LE COLLOQUE AU SÉNAT

 L'ENVIRONNEMENT, INTÉGRATION CULTURELLE ET ENJEUX INDUSTRIELS

Michel TURPIN,
Président du comité de rédaction de la série "Responsabilités et Environnement"
des Annales des Mines

 

Je voudrais simplement vous livrer quelques réflexions tout en insistant sur le thème de la journée, c'est-à-dire le problème de la formation.

Comme le groupe X-Environnement est l'organisateur de ce colloque et que je suis moi aussi polytechnicien, je pense que l'École Polytechnique joue un rôle extrêmement important dans la structure de notre enseignement scientifique : elle est plus ou moins le modèle à partir duquel la plupart des écoles d'ingénieurs se sont construites. À l'orée du XXIème siècle, il est important qu'il y ait une réflexion profonde sur le cycle de formation qu'elle doit donner aux futurs dirigeants de la nation. À cet égard, la dimension environnementale est extrêmement importante.

 

L'environnement : des facettes multiples

Sans retracer l'histoire de l'émergence des préoccupations environnementales, je voudrais d'abord réfléchir sur le terme "d'environnement". Ce mot, qui a plusieurs sens et dont on a parfois tendance à privilégier une facette au détriment des autres, est source d'incompréhensions.

Le sens premier : la nature et la société

L'environnement signifiait d'abord "ce qui est autour de nous, l'endroit où l'on vit, la ville, le lieu de travail, la campagne, la nature..." Puis, peu à peu, on s'est rendu compte, et l'aventure spatiale y est pour beaucoup, que nous vivions sur une toute petite boule en fait très limitée.

L'environnement a aussi une dimension humaine. Il désigne les gens avec lesquels nous vivons et la structure sociale dans laquelle nous vivons et agissons.

L'environnement est devenu un terme administratif

L'environnement est devenu un terme administratif. C'est un fait capital, en particulier pour l'activité industrielle, et finalement assez récent. Rappelons en effet que le ministère de l'Environnement n'a que vingt-cinq ans...

L'environnement a maintenant ses conférences internationales, ses ministres, ses lois et ses traité. Il y a donc un droit de l'environnement qui, en tant que tel, a une influence directe sur la vie économique.

L'environnement est un terme politique

Deux éléments montrent que l'environnement est un terme politique. D'une part, il existe des formations politiques qui agissent dans ce domaine. D'autre part, on se rend compte que les préoccupations environnementales sont, pour de nombreuses personnes, une façon de se rencontrer et de s'identifier à un groupe ; ces personnes se réunissent alors autour d'un objectif. C'est très important lorsque l'on analyse les crises environnementales.

L'environnement est un terme éthique

L'environnement est un terme éthique, philosophique, voire même métaphysique. Pour certains, l'écologie est l'idée selon laquelle l'homme n'est plus au centre de la nature. On affirme ainsi qu'il faudrait donner la prééminence à la nature plutôt qu'à l'homme. C'est pourtant sur l'idée contraire - l'homme est au centre et est le maître de la nature - que s'est fondé le développement des sociétés occidentales.

 

L'environnement est un élément important de la montée des incertitudes

Nous avons vécu au cours des deux dernières décennies des situations assez différentes de celles qu'a vécues l'ensemble du monde occidental depuis le début de la révolution industrielle.

D'abord, on ne croit plus en la capacité de la science et de la technique à résoudre les problèmes et à apporter le bonheur aux hommes. Ensuite, l'idée même de croissance économique telle qu'on la définit maintenant commence à être battue en brèche. Enfin, on ne sait plus très bien où l'on va. Nous ne sommes plus sur des voies bien tracées. La croissance économique n'étant plus la panacée, chacun cherche parmi des signaux contradictoires, une étoile pour diriger ses actions.

Pour de multiples raisons, la France ne vit pas ce phénomène au même rythme que les autres pays. Il est vrai que nous sommes le pays du Roi Soleil et de l'État tutélaire ; dès le moindre problème, on fait appel à l'État, ce qui d'ailleurs ne manque pas de surprendre les Anglo-saxons et nos voisins allemands. Nous sommes confrontés à une sorte de résistance face à un mouvement écologique, qui s'apparente à un mouvement de démocratie locale et de décentralisation. Quoi qu'il en soit, le mouvement international nous entraîne et il faudra bien nous adapter !

Je reviens sur la montée des incertitudes car des risques nouveaux sont apparus. Ces risques, peut-être parce que les gens y sont plus sensibles aujourd'hui, sont très difficiles à apprécier. Vous avez cité, Monsieur le Président, un certain nombre de crises, notamment celles de l'amiante et de la vache folle. Il y a aussi des crises plus limitées mais inattendues : le benzène dans l'eau Perrier par exemple ou le boycott des produits Shell à propos d'une affaire d'immersion de plates-formes en Mer du Nord. Ces crises surviennent souvent quand on s'y attend le moins et on a en général du mal à les maîtriser.

Les entreprises doivent essayer de louvoyer parmi les obstacles et de saisir les opportunités. L'environnement présente probablement plus d'opportunités que d'obstacles : il suffit de prendre en compte ses aspects positifs et de ne pas se concentrer uniquement sur ses aspects négatifs.

 

Dans un tel contexte, quels dirigeants pour aujourd'hui et pour demain ?

C'est une question essentielle et lorsque j'observe la position adoptée par l'École polytechnique et les grands corps de l'État, je suis amené à m'interroger... Notre système, très ancien, est basé sur le scientisme. Organisé autour de grands corps de l'État, il est très centralisé.

Le Roi, décidant de construire des canaux au XVIIIème siècle, a créé un corps des ponts et chaussées. On fait d'ailleurs des découvertes très intéressantes lorsqu'on lit ce qu'écrivent les contrôleurs de l'État à la fin du XVIIIème siècle. On apprend ainsi que, pour construire des routes, il est nettement plus cher de payer les ingénieurs des ponts et chaussées du Roi que de faire appel à l'entrepreneur local !

Dans le contexte actuel, la légitimisation de l'action par la science et la technique n'est plus acceptée d'emblée. Le rôle de l'État tout puissant constructeur et réalisateur est miné par le haut : nous sommes intégrés dans l'Europe et le monde. Il est également miné par le bas : on procède à des décentralisations ; les régions sont de plus en plus enclines à affirmer leur indépendance vis-à-vis du pouvoir central.

Tout ceci renvoie à des questions fondamentales et l'environnement est un excellent révélateur des problèmes que nous devons aborder. D'abord, l'environnement bouleverse la hiérarchie des sciences. De plus en plus, on cherche en effet à protéger le milieu qui nous entoure. Or, pour ce faire, il faut pouvoir le connaître suffisamment bien. Les sciences du vivant sont donc essentielles pour l'environnement.

Ensuite, l'environnement se traduit par des incertitudes et des risques nouveaux. La science donne certes des outils mais elle ouvre aussi des champs d'incertitudes. Cette incertitude se traduit aujourd'hui en droit international (le protocole de Rio) et en droit national (la loi Barnier) par le principe de précaution. Il ne s'agit alors pas tant pour l'entreprise de respecter des réglementations que de faire preuve de vigilance pour ne pas se retrouver en porte-à-faux vis-à-vis de ses clients.

Enfin, l'environnement oblige les responsables à écouter, négocier et transiger. C'est vrai pour toutes les personnes qui travaillent en entreprise. Ça l'est plus encore pour les fonctionnaires et les politiques. Ces derniers sont toutefois mieux armés que les autres car leur mission consiste justement à prendre part à des négociations.

Un dernier mot plutôt dirigé vers les futurs dirigeants d'entreprise et les futurs fonctionnaires. Au-delà de la maîtrise du raisonnement, de la capacité à formuler les hypothèses et à poser les problèmes, apprenez à expliquer, à écouter et à chercher à convaincre et non pas à imposer vos convictions ! Un de mes amis enseignant dans une école très voisine de l'École Polytechnique résume ce besoin, de manière humoristique, en disant qu'il est temps d'apprendre à retrouver l'art de la palabre...