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Professeur d'écologie et directeur de la grande galerie du Muséum National d'Histoire Naturelle |
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Mesdames, messieurs, même si notre colloque est tourné vers l'avenir, permettez-moi, pour commencer, un regard vers le passé.
Le 2 juin 1923, au Muséum d'histoire naturelle, s'achevait le premier congrès international pour la protection de la nature, essentiellement consacré à la conservation de la faune, de la flore ainsi que des sites et des monuments naturels. Le professeur Louis Mangin, directeur du Muséum, évoqua, dans son discours de clôture, le dynamisme de la nature, qui déjà reprenait ses droits sur les terres atrocement meurtries par la guerre.
Ce puissant dynamisme de la nature pourrait faire croire qu'elle n'a pas besoin que l'on s'occupe de son devenir. Louis Mangin affirma pourtant la chose suivante : "La nature a cependant besoin de protection, et c'est le rôle des congrès semblables à celui qui va se clore de chercher à concilier sa sauvegarde avec les transformations économiques qui s'imposent, de suggérer les mesures nécessaires pour empêcher les égoïsmes individuels et collectifs de dilapider un patrimoine de beauté qui appartient à tous.
"Mais nous n'intervenons pas seulement pour la satisfaction de l'esthétique, nous voulons aussi dénoncer et enrayer la destruction désastreuse, même au simple point de vue pratique, d'incalculables richesses dont l'exploitation prudente devrait assurer la perpétuité".
"Presque partout, hélas, les exemples abondent, de ces déboisements aveugles qui à la fois enlaidissent une région et ruinent pour longtemps sa prospérité, de ces mutilations de sites pittoresques, qui, en affligeant l'artiste écartent aussi le touriste, de ces exterminations d'animaux dont les miracles de la science ne sauraient faire sortir de ses cendres l'espèce une fois éteinte, de mille autres actes de vandalisme matériellement irréparables..."
Ce propos n'a pas vieilli et l'on se doute du ton qu'il aurait si aujourd'hui Louis Mangin venait constater l'évolution de nos paysages, s'il survolait les forêts tropicales dévastées, mesurait la diversification et l'intensification de nos pollutions ou parcourait les pages toujours plus nombreuses du livre rouge des espèces en danger de disparition.
Le propos n'a pas vieilli, non plus, car il exprime des principes que l'on regrouperait aujourd'hui sous l'expression "développement durable". L'objectif affiché est effectivement de concilier d'indispensables transformations liées au développement économique et la sauvegarde d'une nature source de multiples richesses dont "l'exploitation prudente devrait assurer la perpétuité". Il ne s'agit pas nécessairement de "mettre la nature sous cloche" mais d'en envisager une gestion guidée par le principe de précaution, garantissant ainsi la transmission de ressources intactes aux générations à venir.
Au fond, Louis Mangin aurait pu prononcer le discours de clôture du sommet de la terre à Rio de Janeiro, en 1992. Simplement, son vocabulaire se serait enrichi du mot "biodiversité et de l'expression "développement durable".
Je me suis permis d'évoquer ce discours prononcé en 1923 pour rappeler que les enjeux de la conservation de la nature ont été identifiés il y a très longtemps. Ce qui a changé depuis le début du siècle, c'est l'ampleur des problèmes et l'émergence d'une sensibilisation mondiale ne concernant plus seulement un cercle restreint de spécialistes, mais les citoyens et les responsables politiques. Aujourd'hui, nous avons une convention internationale sur la conservation de la biodiversité.
Pour autant, il n'est pas certain que l'on perçoive en profondeur les enjeux réels de la conservation de la nature et les conditions dans lesquelles celle-ci pourrait être assurée.
Je ne peux développer en quelques minutes un sujet aussi vaste. Toutefois, je souhaite attirer votre attention sur quelques points précis. D'abord, j'évoquerai des aspects de la nature dont on n'a pas suffisamment conscience, ce qui me conduira à définir la biodiversité. Ensuite, je tenterai de cerner les principes qui fondent l'objectif de conservation de la nature. Enfin, je soulignerai quelques unes des conditions nécessaires à la mise en uvre d'une politique de conservation de la nature, en insistant sur celles qui sont liées à l'éducation des hommes.
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La planète Terre est un système physique, chimique et biologique en transformation permanente depuis son origine. La vie y est apparue très tôt et est devenue un facteur puissant de transformation du système tout entier. Elle a contribué en particulier à la modification de la composition de l'atmosphère, à l'élaboration de quantités gigantesques de roches, souvent reprises et transformées par les phénomènes tectoniques pour devenir à leur tour supports d'écosystèmes adaptés. Ces écosystèmes régulent d'ailleurs l'érosion de ces dites roches.
Il faut garder à l'esprit l'ampleur phénoménale de cette dynamique pour comprendre ce qui constitue le caractère éminemment paradoxal de la vie. La vie est fondamentalement autoconservatrice ; pourtant, elle n'a cessé de se diversifier. En fait, la diversification est la réponse de la vie à un environnement changeant dans le temps et dans l'espace, notamment sous l'influence de la vie elle-même. Il y a une dynamique permanente de processus dont les uns tendent à conserver les systèmes vivants et dont les autres tendent à les transformer.
Dans ce contexte, on peut mieux cerner la portée du concept moderne de biodiversité. Ce terme désigne communément la totalité des espèces vivants actuellement à la surface de la Terre : micro-organismes, plantes, animaux. On a inventorié environ un million et demi d'espèces mais on sait qu'elles sont en fait bien plus nombreuses. Certains parlent d'ailleurs de dizaines de millions...
En réalité, la notion de biodiversité recouvre d'autres notions plus complexes. Je veux parler de la diversité des écosystèmes dans une région, de la diversité des espèces dans chaque écosystème et de la diversité génétique au sein de chaque espèce. Envisagée dans une perspective dynamique, la biodiversité est à la fois l'héritage de l'évolution passée et aussi le potentiel pour l'évolution à venir.
En quelque sorte, la nature a une "double nature" que reflète le concept de patrimoine. La biodiversité est notre patrimoine commun, hérité des vicissitudes d'une évolution depuis peu intensément influencée par l'homme. D'autre part, c'est un bien unique à partir duquel cheminera l'évolution dans le futur.
Cette double "nature de la nature" explique qu'il soit légitime de la regarder avec nostalgie, comme un témoin rescapé de l'évolution, mémoire unique de l'histoire de la vie. Mais cela justifie aussi que l'on puisse la considérer comme un ensemble de ressources à exploiter, voire à manipuler, en bricolant le vivant pour créer des êtres aux caractéristiques strictement calibrées pour satisfaire nos besoins.
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L'homme est transformateur. Il est un facteur d'évolution dont les actions se sont diversifiées, amplifiées et combinées. Ces actions se traduisent aujourd'hui par une fragilisation incontestable de l'écosphère et par l'érosion de la biodiversité, c'est-à-dire par la disparition de certains écosystèmes et par la disparition accélérée d'espèces de toutes sortes.
Dans ce contexte, la problématique de la conservation s'articule autour de deux questions.
Pourquoi conserver ?
Louis Mangin parlait de la nature comme d'un patrimoine de beauté. La beauté de la nature, la splendeur des paysages, humanisés le plus souvent, le charme d'une fleur, l'originalité des formes d'un petit insecte sont pour moi comme pour beaucoup des raisons amplement suffisantes pour que l'on protège la nature. Toutefois, on peut développer des argumentaires qui vont de l'esthétique à l'utilitaire. On justifiera ainsi la préservation de la forêt tropicale par les ressources pharmacologiques peut-être contenues dans les feuilles de plantes encore inconnues.
On peut certes justifier la conservation du patrimoine naturel par de multiples raisons, mais il faut comprendre qu'un choix pour la nature est aussi un choix pour l'homme aujourd'hui et pour demain. Leurs destins sont liés. Au bout du compte, le problème est éthique et non pas seulement technique ou économique.
Que faut-il conserver ?
Je dirai : "si possible tout". Ce "tout" signifie les mémoires irremplaçables de l'histoire de la vie, pour les scientifiques et pour la connaissance. Les espèces perdues le sont à jamais. Les espèces constituent le matériau de l'évolution : en réduire le nombre, c'est limiter le champ des possibilités pour l'avenir. La conservation de la plus grande diversité possible d'espèces constitue donc un objectif majeur. Aujourd'hui, l'on sait que cet objectif ne peut être tenu qu'en assurant le bon fonctionnement des processus écologiques qui sous-tendent la pérennité des milieux et des espèces.
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Pour conserver la biodiversité, il y a tout d'abord des conditions d'ordre scientifiques, qui concernent les savoirs et les savoir-faire. Mais, il faut d'abord prendre conscience de ce que nous ne savons pas, c'est-à-dire de notre ignorance. Nous souffrons de deux ignorances majeures : nous se sommes pas capables de dresser un inventaire complet des espèces ; nous ne connaissons pas parfaitement les processus écologiques qui expliquent le fonctionnement de nombreux écosystèmes et la permanence des espèces. D'où l'importance, pour ces deux raisons, du principe de précaution.
Cela dit, nous savons tout de même des choses, nous connaissons des fonctionnements. Le génie écologique existe et nous sommes capables de créer, de restaurer, voire de recréer des écosystèmes, à condition que les espèces qui les constituent existent toujours.
Ensuite, il existe un certain nombre de conditions réglementaires à la conservation. Des conventions internationales, des réglementations européennes, nationales se mettent en place, dans le but de protéger les espèces et les espaces. Mais nous ne maîtrisons pas parfaitement ces domaines. En effet, les concepts scientifiques évoluent plus vite que le droit. J'ai ainsi récemment participé à un colloque sur la zonage des espaces en vue de la délimitation de zones à objectif de conservation.
Bien entendu, une limite peut être fixée réglementairement. Mais les problèmes ne sont pas pour autant totalement résolus : les interactions écologiques entre la zone délimitée et l'espace qui l'entoure doivent toujours être prises en compte et la gestion conservatoire doit souvent concerner non seulement la zone réservée mais aussi les systèmes écologiques extérieurs dont elle dépend.
Enfin, des conditions culturelles doivent être réunies. On dit de plus en plus souvent que la diversité culturelle et la diversité biologique sont liées. De fait, les rapports des sociétés humaines avec la nature sont très diversifiés. Autrement dit, le patrimoine naturel est totalement mêlé à notre patrimoine culturel : nos paysages expriment un mélange de culture et de nature indissociable. Les deux concepts ne sont plus indépendants comme ils auraient pu l'être autrefois. Le risque de simplification et d'uniformisation de la nature ne révélerait-il pas un risque d'uniformisation culturelle ?
Enfin, il faut s'attacher, en France notamment, à combler le déficit culturel en sciences de la nature qui caractérise une immense majorité de nos concitoyens. Cette situation résulte sans doute de multiples causes, dont certaines liées à notre vision "hiérarchique" des disciplines.
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Nous devons procéder à une véritable révolution culturelle, à tous les niveaux de notre réflexion et de notre formation. On s'intéresse aujourd'hui aux problèmes de la biologie car ils affectent notre santé : la biologie moléculaire entre désormais dans notre culture. De la même manière, il faut faire en sorte que toutes les sciences de la nature en fassent partie.
Il faut former des "écocitoyens" en revoyant complètement les fondements de notre enseignement. Puis, nous formerons des praticiens, qui seront d'abord des écocitoyens, en leur donnant les bases scientifiques qui permettent de passer de l'écologie fondamentale à l'ingénierie appliquée à la conservation de la biodiversité.
Pour terminer, j'insisterai sur la nécessaire interdisciplinarité. Il faut une formation et une pratique de l'interdisciplinarité, qui n'est pas la simple addition de compétences définies par champs spécifiques. Il s'agit avant tout de comprendre les rapports des sociétés humaines avec les multiples composantes naturelles de leurs environnements.