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Ville et nature : l'expérience francilienne

Nathalie ROSEAU (87), Direction régionale de l'Equipement d'Île-de-France

L'opposition entre la ville malfaisante et la nature source de bien a souvent servi de prétexte allégorique à une vision anti-ville quelque peu manichéenne. Les prolégomènes du débat sur le développement du territoire ont d'ailleurs eu, comme support, un court métrage dévoilant le nouvel éden français.

Nostalgiques d'une France rurale parsemée de charmants petits villages, faisant fi des progrès de la civilisation urbaine, les images ont surpris les cinéphiles franciliens. Elles n'ont cependant pas su faire oublier les bienfaits que peut apporter la ville, même si celle-ci et tout particulièrement sa banlieue offrent des situations contrastées.

Aujourd'hui forte de 11 millions d'habitants et de plus de 5 millions d'emplois, l'Ile-de-France se révèle être une agglomération qu'il serait réducteur de tenir dans ses limites strictement administratives et ce en raison des progrès importants des différents modes de transport (automobile, TGV, avion) et d'une situation qui la met au centre d'une zone de grandes confluences. Une partie importante du Bassin parisien est aujourd'hui intégrée dans la dynamique créée par la capitale.

Puissance économique, haut lieu d'activités culturelles et de relations sociales, l'Ile-de-France dispose en ses terres d'un patrimoine très important.

Patrimoine, culture et solidarités

Au-delà de l'unité, qu'elle tire de la douceur de son relief et de son climat, elle se subdivise en un certain nombre de petits pays, dont l'histoire précède celle de la ville de Paris.
L'agriculture a toujours été performante en Ile-de-France. Plus de la moitié du territoire est, aujourd'hui encore, mise en culture sur des limons parmi les plus riches de France et la population agricole a fait naître une industrie agro-alimentaire très importante.

Cette permanence du milieu rural en Ile-de-France explique l'étendue du patrimoine naturel : terres agricoles, nombreux bois et forêts, domaniaux ou non, parcs et jardins, dont les compositions souvent remarquables rappellent de temps à autre, la fonction historique qu'eurent de nombreuses villes de la "banlieue" parisienne.

Résidences royales ou lieux de méditation, architectures vernaculaires des villages du Vexin, de la Brie..., puis villes bourgeoises ou "rouges", cités-jardins (Stains ou Suresnes...), lotissements haussmanniens du début du siècle, l'agglomération est constituée de fragments urbains sur lesquels l'histoire a laissé une empreinte riche de potentialités.

Les différences

Cependant, pour corriger les disparités et les inégalités flagrantes, à l'image des mesures de protection de l'environnement, des politiques de rééquilibrage et de requalification urbaine sont mises en oeuvre.
Est-il besoin de citer nommément les 165 quartiers DSQ (Développement social des quartiers) "labellisés" au Xè contrat de Plan Etat-Région, relayé par un XIè Plan plus volontariste, affirmant la priorité à la "réintégration" urbaine des quartiers de grands ensembles construits lors de la période de la reconstruction.

Près de 40 contrats de Ville (intercommunaux pour une part d'entre eux) ont été signés cette année, concluant à un objectif commun de remise à niveau sociale, économique et urbaine. Pour certains quartiers, tels le Val Fourré (25.000 habitants) à Mantes-La-Jolie, la dalle du Val d'Argent à Argenteuil..., des "Grands Projets Urbains" ont été lancés, privilégiant le désenclavement, la réhabilitation des logements, le traitement des espaces extérieurs.

La mise en oeuvre d'une véritable politique des transports en commun s'avère indispensable pour des raisons de solidarité (l'enclavement, les déséquilibres Est-Ouest, Paris-Banlieue doivent être combattus) et écologiques (l'augmentation du trafic automobile en région parisienne et son cortège de pollution et de nuisances doivent être maîtrisés). Le développement des transports en commun constitue une réponse aux besoins de mobilité et peut limiter la gravité des problèmes qu'induit l'usage incontrôlé de l'automobile.

La recherche des équilibres : ville et nature

L'Ile-de-France est soumise à toutes sortes de pressions liées à l'urbanisation, aux transports et aux modes de vie qui en résultent. Le rapport ville-nature et cette recherche constante de conciliation, voire même d'alliance, ont été des thèmes récurrents dans les utopies urbanistes du XXè siècle.

Pendant les périodes de l'industrialisation puis de la reconstruction, les bâtisseurs répondant à une crise aiguë du logement, ont souvent nié la ville et le territoire, faisant table rase du passé. Quelques idéaux ont été concrétisés : les cités-jardins, la cité radieuse de Le Corbusier mais patent est aussi l'échec des réalisations urbaines que sont la plupart des grands ensembles (et notamment leurs espaces extérieurs). Pourtant, dès 1974, le remarquable îlot des Hautes-Formes était conçu par Christian de Portzamparc dans le XIIIè arrondissement.

Une parade urbaine aux grands ensembles s'est alors manifestée dans la grande couronne francilienne. Le rêve de la maison individuelle prenait le pas sur l'idéal du collectif et de la sociabilité urbaine ; une fuite vers le mitage rural s'organisait, sous couvert d'alliance entre ville et nature. Le mythe "pavillon - jardin - voiture(s)" primait sur le constat lucide d'une dissolution effective de la ville dans l'espace.

Mais ce mode d'occupation du sol tend à gaspiller l'espace et à dénaturer artificiellement le territoire.
Aujourd'hui, après quelques décennies de conquête pionnière du territoire francilien, la rurbanisation a engendré de nouveaux modes de vie mais le phénomène révèle quelques ambivalences : à l'exigence de nature, de campagne, s'ajoute aussi celle de centralité, d'équipements, de services, de transports en commun..., en un mot celle de ville.

Il s'impose alors de concilier ces deux aspirations, ville et nature, allant au-delà de la simple coexistence, en les confondant dans des lieux avides de respirations, d'harmonies, d'ombres et de lumières, de convivialités, de conservations ou de silences.

La nature est bien plus qu'une entité strictement chlorophyllienne. Elle se définit au travers de tout ce qui nous permet de retrouver l'identité, l'authenticité. Elle s'imagine dans les horizons, les perspectives et au fil des itinéraires de parcours sur les berges de fleuves, les rues... pavées, à la découverte des façades en pierre.

Les échelles de la ville doivent rester à notre portée ou parfois être monumentales, tels des massifs, des montagnes ou des gorges. L'Arche de la Défense est de ce fait hors d'échelle mais constitue une porte monumentale, magnifique, ouverte vers l'horizon. J'entre dans l'Arche, "j'entre dehors" ; elle libère le regard et lui offre un nouveau paysage.

"De ce côté, le dieu Terme si particularisé, propice ou hostile, riant ou chagrin, qui présidait pour moi à chacune des sorties de la ville, faisait défaut : la cité se dissolvait peu à peu dans la campagne comme le sucre dans l'eau sans qu'on pût saisir l'instant de sa fin ; le long de la route sans repères, nous nous asseyions au hasard, désuvrés, sur l'herbe des bas-côtés, en attendant le signal du retour." (Julien Gracq, La forme d'une ville).

Aujourd'hui, la prise de conscience des ruptures qu'a provoquées l'ère industrielle et de la fragilité de nos territoires, incite à être de plus en plus vigilant sur la protection des équilibres entre espaces naturels et espaces urbains. Chacun reconnaît qu'il est indispensable de maîtriser l'aménagement du territoire en Ile-de-France.

La planification territoriale : un schéma directeur pour l'Ile-de-France

Maîtriser ne signifie pas geler mais faire évoluer dans le respect d'un certain nombre de principes notamment ceux de la protection de l'environnement et de la résorption des inégalités.
Les récents débats autour du décret portant approbation du schéma directeur de la région Ile-de-France, associés au projet de loi sur le développement du territoire, ont remis sur le devant de la scène ce grand thème de la planification urbaine qui constitue l'un des instruments de garantie de la protection des équilibres.

Le schéma directeur a valeur de loi d'aménagement et d'urbanisme. Il fixe pour les vingt-cinq prochaines années, les grandes orientations d'aménagement : " aménager le cadre de vie, assurer sans discrimination aux populations résidentes et futures des conditions d'habitat, d'emploi, de services et de transports répondant à la diversité de ses besoins et de ses ressources, gérer le sol de façon économe, assurer la protection des milieux naturels et des paysages " (extrait du Code de l'Urbanisme).
Le projet d'aménagement sous-tendu par le schéma directeur s'articule autour de deux grandes composantes.

La valorisation du milieu rural et une irrigation de l'agglomération par les espaces naturels

L'espace rural en grande couronne est constitué par les grandes entités agricoles (le Gâtinais français et le Hurepoix, la Beauce...) et les grands massifs forestiers (Fontainebleau, Rambouillet, Villefermoy...). La ceinture verte et la trame verte en zone plus dense sont agrémentées de bois et forêts, parcs urbains, hôpitaux, cimetières paysagers, parcs de châteaux, équipements sportifs verts ; elles sont ponctuées par des sites remarquables tels que la ligne des forts, les fleuves et canaux, leurs berges mais aussi les cités-jardins et lotissements haussmanniens dans les espaces boisés ou encore les coulées vertes, les avenues urbaines plantées, cheminements piétons (chemins verts du XIIIe arrondissement), autant d'espaces, de perspectives, de liaisons qu'il s'agit de protéger et valoriser.

· Une structuration urbaine de l'espace, créant les conditions d'un meilleur équilibre entre l'habitat et l'emploi et d'une solidarité accrue entre les différentes composantes de la région. Le principe du polycentrisme constitue le fondement de l'organisation urbaine à favoriser.

Il permet de lutter contre la tendance naturelle d'extension en tache d'huile, en s'appuyant sur des structures urbaines confirmées dont les fonctions de centralité (rôle historique, présence d'équipements publics, de commerces, de services, de transports collectifs...) leur confèrent des potentialités de dynamique urbaine.

· La requalification de la zone agglomérée (Paris et proche couronne) forte de plus de 6 millions d'habitants sera favorisée par l'amélioration des transports collectifs. Les friches industrielles situées aux portes de Paris ou plus loin (Ivry, Vitry, Gennevilliers, La Plaine-St-Denis), souvent en bord de Seine constituent des opportunités foncières importantes (quelques milliers d'hectares) qu'il convient de réurbaniser dans le cadre de projets favorisant la qualité, la mixité urbaine et la diversité sociale.

Des friches, telles que celles des usines Citroën à Javel, sont aujourd'hui le lieu de quartiers très appréciés articulés autour du "jardin en mouvement" de Gilles Clément dont chacun salue l'harmonie sensible.

Revenons même à l'ancienne place de Grève et aux quais de la Seine moyenâgeux, ne sont-ils pas aujourd'hui les endroits les plus prisés ? La ville, comme inachèvement perpétuel, comme culture de la transformation, est en mouvement permanent. Des no man's land sont aujourd'hui situés au coeur de l'agglomération, aux portes de Paris ou plus loin et leurs paysages se doivent d'être revalorisés.

L'existence de ces friches donne les moyens de réhabiliter, de réurbaniser afin de valoriser les sites dans lesquels elles s'inscrivent. Il s'agit de prolonger ce travail de recréation sur la ville.

Nous l'avons dit, la requalification de la zone dense passe par l'amélioration du système de transports collectifs. Le futur réseau Orbitale, constitué de deux rocades de métro en proche couronne, raccordées aux prolongements de lignes de métro ou aux lignes de RER radiales - participera de ce projet.

· Il convient de préciser que le schéma directeur érige comme principe essentiel la règle de gestion économe de l'espace, en délimitant strictement les futurs espaces d'urbanisation nouvelle situés en grande couronne. Des principes d'aménagement accompagnent les orientations spatiales : densité minimale, présence de végétal, urbanisation en continuité du bâti existant, dans le respect de la forme urbaine préexistante, de la trame foncière.

Un petit détour par l'Allemagne ou l'exemple d'une planification réussie

Ainsi dans la Ruhr, la planification spatiale précise les coulées vertes et les parcs naturels et n'offre pratiquement aucune possibilité d'extensions urbaines. Datant de 1910, elle a perduré jusqu'à aujourd'hui et fait face depuis une vingtaine d'années au déclin économique faisant suite à la désindustrialisation.

On peut maintenant visiter les réalisations urbaines et architecturales (réhabilitation du patrimoine industriel), paysagères, toutes expériences pilotées par l'IBA (Internationale Bauaustellung) en concertation avec les acteurs locaux.

Les villes (Düsseldorf, Dortmund, Essen..) se sont restructurées sur elles-mêmes et l'ensemble de la région dispose d'un système de transport en commun (tramway - métro...) très performant.

Consensus et créativité : la ville se construit sous nos yeux

Cette nécessité de prendre conscience de la valeur patrimoniale de notre territoire n'est pas encore partagée par tous et le contexte de concertation qui a animé une part de l'élaboration du schéma directeur de l'Ile-de-France a permis de faire se croiser chambres d'agriculture, associations de protection de l'environnement, élus...

La culture commune qu'il est indispensable d'avoir avant toute approche urbaine, tout travail sur l'espace, doit être appropriée par tous. Les exemples hollandais ou allemands nous apprennent que le consensus constructif n'est pas toujours facile à obtenir.

Des projets voient le jour et, si la planification permet de maîtriser et de préparer l'avenir, l'imagination et la créativité des artistes doivent pouvoir s'exprimer dans les lieux des mutations urbaines : Billancourt, Nanterre, Valenton ou Montreuil...

Arrêtons-nous là un moment : à Montreuil, le quartier Saint-Antoine va pouvoir renaître et alimenter la mémoire de la ville tout entière. Lieu des Murs à pêches, ce site fut occupé pendant des siècles par des jardiniers amateurs de la culture des pêchers. Ceux-ci étaient élevés en espaliers contre des murs bien ensoleillés.

Les traces du gigantesque damier qui en résulta ne couvrent pas moins de 30 hectares et, bien que des restaurations soient nécessaires, la préservation de ce tissu de jardins constitue un support de requalification et d'identification du site.

Michel Corajoud, paysagiste, imagine alors une nouvelle organisation jardinée des quartiers : recomposition du paysage, ponctué d'îlots jardins ou d'ilôts urbains, réconciliation avec l'histoire et réécriture des promenades dans la ville. La conception architecturale contemporaine peut alors, sans se démentir, travailler à partir des traces de l'histoire.

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