LE COLLOQUE AU SÉNAT

COMPATIBILITÉ ENTRE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET PRISE EN COMPTE LÉGITIME DES IMPÉRATIFS ÉCOLOGIQUES

Jean CRESPON,

Président de la Commission environnement de l'UNICEM


Compatibilité entre développement économique et contraintes écologiques me paraît relever aujourd'hui d'un débat permanent, comme il en existe beaucoup dans nos sociétés modernes. Il est important car il nous concerne tous, puisque nous sommes tous citoyens habitant de cette planète de plus en plus petite de par la mondialisation de l'économie et le développement vertigineux des communications en tout genre, et il est complexe parce que notre société est complexe et remplie de contradictions.

Tenter de le traiter en dix minutes relève d'une performance à laquelle je ne suis pas préparé, d'autant que ma vision en tant que professionnel des carrières et du traitement des minéraux ne m'autorise que très partiellement à émettre un avis autorisé.

Vous me pardonnerez donc de me contenter de faire simplement quelques observations qui ressortent de mon expérience personnelle.

Il y a quelques jours, j'étais interrogé par un journaliste au sujet d'un projet d'ouverture de carrière un peu compliqué, et je m'étais efforcé de lui démontrer que le projet aurait un minimum d'impact sur l'environnement, lorsqu'à court d'argument, il me dit : "D'accord, mais vous allez quand même faire un trou dans la colline . Je lui ai répondu : "Vous avez raison, Monsieur le journaliste, nous allons effectivement faire un trou dans la colline ; mais savez-vous quelle est votre consommation personnelle de matériaux provenant des trous dans les collines, matériaux qui ont permis de construire la maison dans laquelle vous vivez, la chaussée sur laquelle vous avez roulé avec votre voiture pour me rendre visite, le pont que vous avez emprunté pour franchir la Seine, etc.".

Ce charmant homme n'en avait évidemment aucune idée car les gens ne se posent pas toujours la question de savoir par quel processus et sous quelles contraintes on élabore les produits ou services qu'il leur paraît tout à fait naturel d'avoir à leur disposition.

Je suis certain cependant que beaucoup de personnes de cette assistance connaissent ce chiffre, mais je vais néanmoins le rappeler : chaque Français consomme chaque année, en moyenne, environ sept tonnes de matériaux. Il faut donc bien que des entreprises se chargent de satisfaire ce besoin là, comme d'autres entreprises ou filières vont se charger de satisfaire les besoins alimentaires, énergétiques, de transport, de communication, de loisirs, etc.

Je voudrais faire à ce sujet quelques observations.

Il me paraît important de ne jamais oublier que l'entreprise n'existe pas par ce qu'elle fait, mais par ce à quoi elle sert. Si l'entreprise ne sert pas les besoins des consommateurs (également appelés clients) ou ne répond pas à leur attente, sur le plan qualitatif ou celui des coûts, la sanction est plus ou moins rapide, mais elle est inéluctable ; l'entreprise disparaît.

La réciproque est vraie ; si une entreprise se développe et se pérennise, on peut faire l'hypothèse qu'elle sert convenablement les besoins de ses clients.

On peut alors se demander si un besoin est légitime. C'est un débat qui pourrait faire l'objet d'un colloque ou même de plusieurs, mais que je voudrais illustrer par l'anecdote suivante :

Il se trouve que les produits que fabrique mon entreprise servent, parmi de nombreuses applications, de matière première à la confection des peintures pour le bâtiment.
Alors que je discutais avec mon journaliste, il me dit : "Pourquoi voulez-vous absolument exploiter votre carrière à cet endroit précis, où la pierre est particulièrement blanche ; pourquoi donc n'allez-vous pas un peu plus loin, avez-vous besoin d'une pierre aussi blanche ?"

J'ai fait venir deux petits pots de peinture que nous avions justement préparés à partir des deux matières premières, l'une blanche, l'autre un peu moins blanche, et lui ai demandé quel serait son choix si d'aventure il devait repeindre ses plafonds. Il a évidemment choisi la peinture la plus blanche, comme, sans doute, beaucoup d'entre vous l'auraient fait.

Est-ce là un besoin légitime ?

Mesdames et messieurs, si vous acceptiez que vos plafonds soient blanc-crème ou blanc-rosé, et surtout si vous acceptiez que d'un pot de peinture à l'autre, la teinte change, vous ne vous rendez pas compte à quel point vous simplifieriez la vie des producteurs de peintures et de leurs fournisseurs de matières premières. En plus, vous contribueriez au fameux "développement durable" par la disparition des déchets de carrière. On pourrait multiplier les exemples...

Tout cela étant dit, "il faut concilier à la fois l'industrie qui nous fait vivre et l'environnement qui nous permet de vivre". Ainsi parle le grand astrophysicien Hubert Reeves, que l'on ne peut soupçonner de regarder l'univers par le petit bout de la lorgnette.

Comment assurer cette conciliation ?

Une première réponse que l'on peut donner est qu'il doit exister des règles du jeu.

Ce sont les lois et règlements évoqués il y a quelques instants. En tant que praticien, je relève deux écueils.

Le premier tient à l'extrême complexité des lois, décrets, arrêtés, circulaires, qui s'amoncellent, se superposent, quelquefois se contredisent, l'Europe n'étant pas vraiment un facteur de simplification. Je peux vous dire d'expérience que la simple mise en place du suivi de la réglementation carrière par nos chefs d'exploitation, connue sous les initiales de RGIE, est à peu près aussi compliquée que la mise en place de la Norme Qualité ISO 9001. Sans parler de la question de la formation.

Le second, conséquence du premier, tient à la façon dont les textes sont effectivement appliqués et contrôlés, ce qui peut créer à la fois des distorsions concurentielles et des relâchements par rapport à une prise en compte rigoureuse des impératifs environnementaux.

Une seconde réponse est que nous sommes dans une démocratie dans laquelle les débats sont possibles : il existe des contre-pouvoirs qui obligent au débat. Celui-ci est enrichissant lorsque les débatteurs sont sincères, et qu'ils peuvent discuter sur des données objectives.

Une troisième réponse vient des entreprises elles-mêmes par les progrès des techniques, à condition que les entreprises aient de plus la volonté de les mettre en uvre... Chacun se plaira ici à reconnaître que, si beaucoup d'entreprises viennent de loin sur ce dernier point, des progrès incontestables ont été accomplis ces dernières années, même dans un secteur aussi sensible que celui des carrières. Permettez-moi de rappeler au passage que c'est dans ce secteur qu'a été décernée, en France, la première certification environnementale suivant la norme ISO 14001.

En conclusion, tout est affaire d'équilibre entre notre position de consommateur et nos exigences, notre position de travailleur et notre besoin de sécurité, et notre position de citoyen avec notre légitime aspiration à un cadre de vie agréable et pérenne.

Puisque nous sommes dans un colloque organisé par des Polytechniciens, je voudrais terminer ces quelques commentaires sans prétention, par une réflexion d'un grand ancien de l'X, Auguste Deteuf : " Il n'y a de bonne politique que celle du juste milieu. Le plus difficile n'est que de savoir où il est ".