorer les décisions publiques ». L’OCDE, jusqu’à présent assez en retrait, se lance elle aussi, en prenant l’initiative, en juin 2007, d’un Forum mondial rassemblant plus de 1 000 participants venant de 70 pays sur le thème : « Mesurer et favoriser le progrès des sociétés ». De telles initiatives, venant de telles institutions, auraient été tout bonnement impensables il y a seulement deux ou trois ans ! Et, dans les deux cas, ce sont de nouveaux indicateurs de progrès, tenant compte à des degrés divers de facteurs économiques, sociaux et écologiques qui sont au cœur des réflexions.

 

NOTES

1. voir Gadrey J. (2007) Les nouveaux indicateurs de richesse, La découverte, 2ème édition actualisée. Retour >>>

2. voir Cassiers I. & Delain C. (2006) Regards économiques, Université Catholique de Louvain. Retour >>>

3. Ses données sont téléchargeables sur www.csls.ca. Retour >>>

4. La base de données qu’utilisent ces chercheurs est la base LIS (Luxemburg Income Study), qui ne fournit des séries temporelles sur de longues périodes que pour un nombre limité de pays. Retour >>>

 

Bibliographie sélective

- Méda, Dominique [1999], Qu’est-ce que la richesse ? Aubier, Paris

- Viveret, Patrick [2002] Reconsidérer la richesse, rapport pour le Secrétariat d’Etat à l’Économie Solidaire, publié comme ouvrage en 2003 aux Éditions de l’Aube.

- Sur les nouveaux indicateurs : Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice, Les nouveaux indicateurs de richesse, La découverte, Collection Repères, Paris, deuxième édition actualisée, juin 2007..

- Sur les indicateurs du PNUD : rapports (annuels) sur le développement humain, accessibles sur le site : www.undp.org. Les rapports 2004 et 2005 ont été publiés chez Economica.

- Sur l'Indice de santé sociale : Marc et Marque-Luisa Miringoff, The Social Health of the Nation, Oxford University Press, 1999.

- Sur l'indice de bien-être économique : voir le site www.csls.ca ainsi qu'un débat sur cet indice dans la revue Travail et emploi, n° 93, janvier 2003.

- Sur l’empreinte écologique : www.rprogress.org/ et le site de WWF France.

 

Pourquoi sommes-nous devenus écocides ?

Dominique Bourg, Université de Lausanne

Notre civilisation présente deux singularités : elle nourrit en premier lieu des risques globaux susceptibles de ruiner les fondements physiques et écologiques de toute civilisation. Nous sommes en effet en train de refermer la parenthèse climatique qui a permis il y a une dizaine de milliers d’années l’éclosion de l’agriculture, puis l’essor des grandes civilisations. L’enjeu du changement climatique en cours est au mieux une altération des conditions d’habitabilité de la planète, et au pire la réduction de l’écoumène, à savoir la partie de la Terre en permanence habitée par les hommes. Un tel rétrécissement ne manquerait pas, compte tenu des effectifs démographiques planétaires, de déboucher sur des conséquences géopolitiques morbides. Et il n’y a là qu’un des risques environnementaux globaux ; la dégradation des écosystèmes et des services nécessaires qu’ils nous rendent constitue un autre danger majeur. En second lieu, la civilisation occidentale est la seule à être parvenue à étendre à toutes les autres sa structure techno-économique, et partant sa frénésie consumériste et sa fascination technologique. Ce double constat appelle deux questions : quelle est la part de notre héritage qui a pu nous conduire à un exercice aussi destructeur de la puissance ? Quelle est la résonance anthropologique de notre organisation techno-économique faute de laquelle nous ne saurions comprendre la facilité relative avec laquelle elle s’impose de par le monde ?

A compter des années cinquante, l’impact de nos activités sur la planète a changé d’échelle. Toutes les courbes qui retracent nos activités sont devenues exponentielles : qu’il s’agisse de la déforestation, de l’artificialisation des sols, de la pression exercée sur la ressource eau douce, de la consommation d’énergie fossile aussi bien que de l’ensemble des flux de matières, sans oublier bien sûr la démographie. La croissance des activités humaines semble ne plus avoir de bornes. Or, cette dénégation de toute espèce de limite ne date nullement de l’après-guerre, elle constitue au contraire le moteur de la modernité. Tout semble s’être passé comme si nous nous étions ingéniés, grosso modo depuis Bacon, à construire un programme de transgression tous azimuts des limites.

La première des limites que nous avons cherché à transgresser est celle que la nature impose à nos activités. Avec Francis Bacon la fonction du savoir change, il apparaît désormais comme la condition du pouvoir sur la nature : « La fin qui est proposée à notre science, écrivait le Chancelier dans lInstauratio magna, n’est plus la découverte d’arguments, mais de techniques, non plus de concordances avec les principes, mais des principes eux-mêmes, non d’arguments probables, mais de dispositions et d’indications opératoires. C’est pourquoi d’une intention différente suivra un effet différent. Vaincre et contraindre : là-bas, un adversaire par la discussion, ici la nature par le travail. » Le pouvoir ainsi conquis doit nous permettre de détourner à notre profit les lois de la nature : « Notre Fondation, proclame le Père de la Maison de Salomon, genre de CNRS avant la lettre, institution clé de La Nouvelle Atlantide, a pour Fin de connaître les Causes, et le mouvement secret des choses ; et de reculer les bornes de l’Empire Humain en vue de réaliser toutes les choses possibles. » Dans le Discours de la méthode, Descartes discerne quant à lui dans la physique naissante la promesse de « l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent ». Autrement dit, la physique devait nous permettre de sortir de la « vallée de larmes » à laquelle nous avait condamnés la malédiction divine proférée au sortir de l’Eden : « Maudit soit le sol à cause de toi ! A force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras ton pain,... » (Gen III, 17-19).

La démocratie elle-même est le fruit de cette obsession de la transgression. Avec le principe de la souveraineté populaire, comme l’a montré Bertrand de Jouvenel dans Du Pouvoir, les Modernes ont pensé un pouvoir sans bornes, ne connaissant d’autre limite que lui-même. Et l’on ne saurait à cet égard confondre la démocratie athénienne et la démocratie moderne. S’il y a bien dans les deux cas une affirmation de l’autonomie de la Cité, de sa capacité à se donner ses propres lois, c’est toutefois dans un contexte éminemment différent. La démocratie antique n’a pas pour dessein de déloger les dieux de l’Olympe et elle s’inscrit au sein d’un cosmos fini qui impose son ordre aux dieux comme aux hommes ; d’où le refus de l’hubris, de la démesure. La démocratie moderne est en revanche inséparable d’un effort d’arrachement à la tutelle d’un dieu infini et tout-puissant, au sein d’un cosmos désormais muet et insensé. « Come, let us march against the power of heaven, écrivait déjà Marlowe, le contemporain de Bacon, And set black streamers in the firmament, To signify the slaughter of the gods. » (Allons, marchons contre les puissances du ciel, Et plantons des banderoles noires sur le firmament, Pour signifier le massacre des dieux). Ce pourquoi il n’a pas seulement résulté de l’affirmation de l’autonomie du politique la démocratie moderne, mais également son autre, le totalitarisme. Totalitarisme dont Hannah Arendt caractérisait précisément l’essence par le mouvement continu.

Ce programme de transgression ne se borne pas aux seuls domaines scientifiques, techniques et politiques. Une intolérance diffuse aux normes morales est en effet un des traits des sociétés modernes ; ces mêmes sociétés n’ont d’ailleurs eu de cesse de produire toutes sortes de tentatives de délégitimation de la morale : au nom des classes sociales, du ressentiment, du biocentrisme, etc. L’esthétique moderne est aussi pour l’essentiel une esthétique de la transgression des canons antérieurs. Le sport professionnel se présente comme un mouvement indéfini de transgression des limites du corps humain. Tous ces débordements ont nourri et nourrissent le mouvement général d’une croissance économique elle-même conçue comme un procès et un progrès sans fin. Et c’est ce type de croissance qui aboutit aux courbes exponentielles des flux de matières et aux risques globaux qui en découlent.

Comment dès lors comprendre la facilité avec laquelle le fondement techno-économique de notre civilisation, pourtant destructeur, se soit si aisément diffusé ? Comment comprendre qu’une civilisation aussi originale, fruit d’une histoire particulière, ait pu phagocyter aussi rapidement d’autres civilisations, millénaires et plus équilibrées ? Rappelons que la place prise par les échanges et la production, et celle prise par leur support et moteur technologiques, ne disposent d’aucun répondant dans quelque civilisation que ce soit. L’un des traits les plus prégnants de la modernité est en effet le rôle qu’ont fini par exercer les objets et autres dispositifs techniques au sein de nos existences, au point que le cours de ces dernières finit par dépendre plus de leur fiabilité que de la constance d’autrui. Les autres civilisations se distinguaient au contraire par l’équilibre qu’elles ménageaient entre leurs dimensions religieuses, artistiques, familiales, sociales, politiques, écologiques, économiques, techniques. Il en est peut-être ainsi parce que la modernité occidentale a conduit avec l’essor des technologies à l’hypertrophie du fondement même de notre humanité, à savoir notre aptitude technicienne comme j’ai cherché à le montrer dans L’Homme-artifice (Gallimard, 1996).

Il n’en reste pas moins urgent de redonner un sens et un cadre à nos savoir-faire, de reposer la question des limites, en termes écologiques, mais pas seulement, également par rapport au pouvoir que nous sommes en passe d’acquérir sur notre propre nature, de nous interroger à nouveau sur les fins que nous entendons poursuivre collectivement. Il importe de ne plus limiter l’interrogation sur les fins à nos seuls choix individuels et d’abandonner le cours de nos choix collectifs aux seuls automatismes du marché et du progrès, c’est-à-dire de la croyance selon laquelle les innovations sont par définition bénéfiques au plus grand nombre.

 


 

Peut-on dissocier croissance matérielle, progrès et besoin de sens ?

Patrick Viveret

1. Le PIB, victime de son succès

Alpha et oméga en matière d’indicateur économique, le PIB est souvent présenté aujourd’hui comme le véritable baromètre de nos sociétés. La reprise de sa croissance est accueillie avec un profond soulagement. Si par malheur, elle vient à fléchir, le pire est à craindre et tous les maux s’abattent : chômage en hausse, baisse de la consommation, émeutes en banlieues, déprime généralisée… Le PIB en est venu à mesurer le bien-être de nos sociétés, contrairement à sa vocation première, plus modeste. Rappelons que le PIB est la somme des valeurs ajoutées de toutes les productions annuelles de biens et de services d’un pays, qu’elles proviennent des entreprises ou des administrations. Sorte de chiffre d’affaires global, il se nourrit des comptabilités des acteurs économiques. Le prix à payer pour obtenir un bien ou un service crée une valeur ajoutée monétaire qui sera enregistrée dans celles-ci, qui alimenteront ensuite notre produit intérieur brut. Le PIB mesure donc des productions (matérielles ou non) mais il peut également, cela se montre aisément, être vu comme les revenus distribués et enfin comme un indicateur de l’activité économique. Tout ceci n’en fait évidemment pas un indicateur de bien-être. Les comptables nationaux ne le revendiquent pas et il n’a pas été conçu pour cela.

Or le PIB n’incorpore aucune donnée relative à la destruction des ressources naturelles ni aux capacités d’autorégulation de la nature. Et ceci pour une raison fondamentale : la nature ne faisant payer ni ses services ni les biens qu’elle nous livre, leur prix n’apparaît pas dans nos comptabilités. La nature ne nous envoie également pas d’avocat pour se faire indemniser des préjudices que nous lui faisons subir. A nouveau, sans coût ni facture, pas d’impact sur le PIB. Dès lors sa croissance ne nous informe en rien sur la destruction de la planète. Le PIB peut aller bien alors que la planète va mal : la Chine en fait l’amer constat en ce moment.

Quand Jacques Chirac dit, à Johannesburg « la maison brûle et nous regardons ailleurs » on pourrait ajouter « non seulement nous regardons ailleurs, mais nous mettons consciencieusement de l’huile sur le feu de la maison ». L’une des raisons majeures, c’est donc que nos indicateurs de richesse nous conduisent dans le sens inverse de ce que nous devrions souhaiter, si nous prenions au sérieux la réorientation nécessaire des modes de croissance et de développement, qu’on l’appelle développement durable, soutenable, humain, etc. C’est exactement comme si nous étions dans la situation d’un marin qui aurait décidé un changement de cap mais dont les instruments de bord resteraient réglés sur l’ancien.

Pour comprendre le succès du PIB, et donc ce qu’il va falloir faire pour sortir de sa tyrannie, en faire la critique technique est, sinon nécessaire, bien insuffisant : un détour anthropologique s’impose, car derrière le culte de la croissance illimitée du PIB, c’est notre rapport au monde qui est en jeu.

 

2. D’où vient la soif de croissance matérielle de nos pays industrialisés ? Désir et besoin

Nous sommes confrontés à la rencontre entre deux plaques tectoniques : le défi écologique, sur lequel nous ne reviendrons pas, et le défi anthropologique. Au plan anthropologique, nous ne sommes pas des êtres rationnels, se contentant de la satisfaction de nos besoins. Nous sommes aussi à l’évidence des êtres de désir. Car si le besoin est, par essence, autorégulé par sa satisfaction (la faim n’est par exemple jamais illimitée), le désir, parce qu’il se situe sur l’axe vie/mort, est quant à lui dans l’ordre de l’illimité.

Et, insistons sur ce point, l’énergie du désir est plus forte que celle du besoin. Si nous n’étions que des mammifères rationnels, nous utiliserions alors notre conscience pour satisfaire rationnellement nos besoins. De ce point de vue, aussi bien la tradition libérale libre-échangiste que la tradition socialiste planificatrice auraient toutes les deux raison. Dans un cas, puisque le besoin s’autorégule, un marché d’offre et de demande limité aux seuls besoins s’organiserait facilement. Dans l’autre cas, une planification intelligente devrait aussi fonctionner. Mais la réalité est que, parce que nous sommes doués de la conscience de la mort, nous ne sommes pas simplement des êtres de besoin, mais des êtres de désir illimité.

Si ce désir est orienté vers l’ordre de la vie ou de l’être, le caractère illimité du désir ne menace pas l’humanité. Ainsi en va-t-il de la beauté, de l’amitié, ou de la sérénité. En revanche, dès qu’il est orienté vers la possession, alors le désir engendre non seulement la rivalité avec autrui – par création artificielle de rareté dans un jeu à somme nulle – mais également une frustration permanente de l’ordre de la toxicomanie : après l’apaisement vient la frustration et donc l’addiction. René Girard a bien démontré les effets ravageurs sur le plan social du désir orienté vers l’avoir. Gandhi l’avait également souligné en déclarant : « Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous mais il n’y en a pas assez s’il s’agit de satisfaire le désir de possession de chacun ».

Les limites sociales et écologiques à la satisfaction du désir de “toujours plus” sont aussi évidentes que difficiles à accepter individuellement. Le pollueur, l’excessif, l’abusif, est toujours “l’autre”. Et il est vrai que, menées à leur paroxysme, les rivalités d’argent et de pouvoir conduisent aux totalitarismes.

A titre illustratif, le rapport du PNUD de 1998 comparait, en termes de ressources, les besoins vitaux de l’humanité avec ce qui était dépassé, futile, voire dangereux (armes, drogues, publicité…). Il apparaissait alors que les besoins primaires représentaient 40 milliards de dollars de chiffre d’affaire, tandis que la publicité ou le stupéfiants en dépensaient 400, et l’armement, 800. On parle aujourd’hui d’environ 700 milliards pour la publicité et 1100 milliards pour les armes. Besoin “d’être” contre désir d’avoir…

 

3. Abondance et pénurie : l’écoligion

Contrairement à une idée reçue, le primat actuel de l’économique dans nos sociétés (amplement constaté dans les débats des élections présidentielles), n’a pas de rapport avec une réalité sociale de faiblesse générale du pouvoir d’achat, ou dit autrement de manque sur le plan matériel. A l’évidence, nos sociétés occidentales ont résolu la question de la pénurie matérielle (mais pas celui de la répartition équitable des richesses, ce qui est un tout autre débat). Keynes disait que la question de l’abondance était plus compliquée que celle de la rareté. Il craignait la dépression collective des sociétés ayant surmonté ce qui faisait la hantise de nos ancêtres : la crainte obsédante de la famine. Comme souvent, il s’est montré visionnaire : la lutte contre la dépression n’est-elle pas à l’origine de l’hyperconsommation (comme dit Lipovetsky), elle-même issue de notre incapacité à faire face à nos vrais besoins ? Etre heureux et aimer ne vont pas de soi. Il est plus facile de répondre à “comment survivre” plutôt que “pourquoi vivre”, ou de surdévelopper le “comment vivre ensemble” plutôt que de trouver des réponses collectives – et non dogmatiques – au “pourquoi vivre ensemble”. La facilité est alors souvent de former des rapports déshumanisés, en passant, pour reprendre la formule célèbre : “du gouvernement des hommes à l’administration des choses”

Pourquoi, dans nos sociétés matériellement surdéveloppées ayant parfaitement les moyens d’éradiquer la pénurie, l’économie est-elle restée aussi importante, voire obsédante ? Les anthropologues ont montré que les sociétés dites primitives, a priori “condamnées à la sueur de leur front” à lutter contre la pénurie consacrent aux activités économiques beaucoup moins de temps que nous ! (1)

Cette prégnance de l’économie, sans rapport avec la moindre nécessité, est, à mon sens, de l’ordre du religieux. On pourrait parler d’une “écoligion”. Après l’effondrement des grands systèmes religieux et idéologiques, il me semble que nous comblons notre besoin de sens par une “parodie”, un divertissement pascalien. S’il est banal de dire que l’hypermarché est le temple des temps modernes, c’est sans doute plus profond qu’il n’y paraît. Nous sommes à ce rendez-vous de civilisation que Max Weber avait bien vu dans “L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme” ou il avait écrit : « nous sommes passés de l’économie du Salut au salut par l’économie ».

Notre vocabulaire semble d’ailleurs à lui seul le montrer. Le “bénéfice” n’est-il pas étymologiquement ce qui fait du bien ? Le profit, ne renvoie-il pas à une expression moins comptable et issue du monde de l’être : “profite bien de la vie” ? Quant au bilan comptable n’est-il pas le double moderne de la comptabilité des péchés au moment du jugement dernier ? Les paroles obscures de l’ancien président de la Banque Fédérale américaine, qui aimait rappeler que ceux qui avaient compris ce qu’il disait ne l’avaient donc pas compris, ne rappellent-ils pas celles de la pythie ? N’est-ce pas lui à nouveau qui a parlé de “l’exubérance irrationnelle” des marchés ? Les comportements des marchés sont-ils vraiment rationnels ? Enfin dernier exemple, bien connu lui aussi : les propriétés du marché, imaginés par Adam Smith sous le terme de “main invisible”, ne sont-elles pas un peu miraculeuses, celles d’un ordre divin ?

Ces analyses nous montrent que se passer du PIB ou le compléter ne sera pas simple. On ne remplace pas une idole simple et structurante par des chiffres moins connus, même remplis d’intelligence. Et ceci d’autant que la force du PIB réside justement dans sa fausseté : il donne l’illusion que le bonheur est simple et mesurable. Y renoncer supposerait donc de renoncer à cette illusion. Si le PIB, tout comme l’écoligion dont il est issu, a une telle force émotionnelle c’est parce qu’il constitue une promesse de bonheur facile et d’avenir radieux : en travaillant, on gagne une promesse d’intensité future, on transforme du temps mort en argent, on sacrifie le présent au nom de la promesse qu’on en profitera demain.

 

4. La solution pour sortir de cette impasse ? La sagesse

Au-delà des enjeux techniques qui ne sont pas minces sur le choix d’autres indicateurs alternatifs ou complémentaires, je voudrais ici attirer l’attention sur ce qui me semble être les vrais enjeux de la “mesure de la croissance”.

Tout d’abord un enjeu démocratique. Le nécessaire débat démocratique sur les choix des systèmes de chiffrage ne peut avoir lieu que pour autant qu’il soit restitué dans le champ public par les spécialistes qui en connaissent la teneur. C’est l’essentiel du travail que j’ai fait lorsqu’on m’a confié la mission sur les nouvelles approches de la richesse. (2)

Nous avons ensuite besoin des éléments d’élaboration démocratique qui refondent la qualification – la question prioritaire, celle du sens à donner aux chiffres – parce que la quantification n’a de sens qu’au service de la qualification.

Quand on est dans ce que Vincent de Gaulejac a appelé le dérapage de la quantophrénie, on finit par croire que la réalité est réductible aux chiffres. Or ce qui compte vraiment dans la vie a pour caractéristique de ne pas pouvoir se quantifier. Chiffrer l’amour, par exemple, nous approche dangereusement de la prostitution. Ce qui fait la valeur fondamentale pour chacun de nous – valeur signifie en latin la force de vie face à la mort –, ce n’est certainement pas la valeur ajoutée comptable ou financière, mais la force de vie supplémentaire.

Confrontés à la question culturelle fondamentale du besoin d’indicateurs alternatifs, il nous faut une qualité de débat démocratique qui restitue les choix de société implicitement cachés derrière ces choix d’indicateur. La vraie question n’est pas seulement “ce qu’on met dans nos comptes”, mais “ce qui compte vraiment dans nos vies”. Elle devient une question politique : l’art de vivre ensemble devient centrale pour la survie de l’espèce humaine, au moment précisément où elle a la capacité de s’autodétruire. Si Homo Sapiens n’est pas une origine (il semble plus démens que sapiens) n’est-ce pas un projet, une possibilité, une nécessité ?

NOTES

1. CF Marshall Salins, Age de pierre, âge d’abondance, Gallimard, Retour >>>

2. - Viveret, Patrick [2002] Reconsidérer la richesse, rapport pour le Secrétariat d’Etat à l’Économie Solidaire, publié comme ouvrage en 2003 aux Éditions de l’Aube. Retour >>>


 

La dématérialisation de l’économie : mythe ou réalité ?

Jean-Marc Jancovici, Président du groupe X-Environnement

NB : les propos tenus ici n’engagent en rien le groupe X-Environnement, dont il faut rappeler que, statutairement, il ne peut avoir aucune prise de position publique au nom de tout ou partie de la communauté polytechnicienne.

Soit un PIB dont nous voulons qu’il continue à croître. Soient des ressources dont nous voulons que la consommation annuelle se mette à décroître - ou dont la consommation annuelle va décroître, que cela nous plaise ou pas.(1) Soit une histoire économique des deux derniers siècles qui montre que l’augmentation du PIB par habitant, dans tous les pays du monde ou à peu près, se traduit depuis des décennies par une augmentation de la consommation d’énergie, de sol, de viande, de minerais de toute nature, et encore de quelques bricoles, et une augmentation non moins importante de la production de déchets de toute sorte, dont le CO2 fait assurément partie, avec pour tous ces flux des impasses qui se précisent pour les décennies à venir. Soit enfin chacun d’entre nous - et donc nos élus - qui aime la croissance chez soi le Lundi mais un peu moins chez les autres le Mardi, la première étant bonne pour nos emplois et la second mauvaise pour nos enfants, alors qu’il s’agit bien évidemment de la même.

Que faire face à cette somme de contradictions ? Mais c’est évident mon cher Watson : dé-ma-té-ria-li-ser. « Avant », impossible : notre économie se nourrissait de tonnes de charbon, d’acier et de ciment, et les ouvriers ressortaient la gueule noircie des mines, des locomotives et des usines : tout cela était d’un matérialisme évident, et on ne faisait pas de croissance sans casser quelques œufs. Heureusement, cette vision ne sera bientôt qu’un souvenir du passé : grâce à Internet, l’économie de services, les loisirs, les employés de bureau, les visites payantes au Musée,(2) et encore quelques autres bricoles parfaitement dématérialisées, l’employé(e) ressort de son bureau les mains propres et le pli du pantalon - ou de la jupe - impeccable. Pfuit ! Terminées les consommations matérielles, et le PIB va pouvoir monter pendant que les consommations de ressources non renouvelables vont baisser : mettre tout le monde derrière un ordinateur, il suffisait d’y penser. Nous serons sauvés par la tertiarisation de l’économie, impensable auparavant. La vérité étant, pour reprendre une maxime d’Allais (l’économiste, pas l’écrivain !), non point l’opinion de la majorité, mais ce qui découle de l’observation des faits, que disent ces derniers ?

Il est incontestable que, en 2 siècles, la part de l’emploi dans le tertiaire (en France) est passée de 15% à 70% (ci-dessous), avec diminution à due concurrence de la part des deux autres secteurs d’activité.


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Graphique 1 : Part de chaque secteur d’activité dans l’emploi en France de 1800 à 1996.

Mais la part de l’emploi industriel a également augmenté sans cesse jusqu’en 1974 (au détriment de l’emploi agricole), et surtout il y a une évolution que le raisonnement en pourcentage masque complètement : il y avait 2 millions d’actifs dans l’industrie en 1800, alors qu’il y en a 8 millions aujourd’hui. Si nous prenons comme ratio non pas la part de l’industrie dans l’emploi, mais le nombre d’emplois industriels par hectare de sol, avons-nous tant dématérialisé que cela ?

Il y a une deuxième chose que ce pourcentage sur l’emploi ne dit pas : un employé du tertiaire de l’an 2000 consomme-t-il moins d’eau, d’énergie, ou de minerai de cuivre qu’un employé de l’industrie (et des mines) d’il y a un siècle ? Si nous prenons l’énergie ou l’espace au sol, il n’est pas sûr que le tertiaire d’aujourd’hui soit moins consommateur que l’industrie d’hier. L’INSEE met en effet dans les services nombre d’activités parfaitement énergivores ou dévoreuses d’espace, à commencer par les transports (routier, maritime ou aérien), les zones commerciales en périphérie de ville (et les accès routiers associés), et encore tout ce qui est logistique, loisirs, santé,(3) enseignement, sports, etc ; ces activités utilisent des bâtiments qu’il va bien falloir chauffer, desservir en électricité, et accessoirement alimenter en objets industriels pour leur fonctionnement. Quand on sait que bâtiments et transports, mis bout à bout, sont à l’origine de 70% de la consommation d’énergie en France,(4) on mesure que d’assimiler automatiquement cette « tertiarisation » à une diminution de la pression anthropique sur l’environnement est peut-être un raisonnement un peu court. Et de fait, un employé de bureau émet, en 2005, à peu près autant de gaz à effet de serre pour son seul travail (y compris la fabrication des ordinateurs et de l’immeuble occupé) qu’un Français de 1960 en émettait tous usages confondus.

Enfin, une autre observation qui vient montrer que rien n’est simple est qu’il n’y a point de tertiaire… sans industrie. Si nous pouvons passer nos journées confortablement assis sur une chaise ou derrière un ordinateur, c’est bien que dans le même temps machines et ouvriers conjugués fabriquent de plus en plus « à notre place » vêtements, nourriture, matériaux, et plus généralement tous les objets de la vie de « tous les jours ».

Si nous passons en revue les pays de la planète, n’est-il pas frappant de constater que la proportion d’emplois dans le tertiaire est, grosso modo, proportionnelle à la consommation d’énergie par habitant ? La faiblesse de la consommation d’énergie par personne conduit-elle à voir apparaître spontanément des armées d’employés de bureau au Mali, au Népal, ou en Mongolie ? Pas vraiment ! Industrialisation et augmentation de l’emploi tertiaire seraient plutôt synonymes…

Peut-on tenter une explication ? L’apparition d’industries suppose certes des emplois directement rattachés aux flux matériels dans des usines (ouvriers et leur encadrement), mais il faut aussi du monde pour distribuer et administrer cette production, et éventuellement déplacer, aider, ou former les clients, et ces emplois - de service - croissent avec la production matérielle.

Ce qui croît aussi avec la productivité industrielle, c’est le nombre de paires de bras et de jambes qui vont pouvoir s’investir dans des services « de confort » (enseignement, garde d’enfant, ménage, restauration, etc) inaccessibles sinon. Il suffit dès lors que la performance des machines utilisés par les ouvriers augmente plus rapidement que la productivité des employés du commerce et des services, et le tour est joué : l’emploi tertiaire augmente le plus vite, mais… au service de la gestion d’une production industrielle qui augmente tout autant, et donc une économie pas du tout dématérialisée.

Est-il légitime de penser que la productivité ouvrière augmente plus vite que la productivité tertiaire ? Cela se plaide : il est beaucoup plus facile d’augmenter d’un facteur 10 la cadence d’une machine d’embouteillage à emploi quasi-constant - ou le nombre de containers chargés sur un bateau à emploi quasi-constant - que de multiplier par 3 le nombre d’enfants confiés à une assistante maternelle (600.000 emplois en France en 1998) ou à un enseignant du primaire et du secondaire (900.000 emplois). Il sera tout aussi ardu de multiplier par 3 - sans recourir à des machines - le nombre de m2 nettoyés en une journée par un agent d’entretien (1.000.000 d’emplois ; première profession en France) ou encore le nombre de clients qu’un vendeur peut servir par jour (1.000.000 d’emplois)… L’industrialisation massive doit donc assez logiquement déboucher sur une augmentation des flux matériels (tant que ça passe)… et de l’emploi dans le tertiaire. La seconde évolution serait donc plus une marque d’une société de plus en plus matérielle ! Et accessoirement, cela suggère que la sobriété énergétique renforcera la part manuelle du travail et non la diminuera.

Pour compliquer encore le débat, toute discussion sur la correspondance entre « dématérialisation » et emploi dans le tertiaire se heurte aussi, parfois, à un problème de nomenclature. Faut-il considérer comme emploi tertiaire un chauffeur de poids lourd ou une hôtesse de l’air, l’un comme l’autre ayant un emploi bien plus dépendant d’une énergie abondante qu’un ouvrier des mines du siècle dernier ? Faut-il mettre dans les activités tertiaires la distribution d’eau, pleine de pompes et de tuyaux partout (une station d’épuration, cela ressemble bigrement à une industrie !), un entrepôt logistique, ou encore un hypermarché de banlieue, qui est essentiellement un concentrateur de flux physiques (de produits vendus, de véhicules allant et venant) ? Que donnerait une nomenclature qui proposerait de classer les emplois en fonction de l’intensité énergétique ou l’intensité carbone ?

Après la structure de l’emploi, venons-en à ce qui fait l’objet d’un deuxième malentendu récurrent quand on parle de « dématérialisation » : l’utilisation d’un ratio unitaire pour juger d’une nuisance globale. Il est évident ou presque qu’à l’aune des ratios unitaires tout va de mieux en mieux Madame la Marquise. Il faut 4 à 5 fois moins de terre pour produire un quintal de blé qu’il y a 1 siècle, 4 fois moins d’essence pour faire fonctionner un CV de puissance de moteur qu’il y a 25 ans, 2 fois moins d’énergie pour chauffer un m2 de bâtiment qu’il y a 30 ans (en France), à peu près 10 fois moins d’énergie pour faire une tonne de verre, et il serait possible de continuer ainsi cette énumération très longtemps : nombre de ratios unitaires s’améliorent significativement quand ils sont suivis sur quelques décennies. De manière globale, il faut aujourd’hui 25% d’énergie de moins pour produire un euro de PIB en France qu’il y a 30 ans, et c’est ce résultat qui conduit souvent à la conclusion que l’économie se « dématérialise ».

Mais… le système Terre n’en a cure, et dans le même temps que nous « dématérialisons » ainsi la promesse d’ennuis futurs augmente. En effet, peu chaut à notre planète que les véhicules ou les industries soient unitairement plus efficaces : tout ce qu’elle « voit » est la consommation globale pour tout ce qui est flux de matière ou d’énergie, ou rejets, par exemple de CO2. C’est bien la quantité totale consommée qui conditionne la date du pic de production pour toute ressource dont le stock initial est donné une bonne fois pour toutes,(5) et non la consommation par objet fabriqué ou utilisé. Le graphique ci-dessous illustre très bien, sur les cas particuliers de l’énergie et du CO2, cet antagonisme entre analyse à partir des ratios et analyse à partir de la nuisance globale : les rations unitaires baissent (ce qui séduit notre cervelle), mais les nuisances globales augmentent (et c’est la seule chose qui importe à la planète).


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Fort bien, dira l’esprit analytique : pour le moment, l’économie va plus vite que les progrès unitaires, mais si nous nous y mettons vraiment, nous aurons l’inverse, et à nous la croissance perpétuelle sans les ennuis de la croissance perpétuelle. Peut-on discuter quantitativement cette « théorie » ?

On me pardonnera un certain tropisme pour les émissions humaines de CO2, mais c’est pourtant cette molécule toute simple qui va me servir pour la dissertation qui suit. Nos émissions de CO2 possèdent en effet un avantage incomparable dans toute spéculation sur l’avenir : elles font l’objet d’une double contrainte exogène, relativement facile à caractériser. La première d’entre elles est dictée par les mathématiques : comme le CO2 émis par l’homme est issu de la combustion des hydrocarbures et du défrichement des surfaces forestières, et que le stock d’hydrocarbures est fini aux échelles de temps qui nous intéressent, (6) tout comme la surface des forêts, il est absolument certain que nos émissions de CO2 vont passer par un maximum, puis tendre vers zéro à l’infini. (7) Ces émissions de CO2 seront donc « un jour » inférieures de moitié (et même inférieures du quart, du dixième…) à ce qu’elles sont aujourd’hui, que cela nous plaise ou pas.

La deuxième contrainte exogène est fixée par le climat : pour que la concentration atmosphérique de CO2 cesse d’augmenter, il faut précisément que nos émissions de ce gaz redeviennent inférieures à la moitié de ce qu’elles étaient en 1990. Certes cette diminution est certaine « un jour », comme le paragraphe précédent l’expose, mais pour éviter que le changement climatique ne devienne une force de rappel encore plus contraignante que la géologie nous serions bien avisés de parvenir à ce résultat le plus vite possible, disons d’ici 2050.

La question qui se pose alors est d’une simplicité biblique : cet impératif physique trouve-t-il facilement sa place dans la « croissance » telle que nous la concevons ? C’est une petite équation toute simple, que la légende attribue à un professeur japonais dénommé Kaya, qui va nous aider à répondre à cette question. Cette équation (ci-dessous) s’obtient tout simplement en multipliant et en divisant les émissions de CO2 par, successivement, l’énergie consommée (dans le monde), le PIB mondial, et enfin la population mondiale.


Si nous exprimons cette équation avec des mots, cela donne ce qui suit :

Emissions de CO2 = Intensité CO2 de l’énergie x Intensité énergétique du PIB x PIB par personne x Population

Cette cuisine un peu particulière permet alors d’exprimer les émissions de CO2 comme le produit de quatre termes sur lesquels nous aimons à tenir des raisonnements autonomes : ceux qui parlent démographie s’intéressent rarement à l’intensité énergétique du PIB ; ceux qui dissertent le plus sur la croissance du PIB par personne sont rarement très soucieux de savoir s’il est « CO2-compatible », ou s’il se conjugue avec la population, etc.

Le grand mérite d’une égalité, aurait dit De La Palisse, c’est que les deux termes doivent être égaux. De ce fait, si le terme de gauche est sous contrainte, alors le produit des 4 termes de droite doit subir la même, et cela permet de replacer dans une même discussion démographie, PIB, énergie et CO2. En particulier, s’il est certain que les émissions de CO2 vont être divisées par 2, et s’il est souhaitable que cela se produise d’ici 2050, combien est-ce que cela contraint les termes de droite ?

Commençons par la population : de 6 milliards en 2000, elle s’achemine vers 9 en 2050 (du moins si aucune régulation brutale n'intervient). Mais comme il serait d’une portée pratique limitée de suggérer une division volontaire de la population par deux en 50 ans pour respecter l’égalité, oublions cette marge de manœuvre et passons à la suite.(8) Il est bien évident, cependant, que de ne pas souhaiter une division rapide de la population par deux n’est en rien une garantie que cette évolution est impossible si ce sont des forces de rappel indépendantes de notre volonté qui se chargent de faire respecter l’égalité, et c’est bien là l’un des dangers, même si personne n’est capable de le scénariser de manière précise.

Quid du PIB par personne ? Une augmentation annuelle de 2% du PIB par habitant, ce qui est la borne inférieure de ce que tout élu tente d'obtenir lorsqu'il est en fonction, augmente cette valeur d’un facteur 3 en 50 ans (1,02 à la puissance 50 = 2,7 pour être précis).(9)

Avant d’engager la suite de la discussion, nous voici donc avec un terme de gauche dont nous aimerions qu’il baisse de 50% en 50 ans, et un produit des deux termes les plus à droite qui représente une multiplication par 4,5 environ sur le même laps de temps. Question : les deux termes restants, qui se conjuguent pour donner l’intensité CO2 du PIB, peuvent-ils assurer une division par un facteur 9 à 10 en 50 ans ? Peut-on, en 45 ou 50 ans, faire un dollar de PIB avec 10 fois moins de CO2 ?

Reprenons la dissertation sur les deux termes en question : l'intensité énergétique de l’économie s’est améliorée de 30% dans le monde en 35 ans, période qui inclut la suite du double choc pétrolier de 1973-1979 et la multiplication par 10 des prix du pétrole, ce qui a constitué une incitation autrement plus puissante à faire des efforts que la morale. La prolongation d'un taux de diminution identique amènerait une réduction de 40% en 50 ans environ, mais c’est peut-être faire preuve d’optimisme, car comme pour l’intensité CO2 de l’économie ce ratio évolue dans le mauvais sens depuis 4 à 5 ans, et ce sont les premiers efforts les plus faciles.

La juxtaposition des hypothèses précédentes amène « mathématiquement » à cette conclusion sur le dernier terme : dans le même temps que l’approvisionnement en énergie double sur 50 ans, l’intensité CO2 de l’énergie doit être divisée par 4, alors que cette intensité a péniblement gagné 10% en 35 ans (graphique ci-dessus). Facile ? Sûrement pas. Possible ? Beau sujet de débat : dans le même temps qu’il faudrait 6 à 15.000 réacteurs nucléaires en fonctionnement (450 aujourd’hui), il faudrait multiplier par 7 la contribution de la biomasse, affectant la quasi-totalité des forêts actuelles à un usage énergétique, et dans le même temps multiplier par 7 les lacs de barrage. Oublions le photovoltaïque et l’éolien dans ce scénario : même avec de forts taux de croissance, passer des 0,05% actuels (éolien) ou 0,005% actuels (photovoltaïque) dans le total mondial à quelque chose qui soit suffisant pour boucler l’égalité ci-dessus (en 45 ans) est proprement impensable.

Il en ressort inévitablement cette question : comme « l’environnement » (c’est-à-dire des émissions de CO2 divisées par deux) finira par gagner, quelle est l’évolution du PIB par personne qui peut prendre place dans ce contexte sans violer les mathématiques ?

NOTES

1. Voir par exemple l’article Bauquis-Le Treut-Rogeaux dans ce même numéro. Retour >>>

2. Cela renvoie à une anecdote authentique : lors d’un colloque organisé juste avant les présidentielles de 2002, un haut responsable du PS avait indiqué, à la suite d’une question de l’auteur sur la manière de découpler économie et flux matériels, que cela se ferait sans problème parce que « les gens iraient au musée pendant leur temps libre, ce qui contribuerait au PIB ». L’épisode serait risible (et du reste il a fait rire toute la salle) s’il n’était, au fond, dramatique, car il illustre très bien l’immense faiblesse de la réflexion, dans les sphères politiques, sur la compatibilité entre la vision « classique » de l’avenir et les limites physiques du monde. Retour >>>

3. Dans nombre de villes de province en France, l’hôpital est le premier employeur, or un hôpital, cela possède une grosse chaudière, voit passer des véhicules en quantité importante, et comporte nombre de machines, de fils et de tuyaux… Retour >>>

4. Mais 50% des émissions de gaz à effet de serre, à cause du très faible contenu en CO2 de l’électricité française. La correspondance entre part dans l’énergie et part dans le CO2 est plus forte à l’échelle mondiale, 40% de l’électricité mondiale étant faite au charbon, et 20% au gaz. Retour >>>

5. La certitude du « pic de production » pour le pétrole, le gaz, le charbon, ou n’importe quel minerai se démontre mathématiquement : c’est la simple application aux hydrocarbures d’un théorème sur les intégrales bornées que nous avons tous eu comme exercice de colle… Retour >>>

6. S’il faut 300 millions d’années pour faire du charbon ou 50 millions d’années pour faire du pétrole, on peut considérer que c’est le cas. Retour >>>

7. Cf le même théorème sur les intégrales bornées ! Retour >>>

8. Incidemment rappelons que nombre de personnes, dans notre pays, suggèrent au contraire qu’il faut favoriser l’accroissement démographique pour payer les retraites. Dans les conditions actuelles, sommes nous sûrs que ces descendants que nous nous créons, nous sommes capables de leur léguer un capital naturel suffisant pour assurer leur « croissance » et la nôtre en prime, puisqu’ils sont censés assurer nos vieux jours ? Retour >>>

9. 2,7 pour être précis : 1,02 à la puissance 50 Retour >>>



 

Est-ce qu’il y aura un après pétrole ?

T.Gaudin

« Comment vivrons nous dans l’après pétrole », telle était la question posée par des élèves de l’INA-PG et de Sup-élec à l’Université de la Terre, qui s’est tenue le 31 Mars à l’Unesco, organisée par « Les Echos » et « Nature et découvertes » avec comme invité surprise... Nicolas Hulot.

Que Hulot y soit n’était pas vraiment surprenant, ce qu’il a dit non plus. Plus d’un millier de personnes se pressaient, toutes ruisselantes de bonnes intentions. Mais il y a loin, n’est-ce pas, de l’intention à la pratique...

Je me suis permis de dire que, avant de se demander « comment vivrons-nous dans l’après pétrole », il serait juste de poser la question : « est-ce qu’il y aura un après pétrole ? »

 



Le premier élément qui m’amène à poser cette question est ce graphique du GIEC représentant l’évolution des températures sur le dernier millier d’années. Sans entrer dans les détails compulsés par Emmanuel Leroy Ladurie, on y voit les siècles prospères du haut moyen âge, de 1000 à 1300, puis le refroidissement du siècle de Louis XIV. Mais ce sont là des variations infimes par rapport à ce que prévoient les scénarios du GIEC, du plus économe au plus laxiste, d’ici 2100, comme le montre la partie droite du graphique.

Nous n’avons aucune référence historique qui puisse nous aider à penser l’après pétrole ; seulement quelques références préhistoriques, la fin du tardiglaciaire, entre -10000 et -8500, où la température aurait augmenté de quelque six degrés. Or, cette période est celle de la transformation la plus profonde qu’ait connue l’humanité : le début du néolithique, les sédentarisations, l’élevage des ongulés, l’agriculture en Mésopotamie (1) et en Anatolie.

Ce réchauffement a rendu dans ces régions la vie plus facile. On peut supposer qu’il a aussi contribué à persuader l’espèce humaine de sa supériorité. Au lieu de se penser comme un élément de la nature, au même titre que ses frères animaux, elle serait partie dans une illusion prométhéenne, qui nous habite encore, celle de la maîtrise de l’évolution du monde.

Si l’on porte son regard, non plus vers la Mésopotamie, mais vers le Sahara, les fresques du Tassili, entre autres données archéologiques, nous montrent qu’il y a 15000 ans, ce Sahara était une savane accueillante où les antilopes se désaltéraient dans de grands lacs. Les hommes y étaient nombreux et menaient une vie de chasseurs, sportive et semble-t-il plutôt facile. Qu’est devenu le Sahara à la suite du réchauffement de la fin du tardiglaciaire ? Un désert !

Les changements de température, à cette époque, s’étendaient sur plusieurs siècles et s’accompagnaient de fluctuations. Les humains pouvaient quitter progressivement les régions inhospitalières génération après génération. Mais si, comme le prévoient les climatologues, l’accroissement du 21ème siècle se fait en seulement deux ou trois générations, ce sont des centaines de millions de « réfugiés climatiques » qui vont chercher à survivre par tous les moyens.

D’ores et déjà, si mes informations sont confirmées, des dizaines de millions de chinois auraient pacifiquement passé la frontière russe et seraient en train de cultiver la Sibérie, une des régions du monde à laquelle le réchauffement devrait bénéficier.

On les comprend ! la perspective du développement urbain que nous montrent les images en provenance de Chine, le pays où l’on porte un masque pour circuler dans la rue (voir Courrier International n° 853, du 8 au 14 mars 2007) est pour nous invivable. Elle n’a vraiment rien d’attrayant, sauf peut-être l’argent. En délocalisant leurs usines, est-ce que les occidentaux ne se seraient pas débarrassé de ce qu’ils n’ont plus envie de vivre : occupons-nous du paradis et laissons les gérer le purgatoire…

Résultat : la Chine est le second émetteur de CO2 après les Etats-Unis et deviendra le premier dans la décennie qui vient, à cause de la construction massive de centrales au charbon, non pas le « charbon propre » préconisé par nos plus intelligents camarades, mais la centrale à charbon classique, qui rejette dans l’atmosphère un maximum de poussière et de gaz carbonique.

Que les grandes puissances n’aient même pas accepté protocole de Kyoto, dont on sait qu’il est très insuffisant pour maîtriser l’effet de serre, est un signe d’inconscience. D’autant que les informations sur lesquelles insiste le rapport du GIEC ne sont pas nouvelles : lorsque, en 1990, il y a 17 ans, nous avons publié « 2100, récit du prochain siècle », les estimations de réchauffement étaient entre 3 et 6° C pour le 21ème siècle. On savait même qu’il serait beaucoup plus important près des pôles (+10°) que à l’équateur (+1°).

Comme le rappelle l’article historique de Pascal Acot dans le hors série de Sciences et Avenir de Mars Avril 2007, l’idée de l’effet de serre non plus n’est pas nouvelle. Elle revient à Saussure, le physicien genevois (1740-1799), suivi par Ebelmen (France), Tyndall (Irlande) et Arrhenius (Suède) en 1903, qui se réjouissait des conséquences bénéfiques pour son pays. On ne peut pas plaider la surprise.

Donc l’espèce humaine, malgré le développement de ses connaissances, continue à se comporter comme une espèce animale ordinaire : elle consomme les ressources accessibles jusqu’à épuisement.

Au 18ème siècle, le révérend Thomas Robert Malthus fait un tour du monde. À chacune de ses étapes, il se pose la question : comment se fait-il que la population ne soit ni plus, ni moins nombreuse que ce qu’elle est ? Au terme de son périple, il donne une réponse élémentaire, dont la logique inspirera Darwin et le mouvement du « scottish enlightenment » (2) : la population augmente jusqu’à saturer les subsistances, compte tenu de l’état de la technique et des mœurs.

Par exemple, les Indiens d’Amérique du Nord sont peu nombreux sur un très grand territoire. Ce sont des chasseurs, dans un milieu où la chasse ne peut nourrir qu’une faible densité de population. S’ils passaient à l’agriculture, ils pourraient se multiplier, mais ils ne le font pas, car ce n’est pas leur culture. Par contre, en Chine, la moindre surface est soigneusement cultivée, les empereurs eux-mêmes rédigent des traités d’irrigation, et la densité atteint des niveaux élevés.

Darwin, impressionné par le raisonnement de Malthus, transposera sa logique au règne animal et, pour préciser les rapports entre espèces, ajoutera la notion de sélection « naturelle », par opposition à la sélection artificielle opérée par les éleveurs. Néanmoins, l’un et l’autre ne doutent pas que l’humanité se comporte, en ce qui concerne la reproduction et la consommation, comme toutes les espèces animales. Autrement dit, ses effectifs et ses prélèvements augmentent jusqu’à saturer les ressources disponibles. Évidemment, quand il s’agit de ressources non renouvelables, la chute est d’autant plus dure. Elle mène au retour de l’espèce à l’état « endémique », comme disent les biologistes comparant implicitement l’explosion démographique à une épidémie.

La question de l’après pétrole est donc le plus grand défi : est-ce que les humains sont capables d’échapper à cette loi de la nature ? Défi d’autant plus redoutable qu’il s’agit bien de ressources non renouvelables. Sans doute, nous sommes intellectuellement capables d’anticiper, voire d’évaluer l’ordre de grandeur du problème et même de proposer des solutions. Mais cela suffit-il pour que les comportements évoluent ?
Dans l’état actuel du système économique mondial, la réponse est clairement non.

Voici un fait qui permet de comprendre pourquoi : il s’agit d’une enquête menée en Allemagne, qui a fait l’objet de statistiques soigneuses et détaillées. Elle a été portée à la connaissance du public en Mai 2006 par le journal Die Welt et reprise en France par Psychologie magazine. Pour illustrer le résultat, ces publications ont montré deux séries de dessins d’enfants d’âge et de catégorie sociale comparable.

Les premiers regardent la télé moins d’une heure par jour. Voici leurs dessins :

 

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Le second groupe regarde la télé plus de trois heures par jour. Voici leurs dessins :

 


 


Le contraste est impressionnant : les enfants qui passent plus de trois heures par jour devant la télé n’arrivent plus à se concentrer pour terminer leurs dessins. Les enseignants témoignent souvent de cette difficulté ; mais comme il s’agit d’observations isolées, effectuées hors d’un contexte scientifique, on ne les écoute que distraitement. Mais que signifient ces dessins et quel rapport avec l’après pétrole ?

Il revient à Patrick Le Lay, président de la chaîne TF1, d’avoir donné la clef de cette énigme. Il a en effet prononcé une phrase restée célèbre. S’adressant à ses employés, il leur a dit : « il faut être réaliste ; votre métier est de préparer les neurones du spectateur à recevoir le message de coca cola ». Cette phrase a fait scandale car elle énonçait une réalité.

Dans une civilisation sous l’emprise des marchés, c’est la logique marchande qui conditionne les contenus de l’information. Non seulement les contenus, mais la forme également. Car, pour capter l’attention du spectateur, la télé produit des séquences courtes, de quelques secondes seulement, suivies d’un changement de plan. Il en résulte que le système neuronal de l’enfant apprend à zapper, et continue à zapper en l’absence de télé, d’où cette difficulté à terminer ses dessins.

Pour caractériser cette évolution, je dirai que nous ne sommes plus des Homo Sapiens, mais des Homo cocacolensis. (3) En voici une illustration, qui a fait la couverture du magazine britannique « The Economist » en Novembre 2004 :

 

 

Cet « Homo cocacolensis » est sous l’influence des messages publicitaires ; il est structurellement sur consommateur. D’ailleurs ce numéro de « The Economist » ne s’interrogeait pas sur les causes de cette situation, mais sur les produits qu’on allait pouvoir vendre au personnage situé à droite du dessin.

On trouve ici un trait fréquent des économies post-modernes : en jouant sur les pulsions ou les préférences immédiates, on crée une situation qui appelle de nouvelles consommations. Cette logique fut même poussée à l’extrême à Beyrouth et dans bien d’autres évènements du Moyen-Orient : les entreprises américaines font d’abord des profits en vendant des armes de destruction puis, une fois les destructions opérées, elles en font à nouveau à l’occasion des marchés de reconstruction. D’autres occurrences, plus diffuses, sont aussi à l’œuvre dans les marchés de l’eau (on pollue, puis on dépollue et on vend de l’eau minérale), dans l’alimentation, dans les soins médicaux et les produits pharmaceutiques où la prévention, beaucoup moins rentable que les soins, est quasiment délaissée et surtout dans l’urbanisme où l’extension des villes « en tache d’huile » crée des surconsommations structurelles d’énergie et accroît l’effet de serre.

Le lecteur excusera ces exemples un peu polémiques mais, dans la situation où se trouve la planète, il n’est plus possible de se contenter des fausses naïvetés de l’économie classique avec ses courbes d’offre et de demande. Le système fait structurellement pression sur le mental des agents pour que l’argent circule au prix même de la création de situations nocives, aussi bien pour les humains que pour l’environnement. C’est une machine aveugle qui n’est pas guidée par une finalité et sur laquelle les pouvoirs nationaux ont bien peu de prise. Depuis le milieu du 20ème siècle, le monde dit libre me semble avoir lentement dérivé de la démocratie à la lobbycratie.

Actuellement, les seules forces qui commencent à s’opposer à ce qu’il faut bien appeler un destin tragique sont au niveau du citoyen. Les mouvements écologistes gagnent du terrain. La fécondité diminue et semble se réguler même dans les pays dits « en développement ». Le scénario tendanciel serait à peu près le suivant si l’on suit les hypothèses (prudentes) des Nations Unies :

 


 

Néanmoins, malgré ces éléments favorables, je ne vois pas comment un monde ultra libéral, unifié, avec des niveaux de vie comparables à l’Europe actuelle et 9 Milliards d’habitants en 2060-2080 pourrait devenir capable de contenir l’effet de serre.
La question de l’après pétrole, donc, n’est pas résolue. Et sa solution ne se trouve plus dans l’arrogance prométhéenne et rationaliste de Descartes : « je vis que le temps était venu de nous rendre comme maître et possesseur de la Nature ». Elle est de devenir maître et possesseur de nous-mêmes.

 

NOTES

1. Voir Jean Denis Vigne, Les débuts de l’élevage, éditions Le Pommier, 2004. Retour >>>

2. Parmi lesquels Adam Smith, Hume, Berkeley…Voir Norbert Wasczek, L’écosse des lumières. Retour >>>

3. Selon l’expression de l’historien africain Joseph Ki Zerbo. Retour >>>

 


 

Quels leviers pour gérer les biens publics

P. Criqui, Membre du Comité de Veille Ecologique de la Fondation Nicolas Hulot

La gestion des biens publics ou biens collectifs pose un problème économique qu’un célèbre article de Garret Hardin (1) permet de poser clairement. Si plusieurs bergers font pâturer leurs animaux dans un pré commun, sans en payer le moindre coût, l’intérêt immédiat de chacun (faire pâturer le maximum de bêtes) pourra s’opposer à l’intérêt général (limiter le nombre de bêtes qui pâturent) et pour finir à l’intérêt de chacun, mais à plus long terme. Le « système » laissé à lui-même, sans échange ni coordination entre les bergers, conduit sûrement à la destruction du pré par surpâturage. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé pour la morue de Terre-Neuve: sur-péchée elle finit par s’épuiser, au plus grand tort des poissons, des écosystèmes, de la collectivité publique et … des pêcheurs eux-mêmes, dont le gagne-pain disparut avec la morue.

Les économistes ont beaucoup planché sur ce paradoxe. La solution la plus simple, que l’histoire a d‘ailleurs consacrée en matière de pâturage, est la privatisation des terres. Le propriétaire peut raisonner en intégrant la valeur de capital du pâturage sur un horizon long. Mais cette solution n’est pas toujours applicable. Peut-on privatiser l’atmosphère terrestre ? Dans ce type de situation, il est devenu classique en économie publique de proposer des outils, qui contribuent à redonner un prix à l’accès à un bien collectif qui n’en a pas spontanément. Ces outils sont les taxes, les quotas, et les « politiques et mesures » (dont la réglementation et les normes techniques ont constitué la plus grande part jusqu’à aujourd’hui). Nous allons voir dans la suite comment il est possible de les combiner pour le cas très actuel de la réduction des émissions de gaz à effet de serre au plan mondial qui nous servira d’illustration principale.

 

Donner une valeur au carbone


La théorie définit les biens publics comme des biens « non-rivaux » (l’usage par un agent n’affecte pas l’usage par un autre agent) et « non-excludables » (il est impossible d’empêcher un quelconque agent d’user de ce bien). Il en découle dans la pratique un certain nombre de caractéristiques spécifiques : ce sont des biens, des services ou des ressources qui bénéficient à tous mais dont le coût de production ne peut être imputé à une entreprise ou un individu particulier. C’est le cas des ressources naturelles et plus généralement des services écologiques. (2) Les deux types de cas sont les ressources naturelles (eau, énergie, matières premières) et les capacités de recyclage naturel, abordées en général sous l’angle de la pollution qui les mobilise. Dans les deux cas, la nature nous offre ces services gratuitement et elle ne peut le faire que de manière limitée. Toute exploitation croissante ou simplement constante de ces services sans reconstitution conduit inéluctablement à leur disparition. Ce risque était ignoré ou passait pour lointain à nos ascendants. Pour certaines ressources vitales, elle devient d’actualité pour nous et nos descendants proches. Comment faire alors pour corriger le tir ?

En donnant un prix au polluant ou au déchet (3) dont on veut limiter l’émission, Donner un prix à un polluant ou déchet, le marché ne le fait en général pas pour une raison simple : lorsque c’est la nature qui recycle, elle ne se fait pas payer pour le service qu’elle nous rend. Nous ne recevons aucune facture et n’avons donc pas à payer le prix de ce service. Cette gratuité pousse, nous l’avons vu, à une hausse sans cesse croissante de l’usage des capacités naturelles. Pourquoi se priver d’un vrai service qui ne coûte rien ? Or la capacité de recyclage de la nature est en fait toujours limitée. Pour le CO2, les physiciens du climat nous disent que nous pouvons émettre dans l’atmosphère l’équivalent de 2 à 3 milliards de tonnes de carbone par an. Nous en émettons aujourd’hui au niveau mondial plus du double, et continuons à faire croître nos émissions. Pour changer de trajectoire et nous limiter volontairement sans imposer de despotisme, il faut, comme le suggèrent tous les économistes, donner un prix aux émissions de carbone. (4)

Comment faire ? La taxe est la solution la plus simple et la mieux connue. Elle fut la première théorisée par un économiste, Arthur Pigou en 1920. L’idée de quotas négociables est apparue beaucoup plus tard, à partir des apports de Ronald Coase en 1960 sur les droits d’accès à l’environnement, dont John Dales propose en 1968 la mise sur le marché. Rappelons-en le fonctionnement en quelques mots, toujours sur le cas des gaz à effet de serre. Il s’agit de plafonner leurs émissions, en donnant (ou en vendant aux enchères) un droit (ou quota) à chaque pollueur, et en organisant un marché de ces droits. Tout émetteur peut alors faire ses arbitrages : investir plus pour polluer moins (et accéder ainsi à des quotas qui ont une valeur marchande), si ses coûts de dépollution sont inférieurs au prix de marché, ou, dans le cas inverse, polluer plus et devoir se procurer des droits. Une pénalité dissuasive doit évidemment être prévue si le pollueur émet plus que le total de ses droits (alloués et achetés). On comprend aisément que ce système crée une rareté (si le total des quotas alloués ou cédés est inférieur aux émissions actuelles) et un prix de marché. En théorie, l’objectif de réduction est donc atteint tout en minimisant les coûts de dépollution des pollueurs. L’avantage principal des permis négociables est de découpler la fixation d’objectifs publics des moyens de l’atteindre, délégués au marché, supposé réaliser l’objectif quantitatif à moindre coût. La première application de ce système eut lieu aux Etats-Unis pour le dioxyde de soufre (voir encadré) mais c’est le protocole de Kyoto qui le mit en vedette au plan international.

 

Un exemple de mise en place de système de permis d’émission : le Clean Air Act

Ironie du sort, le protocole de Kyoto, que les Etats-Unis (responsable de 22 % des émissions mondiales de CO2) ont refusé de ratifier, s’inspire d’une réussite américaine, le Clean Air Act, qui a incité les américains à pousser dans la négociation du protocole ce mécanisme au détriment d’une taxe carbone... En 1990 en effet, le Clean Air Act Amendement crée, pour les compagnies productrices d’électricité responsables de 70 % des émissions de SO², un système d’échange de droits d’émissions de ce polluant (ainsi, pour mémoire, que de NO²). L’objectif est de diminuer de 40% les émissions du SO2 en 2000 par rapport à 1980 (25 millions de tonnes), soit une réduction de 10 millions de tonnes. Les pénalités sont dissuasives puisqu’en 1995 elles étaient fixées à 2000 $/t SO2, soit au moins le triple du coût marginal estimé de réduction des effets de serre, et bien supérieures au prix moyen des permis (150 $). En 1995, 8,7 millions de permis d’une tonne ont été distribués et seulement 5,3 millions de tonnes de SO2 ont été émises. L’objectif initial a été largement dépassé.

 

Les quotas : pas sans défaut, mais sans doute incontournables

Le système de quotas a l’avantage de fixer une quantité à ne pas dépasser ; si cette quantité est bien évaluée (en général à partir de données scientifiques ou techniques) elle peut être fixée par la puissance publique et offrir ainsi une garantie sur l’atteinte « physique » de l’objectif. En revanche, le prix des quotas que le marché va fixer est inconnu à l’avance. La taxe présente l’avantage et l’inconvénient symétriques : son coût est connu mais son effet quantitatif en matière de réduction des émissions est inconnu à l’avance. Les deux inconvénients symétriques ne sont évidemment pas sans conséquences économiques et environnementales.

Les expériences de quotas et de taxes commencent à être assez nombreuses pour qu’on puisse compléter utilement l’analyse des avantages-inconvénients. La taxe a évidemment des impacts majeurs sur deux registres principaux: l’équité et la compétitivité. L’aspect redistributif est évident : la taxe, imposée sur des consommations énergétiques, touchera les ménages de manière directement proportionnelle à leur consommation, elle ne sera ainsi pas progressive. D’autre part, une taxation nationale (rappelons qu’au sein de l’Union Européenne, les Etats ont gardé la maîtrise de leur fiscalité, avec des règles spécifiques pour la TVA et la TIPP) peut alourdir les prix de revient des entreprises concernées et les handicaper ainsi face à la concurrence des entreprises étrangères non soumises à la taxe.

Concernant les quotas, une analyse peut être menée à la lumière de l’expérience de la première phase du système européen des quotas (2005-2007), installé par une directive de l’Union Européenne concernant exclusivement les « gros » émetteurs de CO2, de l’industrie et du secteur électrique. La première difficulté structurelle est bien évidemment celle de la méthode à retenir pour la fixation des quotas. Dans cette première phase, ce sont les gouvernements des pays qui ont été chargés, au nom de la subsidiarité, de négocier avec leurs industriels le montant des quotas, sans coordination au niveau européen. Le niveau total fut fixé trop bas et sur la fin de cette première période le cours du CO2 très faible. Deuxième problème : des quotas ont été gardés pour les « nouveaux entrants », au motif qu’il ne fallait pas brider le développement économique. Il en est résulté de fait une subvention au charbon car de nouvelles centrales au charbon se virent allouer des quotas gratuits. Or un quota est un actif, dont ces allocataires ont injustement bénéficié. Troisième problème, le système adopté en 2005 n’a pas prévu la conservation des certificats pour les « sortants », créant ainsi une désincitation à la fermeture des installations, même très polluantes. Enfin dernière difficulté majeure : le système ne portait que sur un horizon très court (2005-2007) sans possibilité de transferts des droits (bancabilité) sur la période suivante. Or, dans le domaine concerné, celui de l’énergie principalement, les décisions les plus importantes au plan environnemental sont les décisions d’investissement qui ne se prennent que sur des périodes longues. Une contrainte sur une durée courte n’a pas d’impact sur les décisions. Il a manqué à cette première étape un élément de visibilité sur la contrainte à long terme pour les industriels

On le voit dans cet exemple illustratif, le « diable est dans les détails ». Un système de quotas a des avantages clairs sur la taxe mais n’est certainement pas dénué d’inconvénients, qui dépendent largement de la manière dont le dispositif est organisé. Profitons-en ici pour tordre le cou à une idée reçue. Taxes et quotas sont tous les deux des dispositifs d’économie de marché régulée. Quoiqu’en disent certains, l’un n’est pas a priori plus libéral que l’autre, tous deux supposent le libre jeu des acteurs, mais sous une contrainte imposée par une puissance publique. A l’usage, les quotas supposent même une administration et un contrôle plus poussés, pour la vérification des quantités émises (supposant des audits techniques) ou pour la réglementation précise de l’ensemble. Mais on pourra aussi arguer que la mise en œuvre d’une taxe impose aussi la prise en compte d’aspects techniques, telle par exemple la nécessaire révision pour prise en compte de l’inflation.

 

Des quotas pour le concentré, une taxe pour le diffus

A ce stade, il apparaît aujourd'hui essentiel de s'orienter en France (5) vers un dispositif articulant d'une part le système européen des quotas d'émission pour l'industrie lourde, et d'autre part une taxe sur le CO2 ou Taxe de Lutte contre le Changement Climatique pour tout le reste, les émissions diffuses : transports, bâtiments, industrie légère et services.

Le système européen des quotas peut sans doute demeurer la base de la régulation environnementale pour les industries grosses consommatrices d'énergie et le secteur électrique. Ce marché constitue une expérience sans précédent de régulation environnementale internationale ; il est devenu le point d'amarrage potentiel des autres régions du monde – ou, pourquoi pas, de certains Etats américains – dans la constitution d’un futur marché mondial du CO2. Abandonner cet acquis serait risquer de perdre la proie pour l’ombre. On voit mal pourquoi il faudrait prendre ce risque aujourd’hui. Ce qui est à l’ordre du jour c’est l'amélioration de l'existant pour l’attribution des quotas – et probablement la préparation d’un « benchmarking » européen –, la durée du dispositif, la régulation des entrées et sorties, la possibilité d’un recours plus prononcé aux enchères (6) etc.

Mais ce marché ne couvre qu'un peu moins de la moitié des émissions en Europe et un peu plus du tiers en France, où le secteur électrique est faiblement émetteur de CO2. Il n'est pas aisément généralisable aux secteurs où le nombre des émetteurs est élevé comme ceux des industries légères, des services, de l'habitat et des transports. Dans ces cas-là, il faudra très probablement passer par l'instauration d'une taxe sur le carbone. Cette taxe fera évoluer les technologies, les infrastructures et les comportements, mieux et plus sûrement que les seuls discours ou appels à la morale. Elle suscitera à l’évidence la création de nouvelles activités, qui deviendront rentables face à une énergie de plus en plus chère : l’efficacité énergétique dans tous les secteurs, à commencer par le bâtiment, le secteur de la réparation et du recyclage, celui des énergies renouvelables… Nouvelles activités, donc nouveaux emplois. Tout comme la hausse de la TIPP et les contraintes environnementales sont l’une des causes de l’innovation dans l’industrie automobile, la taxe que nous préconisons aura des effets vertueux sur tous les secteurs concernés.

L'introduction de cette Taxe de Lutte contre le Changement Climatique devra cependant répondre à plusieurs caractéristiques, si l'on veut qu'elle soit efficace et acceptable. Elle doit tout d'abord être différenciée selon les secteurs, car elle devra déclencher des changements techniques et de comportement d’ampleur comparable dans chaque activité. Il suffit pour s'en convaincre de considérer qu'une taxe de 100 € par tonne de CO2 ne représenterait - en raison du facteur amortisseur de la fiscalité existante - qu'une augmentation de 25 centimes par litre d'essence, alors qu'elle entraînerait au moins un doublement du prix de l'énergie pour l'industrie légère... On voit bien qu'une taxe uniforme à ce niveau n'aurait qu'un impact minime sur les transports, alors qu’elle serait à court terme jugée intolérable dans l’industrie.

La taxe doit également être progressive pour qu’elle soit acceptable et qu’elle permette de gérer correctement les transitions en encourageant les comportements d’anticipation ; mais son niveau doit finir par être significatif. L’expérience montre que des taxes trop faibles n’ont qu’un faible effet incitatif et n’atteignent pas le but recherché. Dans notre cas, il faut probablement viser à terme au moins une multiplication du prix de l'énergie par facteur un et demi à par deux. Il ne s’agit bien sûr que d’une indication, mais en ordre de grandeur, une taxe de 400 €/tCO2, introduite linéairement, conduirait à une multiplication par deux du prix des carburants, avec environ + 3 centimes par an jusqu’en 2050. (7) Dans le secteur de l'industrie légère, le doublement à terme du prix de l'énergie fossile serait obtenu avec une taxe de 100 €/tCO2 et dans le secteur résidentiel-tertiaire par une taxe de 200 €/tCO2. Dans ce dernier cas, on passerait pour le fioul à un prix actuel d’environ 60 € pour 100 litres à 110, soit une augmentation annuelle d’un peu plus d’un euro les 100 litres par an.

 

Le triple dividende de la taxe carbone

La prévention du dérèglement climatique est bien évidemment la motivation première de cette proposition, cependant deux autres raisons poussent à penser que cette taxation des émissions est la moins mauvaise des solutions qui s’offrent à nous.

Tout d’abord l’Europe fait face à un risque géopolitique majeur en matière énergétique. Sa dépendance à l’égard du pétrole et du gaz, dont la production domestique va inéluctablement décroître dans les prochaines décennies, ne pourra être réglée par le seul recours à l’énergie nucléaire (long et difficile à déployer) ou par un retour au charbon (plus polluant (8) aujourd’hui que le gaz et le pétrole, et dont 80% des réserves mondiales sont situées dans 6 pays seulement, tous extra-européens). Dans le calendrier très court qui nous sépare de ces baisses de production, il faut impérativement faire baisser rapidement et significativement notre consommation d’énergie, en Europe et en France en particulier.

Ne pas le faire serait, d’une part, prendre le risque de subir des nouveaux chocs : qui peut penser en effet à une stabilité des prix et des conditions d’approvisionnement pour le pétrole et le gaz lorsque l’offre sera devenue insuffisante par rapport à la demande ? Des chocs violents auraient évidemment des conséquences sévères pour ceux qui dans nos sociétés restent dépendants dans leur vie quotidienne d’une énergie bon marché. Entre une augmentation anticipée et accompagnée du prix de l’énergie, dont le produit resterait en France, et une succession de chocs imprévisibles et violents, qui ne profiteraient qu’aux pays producteurs et augmenteraient le chômage en Europe, est-il si difficile de faire un choix ?

D'autre part et plus prosaïquement, toute forte réduction des consommations d’énergie, qu’elle soit due à un « miracle technologique » (9) ou à un autre dispositif de régulation (10) devrait de toute façon s'accompagner d'un renforcement de la fiscalité. La TIPP représente aujourd'hui, avec plus de 20 milliards d'euros par an, la quatrième recette fiscale de l'Etat. Sa baisse, consécutive à la baisse de la consommation de pétrole, constituerait une menace grave pour les finances publiques, dans un contexte déjà tendu (il manque chaque année 20% de recettes pour financer le budget de l’état, et c’est la différence qui augmente la dette). Une taxe de 400 euros par tonne de CO2 dans les transports pourrait permettre de compenser cette baisse. Peut-on imaginer qu’une cure d’amaigrissement de ces recettes soit souhaitable aujourd’hui alors que l’Etat va avoir besoin de tous ses moyens pour se préparer à tous les défis qui s’annoncent ? (retraites, changement climatique,…). Encore faudrait-il évoquer les risques « d’effet-rebond » : les gains d’efficacité technologiques conduisent à une intensification des usages et à une augmentation globale de la consommation d’énergie.

Si cette nouvelle taxe semble indispensable, la principale difficulté qu’il s’agit de gérer est bien celle de la transition. L’introduction de signaux économiques ne peut avoir un effet immédiat sur les stocks d’équipements et de bâtiments. Les technologies, les comportements et les infrastructures ne sont pas encore adaptés, dans la période de transition, à ces nouveaux prix. Le doublement du prix de l'essence serait indolore si l'on disposait instantanément de voitures basse consommation et de plus de transports en commun... Mais dans la période de transition, les effets redistributifs seront significatifs, le cas échéant insupportables pour certaines catégories de la population ou certains acteurs économiques. Il faut donc disposer de ressources pour y faire face et accompagner le changement.

 

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Dans tous les pays, les gouvernements devront dans les prochaines années faire face à de graves responsabilités. Car rapport après rapport, le GIEC (11) confirme son diagnostic : il ne nous reste plus que quelques années avant de changer de trajectoire. En France les gouvernements devront faire preuve de lucidité et de courage pour programmer une hausse du prix des énergies fossiles, en commençant dès maintenant et en visant une croissance progressive au cours des prochaines décennies. Ils fourniraient ainsi le bon signal à tous les acteurs de l'économie : celui de la nécessité d'innover pour les usages énergétiques du futur, d'investir pour le réajustement des grandes infrastructures urbaines et de transport, de modifier les comportements pour éviter les crises de ressource et d'environnement global qui menacent les sociétés modernes, et par la même chacun(e) d’entre nous.

NOTES

1. Hardin G. 1968. The tragedy of the commons. Science 162 : 1243-1248 Retour >>>

2. Pour reprendre le terme popularisé par le Millenium Assessment Report 2006. Retour >>>

3. Le CO2 n’est pas en lui-même un polluant toxique et dangereux (sauf cas exceptionnel quant une sur-concentration élimine l’oxygène de l’air). Mais c’est le déchet de la combustion des énergies fossiles, dont seule l’accumulation dans l’atmosphère pose problème. Retour >>>

4. C’est entre autres l’une des recommandations majeures du rapport Stern : « il faut donner une valeur au carbone ». C’est aussi le point de vue de très nombreux économistes du « Pigou club » dont font partie, entre autres noms prestigieux, les prix Nobel Joseph Stiglitz et Gary Becker mais aussi Alan Greenspan, l’ancien président de la banque fédérale américaine le célèbre Paul Krugman. internationalement. Retour >>>

5. Mais aussi dans les autres pays du monde bien sûr. Retour >>>

6. Par opposition au mécanisme d’allocation gratuite Retour >>>

7. C’est précisément ce chiffre qu’a retenu la commission énergie, dite commission Syrota, qui propose une augmentation plus forte ‘(de 5 centimes par litre) pour la gazole jusqu’à égalisation des taxes ( TIPP+TLCC). Retour >>>

8. Les dispositifs de captage et de séquestration du CO2 en sortie des centrales à charbon font l’objet de recherche et de travaux non négligeables. Mais il n’est pas acquis qu’ils puissent être industrialisés (pour les centrales neuves) avant 2030 et ils ne règlent pas ni le cas des centrales existantes ni bien sûr celui des émissions liées à l’usage du Coal To Liquid qui va s’accélérer dès que les tensions sur le pétrole vont s’accroître, ce qui ne saurait tarder. Retour >>>

9. Est-il en fait si difficile d’imaginer une généralisation d’ici dix à vingt ans de véhicules 3-4 l/100km ? Retour >>>

10. Un système alternatif, celui de la carte carbone, est en cours d’étude en Grande –Bretagne. C’est un système de quotas pour le secteur diffus. Retour >>>

11. Groupe Intergouvernemental d’experts sur l’Evolution du Climat Retour >>>

 


 

Conclusions : quels défis pour l’ingénieur

T. Chambolle

Le président du groupe « Environnement » de l’AX, Jean-Marc Jancovici, m’a demandé de rédiger l’article conclusif de ce numéro de la Jaune et la Rouge consacré au thème « Croissance et Environnement ». J’ai eu l’imprudence d’accepter d’évoquer les défis qui posent et poseront à l’ingénieur en général, et à ceux qui sont polytechniciens en particulier, les grands enjeux du 21ème siècle, tels qu’ils sont décrits avec beaucoup d’intelligence prospective dans les articles qui composent ce numéro : démographie, changements climatiques, raréfaction de certaines ressources naturelles, convergence des niveaux de développement, mondialisation et, dans ce contexte, pour notre pays, rythme et qualité de la croissance, répartition de ses fruits, protection de l’environnement, leviers de l’action publique, compétitivité des entreprises, vieillissement de la population, etc. Suis-je complètement qualifié pour aborder cet exercice. Probablement pas vraiment. J’ai sans doute quelque expérience de la gestion de l’environnement pour avoir, dans le ministère compétent, exercé la responsabilité de la direction de l’eau et de la prévention des pollutions pendant onze ans. De même, j’ai travaillé quinze ans dans une grande entreprise, Lyonnaise des Eaux, puis, après la fusion, Suez, où j’ai pu concourir, à ma place, à une croissance sans précédent.

Pourtant, j’ai conscience d’avoir beaucoup agi et insuffisamment réfléchi. Réfléchir avant d’agir comme le recommande Saint Luc : « Qui de vous, en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ». Il faut penser à s’asseoir. Il faut penser aux ressources. Il faut penser au terme, au long terme.

J’ai la chance, maintenant que le temps de l’action profitable est passé pour moi, d’être associé à divers travaux (Centre d’analyse stratégique, Académie des Technologies, Haut-Conseil de la Coopération Internationale, Collège des Hautes Etudes de l’Environnement et du Développement Durable, etc.) de réflexion sur le futur dans une perspective assumée de développement durable.

C’est donc à partir de ces réflexions et à la lumière des articles précédents que je vais essayer de voir comment les ingénieurs peuvent se préparer à affronter avec succès, pour la société et pour eux-mêmes, ces défis du 21è siècle.

Et d’abord avons-nous une vue claire et pertinente de ce nouveau siècle, pour autant que cela ait un sens de découper notre histoire par tranche de cent ans ? Qui, au début du 20è siècle, aurait pronostiqué deux guerres mondiales, des progrès technologiques foudroyants culminant dans les techniques de traitement et de communication des informations ? Nous avons pourtant quelques repères solides : la croissance démographique de 6 à 9 milliards d’habitants dans le courant de ce siècle, soit une augmentation de 50% de la population - là où nous étions deux, nous serons trois ! – la raréfaction de certaines ressources naturelles comme les hydrocarbures, les évolutions climatiques liées à l’émission des gaz à effet de serre d’origine anthropogénique, la dégradation de l’environnement et de la biodiversité, la poursuite de ce que l’on appelle la « globalisation » et de l’émergence de grands blocs politico-économiques, le relatif effacement des nations petites et moyennes, la persistance de la vie locale, notamment urbaine, souvent mégapolitaine, l’accentuation des phénomènes migratoires, etc. En revanche, il y a beaucoup de choses, beaucoup plus, que nous ne savons pas. Nous ne savons pas si la Chine et l’Inde iront vers des modes d’organisation radicalement différents, si les Etats-Unis connaitront un déclin relatif qui affectera leur tentation hégémonique, si l’Afrique réussira à sortir réellement du sous-développement où une partie de ses nations semble enlisée et finira par s’ériger en véritable puissance mondiale, si l’économie de l’hydrogène verra le jour, si les nanotechnologies seront une clé majeure de demain.

En France, même, à une autre échelle de temps et d’importance, nous ne savons pas si l’actuel Président de la République fera deux mandats, si le Parti Socialiste réussira sa refondation, si les OGM finiront par être acceptés, s’il sera possible d’ouvrir de nouveaux sites de centrales électronucléaires…Mais peu importe car il est peu probable que les tendances lourdes rappelées ci-dessus s’inversent, ce qui nous donne l’impression assez exaltante, mais sans doute, en grande partie illusoire, d’être capable de prévoir le futur voire de l’infléchir. Elles auront donc, à coup presque sûr, une influence sur la vie de chacun d’entre nous et en particulier sur l’activité professionnelle de l’ingénieur. Son rôle sera désormais de concourir à la mise en œuvre d’un développement autre, d’une croissance différente, voire, à la limite, d’une décroissance dans les pays les plus avancés, ce qui est sans doute contraire à la nature même de l’ingénieur, qui traditionnellement est plus un créateur et un réalisateur qu’un gestionnaire. Il devra de toute façon agir dans un contexte encore plus international, encore plus compétitif, encore davantage contraint dans le domaine de la protection de l’environnement et de la disponibilité des ressources naturelles.

Selon Wikipédia, la Commission des titres d’ingénieur en France, donne du métier de base de l’ingénieur la définition suivante : « Il consiste à résoudre des problèmes de nature technologique, concrets et souvent complexes, liés à la conception, à la réalisation et la mise en œuvre de produits, de systèmes ou de services. Cette aptitude résulte d’un ensemble de connaissances techniques d’une part, économique, social et humain d’autre part, reposant sur une solide culture scientifique. » Il est intéressant de noter un peu plus loin que « la considération accordée aux ingénieurs varie malgré tout sensiblement selon les pays : elle est ainsi très élevée en France et en Allemagne ; elle est moindre dans les pays anglo-saxons où les ingénieurs ont un profil plus spécialisé. »

Cette mention n’est pas sans intérêt dans un monde globalisé. Le concept d’ingénieur à la française (dont l’ingénieur polytechnicien est peut-être l’archétype) n’est donc pas universel.

Il me semble que, pour faire face aux grands défis du 21è siècle, l’ingénieur doit acquérir au cours de sa formation et d’une manière appropriée une attitude, une culture et des savoirs.

L’attitude, c’est celle qui s’inspire des principes du développement durable. Il s’agit de voir large et de voir loin. D’être conscient de l’effet papillon et de ses limites dans la théorie du chaos. De se préoccuper des générations futures et pas seulement du court terme.

Cette aptitude peut sans doute s’acquérir par la pratique de divers outils comme le calcul de l’empreinte écologique, l’analyse du cycle de vie, l’identification des parties prenantes et leurs attentes, l’éco-conception. Il n’est pas certain que les classes préparatoires aux écoles d’ingénieurs soient particulièrement appropriées à l’acquisition de ces réflexes. Sans doute les écoles elles-mêmes le sont-elles davantage.

Au-delà, il faudrait aussi parler de l’analyse des risques et de l’éthique, qui sont au cœur du développement durable. Un très ancien doyen de l’Université d’Aberdeen avait pour devise « Confido sed caveo » : j’ai confiance mais je me tiens sur mes gardes. Grande sagesse.

La culture. C’est sans doute la force des ingénieurs, que de recevoir un enseignement à la fois sérieux et large. La Commission des titres parle bien d’un ensemble de connaissances techniques d’une part, économique, social et humain d’autre part, reposant sur une solide culture scientifique. Sans doute faudrait-il ajouter une certaine connaissance des sciences de la vie et de la planète. Et l’on retrouverait ainsi les trois domaines interpénétrés du développement durable, l’économique, le social et l’environnemental.

Face aux défis du 21è siècle, cette formation large est une force. Au contraire, l’hyperspécialisation du « docteur » est parfois ressentie comme une faiblesse. Ce qui est certain, c’est que l’ingénieur et le docteur ont besoin l’un de l’autre, et qu’ils doivent le comprendre l’un et l’autre.
Finalement, l’ingénieur, certainement par une formation complémentaire à celle de l’X doit posséder un ensemble de savoirs et de techniques dans un domaine spécifique.

Dans ce ou ces domaines, les aspects humains, sociaux, environnementaux et bien sûr économiques ne doivent pas être évacués au profit de la seule technologie. Qu’il s’agisse des process, des produits et des services, les composantes sociales et environnementales prendront de plus en plus d’importance pour déboucher sur ce que l’on appelle les éco-technologies, les clés de la nouvelle économie.

S’il m’est permis de me référer à ma propre expérience, j’ai toujours trouvé que ma formation avait pêché par trois insuffisances notoires :

- apprentissage d’une seule langue, l’allemand, alors que la maîtrise réelle de trois langues, la sienne et deux autres dont l’anglais est reconnue aujourd’hui comme indispensable.

- absence de contact avec les milieux de la recherche, mauvaise compréhension de ses apports, de ses ressorts. Alors qu’elle joue un rôle fondamental dans tous les domaines et particulièrement dans l’approche des problèmes environnementaux et sociaux. C’était la conséquence malheureuse de la dualité bien française des filières université et grandes écoles.

- Faiblesse de l’enseignement en économie. Il faut à la fois le renforcer et sortir d’un enseignement trop dogmatique. Ne pas imposer le libre-échangisme ou la nécessité de la croissance comme des vérités révélées. Construire une compétence économique permettant l’analyse et ouvrant au débat. Toutes les réflexions actuelles sur la fiscalité écologique, les marchés de quotas, les contraintes réglementaires, leur efficacité et leur coût, la prise en compte du long terme montrent assez la nécessité de cette compétence chez l’ingénieur.

Ces insuffisances ont été pour moi des handicaps réels, dont je suis en partie responsable. J’imagine qu’il y a été remédié. L’ingénieur nouveau pourra donc affronter les défis de 21è siècle.

Sans doute ne faudrait-il pas parler de l’ingénieur, mais des ingénieurs : variété des domaines d’application, variété des fonctions (maîtrise d’ouvrage publique ou privée, maîtrise d’œuvre, entreprise, industrie, etc.).

C’est en acceptant de s’intégrer dans des équipes pluridisciplinaires, en variant les positions, en assumant des responsabilités hors de France, notamment dans les pays les moins avancés, en continuant sans cesse à apprendre, que l’ingénieur pourra faire face à toutes les remises en cause que ce siècle lui demandera. Il lui faudra, sans doute, être plus entrepreneur que salarié, plus innovateur que routinier.
Je citerai volontiers pour finir l’expérience réussie du collège des hautes études de l’environnement et du développement durable (CHEEDD). Cet organisme encore confidentiel réunit chaque année une trentaine de cadres, en passe de prendre des responsabilités de direction dans tous les horizons professionnels, administration de l’Etat et des Collectivités Territoriales, syndicats, ONG, entreprises, pour leur faire comprendre en profondeur le sens du développement durable.

La qualité des « maitres », mais peut-être surtout celle du dialogue entre responsable d’origines très diverses, satisfait pleinement les auditeurs qui ont la chance de participer à ces sessions.

Il est bien clair que ces résultats ne peuvent être acquis sans décloisonnement, sans confrontations. De ce point de vue, les grandes écoles françaises risqueraient bien d’apparaitre comme de petites chapelles. Heureusement, elles ont fait le choix de nombreux partenariats et de l’internationalisation. Elles sont sollicitées à l’étranger pour apporter leur expérience et leurs compétences. Il y a fort à parier qu’elles en retireront bien davantage pour elles-mêmes et leurs étudiants.

L’énumération successive des défis auxquels nous aurons à faire face pourrait porter au pessimisme. Beaucoup de prophètes de malheur s’expriment avec complaisance, tel Philippulus annonçant la fin du monde dans « l’Etoile Mystérieuse » de Hergé.

Je crois, tout au contraire, que la perspective de nous engager progressivement en quelques décennies dans une nouvelle « civilisation », de pratiquer une gestion de la planète Terre en « bon père de famille » est plutôt exaltante et doit inciter toute une génération d’ingénieurs à se préparer l’esprit pour affronter ce surcroît de complexité et pour réussir cette éco-transition.

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