LE COLLOQUE AU SÉNAT

LA PROBLÉMATIQUE DE L'EXPERTISE

Philippe ROQUEPLO,

Directeur de recherche au CNRS

 


Pour que les scientifiques qui se lancent dans l'expertise comprennent ce que l'on attend d'eux, il convient d'établir une distinction entre l'expert et le scientifique.

 

Le contexte de l'expertise

Une expression scientifique devient une expression d'expertise lorsqu'elle s'insère dans un processus de décision. La différence naît alors du contexte, lequel contexte dépend des personnes qui formulent la question et de la manière dont celle-ci est formulée.

Savoir si la terre va se réchauffer, si les forêts sont malades ou si l'on peut faire marcher l'Étang de Berre d'une manière ou d'une autre relève d'abord de la connaissance. Or un expert individuel n'est pas capable de donner une réponse satisfaisante à des questions aussi complexe. Il ne "sait" pas quoi répondre. Il va donc livrer son opinion et les risques de biais seront considérables. Il faut donc éviter, en matière d'environnement, de faire confiance à un expert individuel.

Ensuite, l'expert n'a pas à se substituer au politique. Souvent, lorsque les scientifiques ont une conviction, ils voudraient que les politiques agissent immédiatement. Or la décision n'est pas une conclusion : c'est un acte de responsabilité politique qui n'appartient à aucun scientifique, fut-il prix Nobel.

Supposons enfin que l'on vous dise que Madame Dupont est suffisamment experte en matière nucléaire pour être nommée expert dans un comité spécifique. Que remarque-t-on ? On utilise un mot féminin dans un cas et un mot masculin dans l'autre ! Dans le premier cas, l'adjectif signifie que la personne en question est compétente et expérimentée et possède une connaissance fiable. Il s'agit donc d'une qualité de la personne dans un domaine donné.

En revanche, lorsque Madame Dupont est nommée "expert" au masculin, c'est parce que l'on attend d'elle qu'elle participe à la formulation d'une expertise... Il ne faut pas confondre les deux termes. Former des experts consiste évidemment à former des gens compétents, mais la question qui nous concerne ici est de savoir comment former des gens capables de formuler une expertise.

 

La grande pluralité des situations d'expertise

Le type d'expertise varie en fonction de l'attente du demandeur, de la complexité du sujet et de l'urgence plus ou moins grande du sujet.

L'attente du demandeur

Il y a d'abord le cas des expertises consultatives. Dans ce cas, le demandeur veut savoir pour pouvoir agir. Ce type d'expertise est relativement rare. Il ne faut pas se leurrer sur les besoins des hommes politiques en matière d'expertise.

Vient alors le cas fréquent où les expertises servent à promouvoir une décision. Ainsi, lors de la réalisation du Concorde, l'État avait lancé deux études parallèles, l'une pour dire que le projet n'était pas rentable, l'autre pour dire le contraire, ce qui permettait à l'État de sortir le dossier approprié au moment adéquat.

Enfin, il y a les expertises critiques. Elles sont généralement demandées par les gens qui s'opposent à la décision. Ainsi, le ministère de l'Environnement s'oppose régulièrement au ministère de l'Industrie. Il demande alors une expertise critique en faisant appel à des scientifiques distincts de ceux que le ministère de l'Industrie met en avant. D'une manière générale, l'expertise critique est l'outil le plus utilisé en matière écologique. En Allemagne, par exemple, de nombreuses demandes d'expertises critiques en matière de politique énergétique émanent des tribunaux régionaux.

 

Qui sont les demandeurs d'expertises ?

Ce sont en général les instances internationales, (en particulier Bruxelles), les gouvernements, les administrations, les parlementaires, les tribunaux, les divers groupes de pression, les directions d'entreprises et les syndicats, les associations, les diverses formes d'initiatives de citoyens (surtout dans un pays comme l'Allemagne), les médias et, dans les démocraties, l'opinion dans son ensemble.

L'environnement étant un concept fondamentalement politique, un scientifique qui passe à la télévision est écouté comme on écoute quelqu'un en se demandant ce qu'on doit faire. Le scientifique est alors investi du rôle de l'expert, si tant est que l'on accepte la distinction que je propose. Nous devons donc être méfiants lorsque nous passons à la télévision. Nous ne sommes pas là pour faire de la vulgarisation scientifique mais pour intervenir dans un débat. Les grands débats de la nation peuvent d'ailleurs servir à populariser le savoir, à condition qu'ils prennent la forme d'expertises contradictoires.

 

La complexité du sujet

La complexité du sujet requiert d'abord des individus ayant des formations très diversifiées. Ensuite, la gravité de l'enjeu peut poser problème. En effet, si l'expert individuel est extrêmement conscient de la gravité de l'enjeu ­ je pense par exemple à un expert chargé d'établir la responsabilité psychologique après un meurtre ­, il est inéluctable que sa réponse varie selon sa personnalité.

Le lien entre la connaissance demandée aux scientifiques et le processus de décision politique peut enfin être source de difficultés. Les scientifiques interviennent très souvent en imaginant la demande du politique. Ils adoptent l'idée selon laquelle "les politiques ont besoin de nous". Les scientifiques en viennent à faire dire aux politiques ce dont ceux-ci ont besoin afin de le leur fournir !

 

Le degré d'urgence

On a évoqué des expertises qui demandent de longues recherches. Toutefois, ce n'est pas toujours le cas. Dans l'affaire de la vache folle, on aurait pu formuler une expertise depuis longtemps si l'on avait fait des recherches de longue durée. En tout état de cause, le rythme de l'expertise n'est pas celui de la recherche car l'expert doit répondre au politique dans les délais nécessaires à une prise de décision en temps voulu. Il doit fournir rapidement une connaissance de cause sur la base des connaissances actuelles entre expertise et recherche. Cette différence fondamentale explique la réticence de nombreux scientifiques à fonctionner comme experts.

 

Expertise collective et confrontation

A l'heure actuelle, beaucoup de décisions sont prises dans une atmosphère de confidentialité, tel fut le cas dans le domaine de l'énergie nucléaire. On hésite à rassembler des experts pour des débats contradictoires de peur de ne plus pouvoir maîtriser la confidentialité. Il devient alors extrêmement difficile de vérifier l'expertise ; on ne peut plus confronter les experts. Or cette confrontation est nécessaire, notamment lorsque les sujets sont complexes ou lorsque des biais sont susceptibles de se manifester.

Je serais pour ma part favorable à un système proche de celui de la Justice et des avocats. On fait plaider des avocats sur une cause déterminée. Ensuite, le juge rend son verdict, non pas en fonction de ce que dit un avocat ou un autre, mais en fonction de la façon dont s'est rempli devant lui l'espace ouvert par les contradictions entre avocats.

Un tel système suppose donc un processus collectif, dialectique et contradictoire plus ou moins public, de manière à construire l'espace dans lequel l'expertise est proposée. Ceci n'impose rien au politique mais le renvoie simplement à sa responsabilité.

Il y a donc deux niveaux d'expertise : le rassemblement des connaissances lorsqu'il s'agit d'une affaire complexe ; celui de la confrontation lorsque l'enjeu est vraiment crucial.

 

L'impact sur la formation

Il est d'abord essentiel que les scientifiques apprennent à se parler. J'ai travaillé dix ans à l'EDF et assisté à des réunions au cours desquelles les ingénieurs ne parvenaient pas à se comprendre : c'était lamentable. A ce propos, je trouve que l'on abuse de conférences où les intervenants se contentent de commenter des diapositives. Seuls la compréhension mutuelle et l'échange permettent de faire exister un sujet commun de telle sorte que tous puissent s'en emparer. Les écoles scientifiques doivent progresser dans ce domaine.

Il faut ensuite mettre l'accent sur l'interdisciplinarité. Savoir sortir de son domaine précis pour entendre les avis susceptibles d'avoir un rapport avec ce que l'on fait.

La construction d'argumentaires est également importante. Les chiffres ne suffisent pas, il faut être capable de construire des argumentaires finalisés.

Enfin, il faut savoir plaider une cause, sans trop la prendre trop à coeur. Les énarques savent se battre au cours d'une réunion pour faire triompher leurs idées, et discuter ensuite amicalement. Leur débat est purement fonctionnel, comme pour les avocats.

De la même manière, les scientifiques devraient apprendre à plaider sérieusement, radicalement et contradictoirement mais sans trop s'investir. Un expert n'a pas à être un militant. Certes, les scientifiques, qui parlent comme des militants, ont souvent allumé la contestation écologique, mais on ne peut, dans ces conditions, entrer sereinement dans le débat de l'expertise.

Ceci renvoie au rôle des experts dans les débats publics, mais c'est une question qui déborde le cadre de cette intervention.