LE COLLOQUE AU SÉNAT

PROBLÈME DE LA MESURE, PASSAGE DU LABORATOIRE À L'APPLICATION

Michel PETIT,

Directeur Général Adjoint pour la recherche de l'École polytechnique

 

Les spécificités des expériences en laboratoire et en milieu naturel

Des conditions différentes

Dans les laboratoires, on s'efforce en général d'établir ou de vérifier les prévisions des théoriciens. L'expérience, pour être concluante, doit mesurer les paramètres qui identifient les phénomènes dont on prétend établir une loi. Par ailleurs, il faut garantir qu'aucune variation parasite aux conditions expérimentales ne vienne en troubler l'interprétation. Le travail du concepteur d'une expérience en laboratoire consiste alors à identifier les processus susceptibles d'altérer la signification de la mesure et à les éliminer par des dispositions expérimentales appropriées.

Dans le milieu naturel, on est presque toujours dans l'impossibilité de changer quoi que ce soit. Lorsqu'un paramètre varie, d'autres paramètres peuvent aussi varier simultanément. La première démarche consiste donc à identifier tous les processus qui pourraient avoir une influence sur ce que l'on est en train d'étudier. Cela nécessite à la fois des connaissances scientifiques et une solide expérience.

 

Quelques exemples

On cite souvent l'exemple de la mesure de polluants aux bordures des routes régionales. Nous avions installé des appareils de mesure très robustes le long de la voie au niveau de l'entrée des champs, la route étant bordée de haies par ailleurs. Or, à l'entrée des champs, il y avait une ventilation latérale qui venait chasser la pollution si bien que les mesures étaient totalement sous-évaluées. Si, dans cet exemple, le phénomène parasite peut être évité, la plupart du temps on se trouve dans des situations où il est impossible de l'éliminer.

Tout récemment, à l'Académie de sciences, un médecin nous a exposé une étude épidémiologique où l'on comparait le nombre d'asthmatiques dans les populations respectives de deux villes d'Allemagne, une ville de l'ex-Allemagne de l'Ouest et une ville de l'ex-Allemagne de l'Est. Or la surprise a été totale. Le nombre d'asthmatiques était en effet plus élevé dans la ville de l'Ouest que dans la ville de l'Est. Il ne faut cependant pas en conclure que la pollution externe est un facteur de développement de l'asthme.

En effet, le facteur déterminant est, non pas la pollution externe mais la pollution qui sévit à l'intérieur des bâtiments dans lesquels on passe la majeure partie de sa vie. Or, à l'intérieur des bâtiments de la ville d'ex-Allemagne de l'Ouest, il y avait des huisseries closes, des moquettes au sol, des coussins, des animaux domestiques, bref des conditions qui favorisent le développement des acariens, lesquels acariens sont souvent à l'origine de l'asthme. Il faut donc être extrêmement prudent.

Lorsque l'on étudie des phénomènes naturels, on se trouve souvent dans l'impossibilité de faire varier un seul paramètre à la fois. Par conséquent, l'interprétation des mesures doit être effectuée avec beaucoup de précision. Elle ne peut en tout cas être menée à bien que par des spécialistes qui ont étudié tous les aspects du dispositif de mesure en place.

 

Le cas particulier de l'environnement

L'étude des problèmes d'environnement présente une difficulté supplémentaire. Selon le problème auquel on s'intéresse, ce qui peut apparaître comme bénéfique dans un cas, peut devenir "maléfique" dans un autre.

Par exemple, la fermeture des huisseries, qui permet des économies d'énergie, favorise en même temps le développement des acariens. Il en est de même en ce qui concerne l'ozone : une trop forte concentration d'ozone dans la troposphère a des effets néfastes sur notre système respiratoire du fait des propriétés oxydantes de ce gaz ; parallèlement, la diminution de la concentration de l'ozone dans la stratosphère a des effets néfastes sur l'absorption des rayons ultraviolets, lesquels rayons provoquent un certain nombre de cancers.

Le moteur diesel consomme moins d'énergie qu'un moteur à allumage commandé mais il émet davantage de particules nocives pour les poumons. L'énergie hydraulique est bénéfique car elle ne contribue pas à l'effet de serre ; en revanche, elle présente l'inconvénient d'altérer les paysages du fait de la construction de barrages. L'énergie nucléaire soulève des craintes en particulier à cause du problème de traitements des déchets. Pourtant, elle permet à notre pays d'être parmi ceux qui produisent le moins de gaz à effet de serre, que ce soit par habitant ou par unité de produit intérieur brut.

L'analyse des problèmes d'environnement doit être réalisée par des experts, qui, travaillant dans des domaines spécifiques, ne maîtrisent pas la totalité des aspects du problème. La compréhension des systèmes naturels est difficile, les voies sont complexes. Dans le meilleur des cas, la science ne peut fournir que des probabilités d'évolution. Les divergences entre les différents experts sont inéluctables. La seule solution pour le décideur est alors d'organiser un débat largement ouvert entre tous les experts et de prendre les décisions à la lumière de ces discussions entre experts.

 

La formation des experts en environnement

Les scientifiques de l'environnement doivent posséder une solide culture scientifique multidisciplinaire et être capables de faire la synthèse d'éléments variés d'origines diverses.

Il me semble que les élèves issus du système français des grandes écoles et en particulier de l'École polytechnique sont capables d'assimiler rapidement des problèmes complexes. Ils ont la formation générale et l'esprit de synthèse qui devraient leur permettre de contribuer efficacement à la résolution des problèmes majeurs de l'environnement. Les défis intellectuels majeurs que constituent ces problèmes devraient certainement attirer un certain nombre de ces élèves. Encore faut-il leurs donner les moyens d'être efficaces...

 

Philippe ROQUEPLO

Vous parlez des scientifiques de l'environnement, mais s'agit-il ici des scientifiques en tant que tels ou en tant qu'experts ? Quelle différence faites-vous entre le fait de parler en tant que scientifique et en tant qu'expert ?


Michel PETIT

J'ai mené des travaux sur l'effet de serre dans le cadre du groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat organisé par les Nations Unies et l'Organisation Météorologique Mondiale.

L'objet du GIEC est de faire l'état des connaissances mondiales sur l'effet de serre. La conférence des parties de la convention de Rio s'appuie sur ces travaux pour prendre ses décisions. Si l'an prochain à Tokyo, cette conférence des parties prend un certain nombre de mesures contraignantes sur l'émission des gaz à effet de serre, l'impact sur les systèmes énergétiques mondiaux sera considérable.

 

Philippe ROQUEPLO

Autrement dit, c'est la reprise par les politiques de vos travaux qui transforme le discours scientifique en discours d'expert.

 

Michel PETIT

La façon dont travaille le GIEC est intéressante d'un point de vue méthodologique. D'abord, un groupe d'experts, après différents travaux, rédige un premier brouillon de rapport. Ce brouillon est diffusé à l'ensemble des experts mondiaux travaillant sur ce sujet ; chacun peut faire part de son point de vue s'il le souhaite.

A la lumière de ces commentaires, on rédige ensuite une deuxième version du rapport. Le document est transmis aux gouvernements qui le soumettent à leurs experts nationaux.

Enfin, le rapport est examiné puis son résumé est approuvé mot à mot dans le cadre d'une conférence internationale. Les participants à cette conférence sont désignés par les différents gouvernements. Autrement dit, il s'agit d'une conférence de nature politique. Il est évident, par exemple, que les interventions des délégués du Koweït et de l'Arabie Saoudite sont guidées par le souci d'éviter la limitation de la production pétrolière.

On retrouve cette même préoccupation de la part de certaines organisations non gouvernementales dont on sait pertinemment qu'elles sont financées par les compagnies pétrolières américaines. Des scientifiques sont également présents à la conférence. Ils réussissent de fait à éviter qu'on ne fasse dire au texte autre chose que ce que leurs auteurs ont voulu dire : leur voix est prépondérante...

Comment établir une distinction entre experts et scientifiques dans ce genre de réunions ? En bref, je veux simplement dire la chose suivante : il y a un dialogue qui s'instaure entre les scientifiques et les politiques ; grâce à ce dialogue, on aboutit à ce résultat et au fait que les rapports du GIEC font autorité dans le monde entier et cela d'une façon quasi incontestée.


Philippe ROQUEPLO

Tout ce que vous avez dit me semble nous amener à la conclusion suivante : s'il y a expertise, c'est parce qu'il y a confrontation directe entre les scientifiques et les décideurs. C'est dans cette rencontre gérée que l'expertise prend forme.