LE COLLOQUE AU SÉNAT

 SYNTHÈSE DES TRAVAUX DE LA JOURNÉE

Jacques VERNIER
Député du Nord
Président de l'ADEME


Je remercie avant tout Madame Lepage d'avoir patronné ce colloque. Elle doit nous rejoindre tout à l'heure après avoir fêté le vingt-cinquième anniversaire de la naissance de son ministère.

Je tiens aussi à remercier le Sénat de son hospitalité, et plus particulièrement mon collègue sénateur Jean-François Legrand qui a animé le débat de ce matin. Je remercie aussi le Groupe X-Environnement, qui est à nos côtés l'organisateur de ces journées, ainsi que tous mes camarades de l'École Polytechnique.

Complimentons également tous les intervenants qui se sont succédés aujourd'hui à la tribune et ceux qui ont joué le rôle de modérateurs des débats. Notre gratitude va enfin à l'organisateur de ce colloque, M&M Conseil, et à toutes les entreprises qui nous ont aidés pour mettre sur pied ce colloque.

Nous avons parcouru trois sujets différents dans la journée. Nous avons d'abord parlé des experts et de l'expertise, puis du principe de précaution, et nous nous sommes enfin demandé comment former des hommes qui soient capables de prendre en charge les problèmes d'environnement.

 

L'expert n'est pas indépendant

Une idée-force s'est dégagée de nos débats au sujet de l'expertise. Contrairement à une conception largement répandue, il ne peut y avoir d'expert impartial ou indépendant. Chaque expert a en effet sa propre discipline scientifique de formation, son histoire personnelle, ses connaissances et ses relations.

L'expertise est dans ces conditions d'autant meilleure qu'elle est pratiquée de manière collégiale, dans un esprit d'interdisciplinarité et de polyvalence. Une confrontation entre les différents experts, de préférence publique, est également souhaitable. Le témoignage de Monsieur Dab, qui nous a exposé la manière dont on a essayé aux États-Unis de traiter le problème très controversé de l'influence des champs électriques et magnétiques sur la santé, était très parlant.

On a essayé de réunir en conclave, pendant trois années, sous l'égide de la National Academy of Science, dix-sept personnes réputées avoir au départ des avis différents et même contraires sur le même sujet. On les a forcées à la collégialité. Cette exigence de collégialité est l'un des enseignements essentiels de la journée.

Le deuxième point qui m'a frappé dans les débats de ce matin concerne la manière dont les experts, lorsqu'ils ne sont pas sollicités sur un problème précis par les décideurs, peuvent faire passer un message. Il leur appartient en effet de donner éventuellement l'alerte à la société et aux décideurs. Il est déjà arrivé que l'on reproche aux experts de ne pas avoir sonné l'alarme suffisamment tôt sur des problèmes tels que le Sida ou l'amiante. Pourtant les experts s'étaient exprimés sur les dangers de l'amiante il y a vingt ans, dès 1977, dans des études publiées à l'époque par le Centre international de recherche sur le cancer de Lyon.

Nous devons donc nous demander pourquoi ils n'ont pas été entendus. Est-ce la prévalence de la pensée unique, l'intervention d'intérêts économiques puissants, ou encore l'indifférence qui empêche le message des experts de passer ? Toujours est-il que le feu couve souvent pendant longtemps avant de se déclarer.

 

Qu'est-ce que le principe de précaution ?

Cet après-midi, nous nous sommes interrogés sur le principe de précaution. Nous avons constaté que beaucoup de personnes le comprennent plutôt comme un principe d'abstention, valable lorsque doit intervenir une décision nouvelle. La société refuse ainsi souvent de prendre des risques nouveaux.

L'un des intervenants nous a expliqué combien ce refus de tout risque nouveau est problématique. On a pendant longtemps considéré, nous a-t-il dit, que certaines substances ne faisaient courir de risques qu'au-delà d'un certain seuil, alors que d'autres semblent nocives dès l'absorption de quantités infimes.

Or la notion de substance polluante au-delà d'un seuil disparaît progressivement. Mais si toutes les substances sont nocives, sans que l'on puisse déterminer un seuil, cela signifie en fait qu'elles sont toutes à l'origine d'un risque. Quel est alors le niveau de risque acceptable ? La notion même de risque acceptable pose problème dans une société qui raisonne souvent, de manière idéaliste, sur la base d'une hypothèse de risque nul.

On nous a aussi dit qu'il était souvent difficile d'évaluer les risques car ils sont de plus en plus imbriqués : ils sont issus de plusieurs sources et sont souvent cumulatifs dans le temps.

 

Former des ingénieurs plus ouverts

Nous nous sommes enfin demandé comment former les experts de l'environnement, à l'intérieur et à l'extérieur des pouvoirs publics et dans l'industrie. Plusieurs industriels se sont exprimés au cours de cette dernière table ronde.

De leurs interventions, nous avons retenu qu'ils préféraient embaucher des jeunes dont le métier de base était le métier de leur industrie, quitte à leur donner une formation complémentaire, initiale ou continue, dans le domaine de l'environnement.

On a d'ailleurs ajouté que les praticiens de l'environnement devaient acquérir une indispensable culture générale, afin de pouvoir dialoguer avec les élus, les populations, les syndicats, et d'autres personnes extérieures à l'entreprise. Il faut éviter de construire un monde où les ingénieurs parlent aux ingénieurs. La défense de l'environnement n'est plus le thème d'un dialogue exclusif entre les ingénieurs de l'industrie.

Enfin, certains s'inquiètent que l'on ne permette d'accéder à la gestion de l'environnement qu'à des personnes ayant beaucoup d'ancienneté dans l'entreprise. Plusieurs de nos interlocuteurs se sont alors émus dans la salle de l'absence de débouchés pour les jeunes formés à l'environnement. On s'est alors demandé s'il ne serait pas souhaitable de placer dans les entreprises des jeunes qui joueraient le rôle d'un aiguillon, stimulant les dirigeants, remettant en question les procédures et les cultures habituelles.